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Maurice-Ruben HAYOUN

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Joseph vendu par ses frères Konstantin Flavitsky (1855)

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le deuxième épisode (après Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN)

 


L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

 Essai de  critique d’un récit merveilleux

Deuxième partie

Regardons les choses d’un peu plus près ; on rappelle tout d’abord que le roman de Joseph examine tous les avatars d’une existence humaine. C’est un exemplaire de la vie humaine sur cette terre.

Les ingrédients principaux sont choisis avec un soin particulier. On y trouve tout : les joies  et les peines, les exemples de  sagesse mais aussi de la folie des passions humaines. Tout ce qui jalonne l’existence est là : les songes qui jouent un rôle crucial, la famine qui va déterminer l’ascension sociale de Joseph, la femme tentatrice qui va le conduire à la prison où sa vie connaîtra un tournant décisif, le désir, donc, et la concupiscence, la fermeté des principes moraux (Joseph refuse les avances de la femme de son maître*), l’envie, la jalousie, la haine, etc…

Mais c’est un autre élément qui semble être le pivot de tout ce drame, la fraternité !

C’est ce qui manque le plus dans cette fratrie où l’on n’hésite pas à ourdir un plan pour tuer un être du même sang que soi. Cette carence de fraternité est présente dans ce même livre de la Genèse : Caïn tue son frère Abel et ose poser l’incroyable question : suis-je le gardien de mon frère ? Esaü, circonvenu par son frère Jacob qui lui a ravi son droit d’aînesse, sa primogéniture, envisage de le tuer dès que leur père Jacob aura quitté ce bas monde, et enfin Joseph qui n’échappe à une mort certaine que grâce aux interventions successives de Ruben et de Juda, ses grands frères.

Le destin de Joseph est en quelque sorte scellé par son insouciante jeunesse, son égocentrisme qui constitue le charme de tous les être doués, bien dotés par la nature et  gâtés par la vie ; face à ces êtres d’exception dont Joseph fait partie se dresse la masse grise et compacte des hommes moyens et sans relief, qui haïssent ceux qui sont mieux lotis, mieux dotés qu’eux-mêmes. Dans son analyse de l’action malfaisante des frères de Joseph, le talmud frappe une formule qui ressemble à un oxymore, la haine des frères (sin’at achim).

En principe, la fraternité exclut totalement la haine. Elle implique tout au contraire l’amour au sein de la fratrie.

Tel que l’expose le livre de la Genèse, ce récit de la vie de Joseph se subdivise en cinq parties qui s’emboîtent pour donner au récit une cohérence parfaite :

  • Le facteur déclenchant de toute l’affaire est l’affection exclusive de Jacob pour son fils Joseph, l’enfant de sa vieillesse, le fils né de son épouse préférée mais hélas défunte, Rachel ; cet amour heurte la sensibilité de ses autres frères, tous issus de Léa et de ses servantes Bilha et Zilpa, devenues les concubines de Jacob. Cette différence de traitement va générer une jalousie, une haine paroxystique pouvant aller jusqu’au désir d’éliminer celui que tous considèrent comme un intrus, oubliant qu’il est de leur sang puisqu’ils ont tous le même père.

    Joseph vendu par ses frères Konstantin Flavitsky (1855)
  • Il y a aussi l’épisode peu reluisant de Juda et de sa belle-fille Tamar dont la présence ici entend peut-être servir de repoussoir : autant Joseph, en dépit de son égocentrisme et de sa jeunesse, ne croit pas que tout lui est permis, mais au contraire, se retient et s’abstient d’enfreindre la loi qui interdit l’adultère, autant Juda, lui, n’hésite pas à solliciter une péripatéticienne qui hante les carrefours des grandes routes, sans s’apercevoir que cette femme n’est autre que sa propre belle fille Tamar qui sera bientôt enceinte de ses œuvres. Nous y reviendrons.
  • Ensuite, les événements se bousculent : l’arrivée mouvementée de Joseph en terre d’Egypte, son achat par Potiphar qui en fait son majordome, les avances de l’épouse de ce dernier qui souhaite en faire son amant, le séjour en prison et la rencontre avec les sujets du monarque tombés en disgrâce pour faute professionnelle grave…

    oseph et la femme de Putiphar Lazzaro BALDI (c.1703)
  • Lorsque la famine survint, Joseph est déjà, pour ainsi dire, aux commandes. C’est une nouvelle vie qui commence, Joseph a mangé son pain noir. Il s’est hissé au plus haut niveau dans ce pays qu’il a connu en qualité d’esclave, il a pu fonder une famille avec Asénét, la fille d’un prêtre égyptien d’On, qui lui donnera deux fils, Ephraïm et Manassé. Ses frères se rendent en Egypte pour se procurer des vivres car la famine sévit partout dans le pays de Canaan. Mais Joseph refuse de se faire connaître et ses frères sont à mille lieux de deviner que leur frère est toujours en vie et surtout qu’il a réussi un tel parcours. Lorsqu’ils annonceront à leur père, après maintes péripéties, qu’ils ont rencontré Joseph en Egypte, tous s’écrient la même chose : Joseph est toujours vivant. On se souvient qu’il était donné pour mort.
  • Après d’émouvantes retrouvailles, Jacob, le vieux patriarche, comblé par ce rebondissement inespéré, finit sa vie dans le bonheur et la paix. Il est même reçu par le pharaon qu’il bénit !! Encore un paradoxe : comment le grand patriarche d’Israël peut-il accorder sa bénédiction à un monarque qui se considérait comme un Dieu et n’hésitait pas à se comparer au Nil !! Les conceptions de cet épisode pourraient passer les plus anciens promoteurs du dialogue interreligieux…

    Joseph et les rêves de Pharaon (1857) J-A GUIGNET Musée des B-A de Rouen

Dans l’élaboration de l’identité nationale et religieuse de l’ancien Israël, les historiographes qui tenaient la plume, ont pris soin d’épurer leur peuple de tout élément allogène ; on a dit plus haut qu’ils ont déployé un soin particulier à dépouiller Joseph de ses oripeaux égyptiens. Ils l’ont, d’une certaine manière, «cachérisé». On peut dire que Joseph constitue le prolongement naturel de l’installation du cycle patriarcal.

Josias sur une peinture du XVIIe siècle du chœur de l'église Sainte-Marie d'Åhus, en Suède (artiste inconnu)
Josias sur une peinture du xviie siècle du chœur de l’église Sainte-Marie d’Åhus, en Suède (artiste inconnu)

Nous verrons plus loin que ce furent les hauts fonctionnaires de la cour du roi Josias (640-609) qui mirent la dernière main à de vénérables récits épiques d’un passé qu’ils voulaient glorieux, voire illustre. L’Egypte dont les archers du pharaon Nékoé II tueront le jeune roi, perdait son statut de modèle et d’exemple à suivre. Pour s’affirmer, l’entourage du jeune roi Josias se confectionna une Egypte esclavagiste, dominatrice et hégémonique, en un mot menaçante pour la petite Judée. C’est peut-être pour galvaniser son peuple et le mobiliser au combat que la cour du jeune monarque s’est focalisée sur un tel sujet : l’opposition entre l’identité judéenne et la nature essentiellement néfaste de l’Egypte pharaonique. On trouve des traces de cette égyptophobie jusque dans la littérature prophétique.

On peut bien parler d’une récusation de l’Egypte et de ce qu’elle symbolise ou évoque : les patriarches d’Israël, notamment Jacob et son fils Joseph, ne reposeront pas en terre égyptienne. Les patriarches d’Israël ne descendent en Egypte que contraints et forcés, par la famine notamment. Et quand ils s’y trouvent il leur arrive bien des mésaventures, comme par exemple, le rapt de leur épouse par le pharaon…

Rien d’étonnant si dans leurs dernières volontés ils réclament qu’une sépulture leur donnée ailleurs qu’en Egypte. Et surtout par Jacob dont le second nom, comme nous l’avons déjà vu, est justement Israël. Un tel symbole ne peut reposer que dans la Terre promise.

Si pour Jacob cette sorte de reniement de l’Egypte ne fait pas problème, car, tout bien considéré, il n’a envoyé ses fils en Egypte que pour y acheter des provisions et survivre à  la famine en Canaan, il en va tout autrement pour son fils Joseph que les vicissitudes de l’existence ont conduit en Egypte, sa seconde patrie. A en croire la chronologie biblique, c’est âgé de dix-sept ans que Joseph est victime d’un rapt et envoyé en Egypte. En Canaan il n’a passé que son adolescence; et pourtant, l’historiographie biblique veut nous faire croire que Joseph renonce à sa brillante carrière de haut fonctionnaire égyptien. Le livre de la Genèse donne un luxe de détails sur sa mise vestimentaire, sur le bel anneau qu’il porte autour du cou et sur la blancheur éclatante de ses vêtements de soie, sans oublier la formule de politesse ou la marque de respect qu’on lui témoigne chaque fois qu’il est de passage devant soi.

Cette formule est hébraïsée en ce terme mystérieux Abréch dont la racine, à moins que toute ne trompe, a aussi donné le mot beracha, bénédiction. La Bible qui refuse pourtant cette égyptianisation indique tout de même que le pharaon donne à son fidèle serviteur un autre nom que Joseph, tsofnat pa’néya’ qui signifierait ceci : Dieu dit qu’il vive !  Mais la Bible hébraïque s’abstient évidemment de nommer par son nom cette divinité étrangère.

Toute cette partie du récit nous présente donc un Joseph totalement assimilé à la culture égyptienne, son pays d’adoption : il a pris pour femme une égyptienne, il est vêtu comme les autres dirigeants du pays et il porte même un nom égyptien. La Bible ne dit rien des conséquences d’une telle «naturalisation» : est-ce que le prénom Joseph a été relégué à l’arrière-plan, est il tombé en désuétude ou ne répondait-il qu’à un usage purement interne ? Une chose est sûre : la Bible ne recourt jamais à ce nom égyptien et préfère ne parler que de Joseph, terme hébraïque signifiant : qu’il (Dieu) ajoute… Prénom donné à son fils par Rachel ,laquelle souhaite que cette naissance soit suivie par beaucoup d’autres. D’où le nom ; que Dieu ajoute…

Penchons nous à présent sur quelques éléments fondamentaux de ce beau conte…

Certains apparaissent, à première vue, plutôt anodins ; comme par exemple la femme tentatrice, perçue comme l’essence de la duplicité et instrument de la chute de l’homme. Or, ici, dans cette histoire, la femme du chef des gardes joue un rôle crucial, presque aussi providentiel que les songes et leur interprétation.  Elle fait figure de vil instrument de la Providence.

Mais les rêves, eux, relèvent depuis toujours du divin, gouvernés par des forces surnaturelles et mystérieuses. D’ailleurs, lorsque Joseph est appelé à interpréter les songes il prend soin de dire que cet art est l’apanage exclusif de Dieu qui en investit qui il veut. Cette concession de pure forme montre, cependant, que Joseph qui a vécu le statut d’esclave et goûté à l’amertume de la prison, est devenu plus sage, moins obsédé par lui-même… Il s’est ouvert au monde et n’est donc plus le centre de son propre univers. Il ne s’attribue pas à lui-même cette expertise en matière onirique, ce n’est pas un oniromancien mais un simple mortel que Dieu a bien voulu distinguer d’une grâce particulière.  A lui de la mériter et de prouver qu’il peut s’améliorer, se bonifier. Disparue l’arrogance contenue dans ces songes dominateurs et triomphalistes qui ont causé sa perte, qui, grâce au Ciel, n’est pas définitive.

Si l’on additionne la liste des déconvenues, voire des véritables malheurs qui ont jalonné la première partie de la vie de Joseph, on est impressionné par cette accumulation et surtout par le caractère trempé d’un jeune homme, seul, sans famille dans un pays étranger dont il ne savait presque rien et qui va se forger une personnalité de conquérant. A plusieurs reprises, Joseph est tout proche d’une fin tragique : d’abord jeté dans une citerne vide, ensuite enlevé par une caravane, puis vendu comme esclave en Egypte ; sur place racheté par le chef des gardes du Pharaon auprès duquel il connaîtra de l’estime mais aussi un rejet en raison d’une fausse accusation de tentative de viol. Il y aura aussi l’amnésie du grand échanson qui, malgré les suppliques de Joseph qui avait correctement interprété son rêve, omettra de signaler l’emprisonnement injuste d’un jeune Hébreu innocent… Ce n’est qu’après toutes ces épreuves que le destin de Joseph se redresse (oui, le destin, car on sent qu’une force, une puissance extérieure est à l’œuvre).

L’horizon s’éclaircit enfin, il ne s’assombrira plus jamais.

* Dans la partie du chapitre 49, la bénédiction dédiée à Joseph met l’accent sur ce point en disant que son arc (métaphore du membre viril) n’a pas faibli, n’a pas cédé : mais son arc est demeuré ferme. Il n’a pas cédé à son instinct.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Levinas, De Dieu qui vient à L’idée  (Vrin, 1982, 2004)

Exception faite de sa thèse de doctorat d’Etat Totalité et infini (1961), Emmanuel Levinas a surtout privilégié les recueils d’articles ou d’études distinctes, regroupés par affinités thématiques. Et le recueil qu’on a choisi de présenter en raison de son exceptionnelle richesse, porte sur Dieu et les conceptions qu’on est en mesure de s’en faire. D’où le titre.


CouvertureLevinas a poursuivi, sa vie durant, une seule, mais très puissante idée : remplacer l’ontologie, le savoir, la science absolue, par l’éthique, le souci de l’autre, la responsabilité pour le prochain, au point même d’assumer l’inconfortable condition (ou in-condition) d’otage.

Levinas a poursuivi, sa vie durant, une seule, mais très puissante idée : remplacer l’ontologie, le savoir, la science absolue, par l’éthique, le souci de l’autre, la responsabilité pour le prochain, au point même d’assumer l’inconfortable condition (ou in-condition) d’otage.

Quoi qu’il fasse, l’Autre, le prochain me commande cette position morale à laquelle rien ne me permet de me dérober.

Position irrémissible, dit le philosophe, comparable à mon être-pour-la-mort dont parle Heidegger dans Être et temps (1927) : je ne peux pas charger quelqu’un de mourir à ma place, c’est moi que la mort touchera au moment de la fin. Je ne peux pas déléguer un autre…

Levinas a donc poursuivi cette voie de l’éthique, devenue philosophie première, ayant en son centre le prochain, et par voie de corrélation, Dieu lui-même. Car le prochain me remet à l’esprit le verset du Décalogue, Tu ne tueras point…


L’homme doit exercer sa responsabilité pour autrui sans le moindre souci de réciprocité.
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Emmanuel Levinas

L’homme doit exercer sa responsabilité pour autrui sans le moindre souci de réciprocité.

C’est d’ailleurs ce qui sépare l’idée Je-Tu de Buber des conceptions de Levinas.

Ce dernier prône l’asymétrie la plus parfaite puisqu’il refuse de s’occuper de le responsabilité d’autrui à son égard. Pas de corrélation ou amour du prochain. Et c’est le visage de l’autre qui me rappelle à mon devoir. Cette attitude d’exposition à la blessure ou à la meurtrissure me permet de transcender mon être, un être à la liberté meurtrière car sa première réaction est de me dicter une certaine indifférence à l’égard d’autrui. Pastichant Aristote qui stipule que nul n’est méchant volontairement dans l’Ethique à Nicomaque, Levinas écrit que nul n’est bon volontairement.

C’est pourquoi, sans viser pour le prochain un amour avec Eros, il recommande la non-in-différence, premier pas vers une socialité, soucieuse d’imposer la concorde aux consciences se réclamant de principes contradictoires et disposées naturellement à se combattre sans merci.

Mais ce n’est pas aussi simple qu’il paraît ; car, comment se faire une idée de Dieu ? Comment faire pour contourner ce que Descartes a bien posé dans ses Méditations, si adroitement commentées par le père de la phénoménologie Edmund Husserl dans ses Méditations cartésiennes.


La problématique est la suivante : comment notre pensée et notre intellect, peuvent-ils penser l’infini qui les dépasse sans commune mesure ? Et pourtant nous parvenons à comprendre cela, sans pour autant pouvoir se faire une idée de Dieu ?

La problématique est la suivante : comment notre pensée, notre intellect, peut-elle, peut-il, penser l’infini qui la dépasse sans commune mesure ? Et pourtant nous parvenons à comprendre cela, sans pour autant pouvoir se faire une idée de Dieu ?

Pas d’idée possible de Dieu mais, en revanche, Dieu en nous, Dieu en tant qu’infini, présent dans notre spéculation. Ainsi pense une pensée qui pense qu’elle ne pense…

Aux yeux de Descartes qui a puissamment contribué à débroussailler la question, cette idée d’infini a été mise en nous. Par qui ? Par Dieu lui-même et elle se trouve en nous depuis le moment de notre création, de notre venue à l’être. Mais cette critique de la théologie populaire est ravageuse car elle implique que tant d’expressions de la piété populaire deviennent insensées (impensables) aux yeux du philosophe qui cherche le fond des choses.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, signalons une référence talmudique que Levinas place, comme à son habitude, au terme de ses analyses : Tout est entre les mains du ciel, hormis la crainte du ciel (traité de Berachot fol 33b et aussi les Pirké Abot).

Outre l’autonomie du sujet moral, ce principe talmudique délimite bien ce qui relève de Dieu et ce qui relève de l’homme. La toute-puissance divine se trouve limitée par le libre arbitre humain que cette même divinité à tenu à préserver. Elle n’empiète pas sur le règne de l’humain dans sa relation avec la transcendance.

Levinas consacre ensuite dans ce même recueil de substantiels développements à la nécessité de la justice.

Il emprunte au Gorgias de Platon quelques idées marquantes.

Le disciple de Socrate énonce un au-delà de la justice institutionnelle en dehors du visible et de l’invisible, en-dehors de l’apparaître, comme celui des morts jugeant les morts (Gorgias 253e), comme si la justice des vivants ne pouvait pas traverser les vêtements des hommes.  C’est-à-dire ne pouvait pas penser les attributs qui, en autrui, s’offrent au savoir… Comme si la justice des vivants ne pouvait pas dépouiller les juges des qualités de leur nature qui leur sont toujours communes avec celles qui recouvrent les juges et comme si elle ne pouvait pas s’intéresser à des gens qui ne soient pas des gens de qualité, et dans la proximité d’autrui, sortir vers l’absolument autre…

Levinas poursuit ses développements en citant ce mythe du Gorgias (523 c-d) où Zeus reproche au dernier jugement, qu’il entend améliorer dans un esprit quasi-divin, de rester un tribunal où les hommes, tout habillés sont jugés par des hommes eux aussi également habillés et «ayant placé en devant de l’âme qui est la leur, un écran qui est fait d’yeux, d’oreilles et corps dans son ensemble. Un écran fait d’yeux et d’oreilles !! A méditer…

Ces paroles de Platon ont été énoncées il y a près de deux millénaires et demi et pourraient sembler d’une brûlante actualité.

Sans vouloir se transposer dans la problématique actuelle, où chaque jour que Dieu fait voir apparaître une nouvelle charge ou un nouveau chef d’inculpation, il faut rappeler les scrupules d’un très haut magistrat disparu, Jean-François Burgelin, lequel, dans une communication à l’Académie des Sciences Morales et Politiques confiait n’avoir jamais condamné de justiciables dont son intime conviction le poussait pourtant à conclure à leur culpabilité. Il ne l’a pas fait, dit-il, faute de preuve…

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Jean-François Burgelin

Voici un haut magistrat que son éducation religieuse incitait à joindre de l’éthique et de  l’équité au Code pénal… et qui fait honneur à la justice qu’il a servie.

Un autre haut magistrat, appelé depuis à siéger au Conseil constitutionnel, recommandait lui aussi, à ses jeunes collègues de rendre la justice les mains tremblantes, de se dire que l’être humain assis en face d’eux est un autre moi-même…

Voici ce que Levinas écrit dans ce contexte au sujet de l’éthique :

L’éthique ne vient pas se superposer à l’essence comme une couche seconde où se réfugierait in regard idéologique, incapable de regarder le réel en face.

Cette citation brille par son univocité et se passe de commentaire. Levinas ajoute même : devant le prochain, je comparais plus que je n’apparais.

Dans les autres études de ce recueil, Levinas s’en retourne à des analyses portant sur le moi et sur son asservissement, son enchaînement au soi dont il subit la tyrannie. Voici la définition de l’intentionnalité qu’il nous donne au nom de Husserl :  cette vigilance du moi venant des profondeurs de sa subjectivité qui transcende son immanence, ce De profoundis de l’esprit, cet éclatement au cœur de la substance, cette insomnie se décrit, certes, chez Husserl, comme intentionnalité.

On a déjà vu dans de précédents articles publiés ici même que Levinas aimait apporter des références scripturaires en renfort de ses thèses philosophiques : peut-on de l’infini avoir idée ?

En d’autres termes plus directs : Dieu peut-il tenir en moi ? D’ où la formule : je pense plus que le pensé de ma pensée…  le IN de l’infini  est à la fois la négation et l’affection du fini, le non et le dans. C’est aussi la pensée humaine à la recherche de Dieu. Cette idée d’infini qui me dépasse est pourtant bien en moi et c’est un autre qui l’y a mise. Levinas cite Isaïe (65 ;1) :  J’ai été recherché par ceux qui n’ont pas posé de questions. J’ai été trouvé par ceux qui n’ont pas demandé.

Levinas, suivant Rosenzweig, cite Kierkegaard qui fut le premier à penser Dieu sans le penser à partir du monde. Plus l’homme éprouve, dit-il, le besoin de Dieu et plus il est parfait. Mais plus l’homme se tourne vers les biens matériels et plus il s’éloigne de Dieu et de la perfection. Et l’on suit Platon dans son Gorgias, Les yeux perdraient le monde en regardant les choses.

Le Dieu de la Bible signifie l’au-delà de l’être, donc la transcendance. Ce qui reviendrait à dire que cette divinité biblique n’a pas de sens, n’est pas, à proprement parler, pensable.

Peut-on appliquer le Je pense à Dieu ? Non point, car l’idée de Dieu fait éclater la pensée, l’unité du cogito.


Voici la conclusion de Levinas : l’idée de Dieu, c’est Dieu en moi. Or, la mise en nous d’une telle idée inenglobable, rompt la conscience qui vise des idées et renverse la présence à soi. L’idée de Dieu et jusqu’à l’énigme du mot Dieu, venu d’on ne sait d’où ni comment…

Voici la conclusion de Levinas : l’idée de Dieu, c’est Dieu en moi. Or, la mise en nous d’une telle idée inenglobable, rompt la conscience qui vise des idées et renverse la présence à soi. L’idée de Dieu et jusqu’à l’énigme du mot Dieu, venu d’on ne sait d’où ni comment… L’une des plus remarquables expressions de la transcendance  est donnée par Descartes qui parle de la mise de cette idée de l’infini dans le fini, dépassant nettement sa capacité. Descartes  exprime cette façon de penser l’infini sans jamais l’égaler.

L’intelligibilité de la transcendance n’est pas ontologique. La transcendance de Dieu ne peut ni se dire ni se penser en termes de l’être, élément de la philosophie, derrière lequel elle ne voit que nuit. Mais cette rupture, cette contradiction concernant la compréhension de l’infini, ne retire pas à Dieu de sa signifiance qui ne se ramène pas à de simples pensées.

On a déjà évoqué le problème de l’unité ou de la dualité de la pensée de Levinas qui reprend le Nouveau Penser de Rosenzweig ; cela consistait à instiller dans la spéculation philosophique une dose de théologie. Comment concilier le monothéisme biblique avec le paganisme polythéiste des Grecs ? Mon souci partout, dit l’auteur, c’est justement de traduire ce non-hellénisme de la Bible en termes helléniques et non pas de répéter les formules bibliques dans leur sens obvie. Véritable oxymore.

L’éthique est avant l’ontologique, entendez par là la totalisation du savoir absolu de Hegel. L’éthique est plus ontologique, plus sublime que l’ontologie elle-même. Sans cette démarche, l’homme est quelque peu perdu dans le monde, un monde où il n’a jamais cherché à venir, et où, pourtant il se trouve. Levinas avait déjà parlé de Geworfenheit (être jeté dans le monde), il y ajoute désormais l’Ausgeliefertheit (le fait d’être livré pieds et poings liés). Deux termes provenant directement de Heidegger.

Dans un étude intitulée Dieu et la philosophie, Levinas opère cette translation, si caractéristique de sa philosophie, passant de l’ontologie à l’éthique : la transcendance de l’infini se transforme en relation avec autrui qui est mon prochain.

On a parfois reproché à Levinas d’avoir fait preuve d’excès en plaçant l’autre, autrui, au cœur même de sa philosophie, au point d’accepter d’en être l’otage. Mais il y a le problème du mal qui pose une question incontournable et dont le livre de Job offre un cas emblématique. La question est : mais pour quelle raison donc, Dieu n’a t il pas créé un monde plus accueillant, moins hostile, plus humain ?

La philosophie et la religion, dit Levinas, n’apportent pas la même réponse. La première se veut dure et obéit à la loi d’airain des concepts et des principes ; la seconde est plus portée sur la consolation, le repentir et le pardon.

C’est pourtant ces deux tendances contradictoires que Levinas a tenté de rapprocher en parlant de Dieu qui ne peut être pour nous une idée, mais une présence comme l’infini est pensable par les êtres finis que nous sommes.

Maurice-Ruben HAYOUN

 

Résultat de recherche d'images pour "maurice ruben hayoun"Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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L’avenir d’Erdogan coïncide-t-il avec celui d’une Turquie forte et démocratique?

Ce n’est pas faire preuve de mauvais esprit que de se poser la question. Les récentes déclarations -ou plutôt vociférations de l’actuel président turc- montrent, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne recule devant rien, pas même de graves crises diplomatiques avec les Européens pour parvenir à ses fins.

Quelles sont-elles ?


Le Président turc ne recule devant rien pour parvenir à ses fins : régner sans partage sur une Turquie qui ne sait plus où elle va, une Turquie, secouée par les sursauts d’un coup d’Etat manqué, que rien ne laissait prévoir mais qui signe de graves dysfonctionnements de l’appareil d’Etat.

Régner sans partage sur une Turquie qui ne sait plus où elle va, une Turquie, secouée par les sursauts d’un coup d’Etat manqué, que rien ne laissait prévoir mais qui signe de graves dysfonctionnements de l’appareil d’Etat.

Le fait qu’une grande partie de l’armée -corps le mieux organisé du pays-, qu’une part non négligeable de la société civile ait emboîté le pas aux mutins, prouve que le régime d’Erdogan n’a pas choisi la bonne voie et que d’autres mauvaises surprises sont à craindre.

La Turquie a besoin de stabilité, de calme et de sérénité. Or, la voie choisie par M. Erdogan suscite bien des interrogations.


L’attitude imprévisible en matière de politique étrangère, notamment à l’égard d’Israël et de la Russie, de cet homme qui est aux commandes sur le Bosphore en dit long.

Ce désarroi, ce cours en zigzague est particulièrement frappant dans le domaine de la politique étrangère.

Après avoir traité Israël de tous les noms, Erdogan s’en est rapproché : nous saluons certes cette sage évolution, mais elle renforce, par son caractère soudain, la forte imprévisibilité de l’homme qui est aux commandes sur le Bosphore.

Le même changement du tout au tout est à observer vis-à-vis de la Russie : d’abord on abat un avion de chasse qui avait prétendument violé l’espace aérien turc et ensuite on se jette dans les bras de Moscou dont on avait précédemment dénoncé les visées en Syrie.

Et le tout en restant membre de l’Otan. Ô mânes  de Descartes !

Aujourd’hui, la dérive du régime est bien plus grave.


Les parlementaires européens, qui ont enterré depuis longtemps tout espoir d’accueillir la Turquie au sein de l’Union, dénoncent son chantage aux réfugiés et ses tentatives d’intimidation.

Les parlementaires européens, qui ont enterré depuis longtemps tout espoir d’accueillir la Turquie au sein de l’Union, dénoncent son chantage aux réfugiés et ses tentatives d’intimidation.

Dois-je revenir sur les accusations absolument inacceptables de racisme, de nazisme, de partialité, articulées contre la Hollande et l’Allemagne, au motif que ces deux pays au moins eurent le courage de dire non à Erdogan et d’interdire des meetings électoraux sur leur territoire ?


Il est évident que la tactique turque vise à monter en épingle des péripéties secondaires afin de mieux pincer la corde très sensible du nationalisme turc.

Il est évident que la tactique turque vise à monter en épingle des péripéties secondaires afin de mieux pincer la corde très sensible du nationalisme turc.

C’est peut-être efficace mais c’est aussi très dangereux.

Pas plus tard que ce matin même, j’entendais sur France-Info un député européen stigmatiser en termes particulièrement vifs les agissements d’Erdogan, dénonçant ses tentatives de soumission (sic) et sa volonté d’intimidation grossière. De fait, l’homme s’est soudain excité quand il a pris conscience que sans l’appui massif de la diaspora turque son référendum ne passerait pas. Madame Merkel qui sait que la situation économique en Turquie est préoccupante et que son pays contribue à un fort flux de devises à son profit, ne s’en est pas laissé conter : elle a vertement répondu au grand Turc, lui a rappelé les règles élémentaires à respecter et a dénoncé ses projets : rester au pouvoir jusqu’en 2029 !!

Ce n’est pas commettre une ingérence que de manifester ses inquiétudes de voir un homme, un seul, tout décider pour un grand pays, certes encore sous développé, comme la Turquie, mais appelé à un bel avenir.

On ne peut pas concentrer entre ses mains tous les pouvoirs. En outre, en l’espace d’une décennie, bien des choses peuvent changer, à commencer par la capacité à gouverner durant une si longue période.


Il faut rebâtir une grande nation turque, donner une place aux minorités, notamment aux Kurdes afin qu’ils se sentent enfin bien dans le cadre national existant. Il faut aussi faire un louable effort concernant l’Histoire et les Arméniens. Enfin, la Turquie devrait redevenir une force de paix et de stabilité dans la région.

L’avenir de la Turquie moderne doit être mieux orienté. Ce pays risque de connaître des réveils douloureux si les forces vives de cette nation ne se sentent plus concernées par ce qui se prépare.

Il faut rebâtir une grande nation turque, donner une place aux minorités, notamment aux Kurdes afin qu’ils se sentent enfin bien dans le cadre national existant. Il faut aussi faire un louable effort concernant l’Histoire et les Arméniens. Enfin, la Turquie devrait redevenir une force de paix et de stabilité dans la région.

Toute la question est de savoir si cela est possible avec l’agenda du leadership actuel. Il est, par ailleurs, évident, qu’après les saillies d’Erdogan, un tel horizon s’éloigne chaque jour un peu plus.

L’Europe civilisée, judéo-chrétienne, ne demande qu’à vivre en paix avec le reste du monde. Mais elle ne saurait céder au chantage ni se passer autour du cou la corde de la soumission.

Maurice-Ruben HAYOUN /Tribune de Genève du 18 mars 2017

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. Il est également Professeur à  l’université de Genève

 

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GEORGES LEVITTE 

Comment oublier un tel homme ?

Et comment ne pas reconnaître, aujourd’hui, plus de dix ans après sa disparition, la dette immense contractée à son égard ? Comment ne pas évoquer son infinie patience, sa  grande générosité intellectuelle à l’égard d’êtres encore jeunes, appelés à butiner le suc de son expérience, de ses innombrables lectures, bref de son vécu et de son penser, qui s’écartaient tant des normes universitaires communément admises ?

Cet homme secret se confiait peu et ne parlait pratiquement jamais de lui. Mais on sentait chez lui une profonde empathie avec des êtres jeunes qu’il comprenait et savait conseiller mieux que quiconque.

Une seule fois, peut-être, alors que nous nous connaissions depuis une bonne vingtaine d’années, il dérogea à cette règle et me parla de sa disparition, de son frère et de la guerre… J’étais alors très proche de la tradition et il ne souhaita pas m’offusquer en évoquant ses doutes sur une prétendue vie dans l’au-delà.

Qu’il me soit permis d’évoquer en quelques pages, alors qu’il en faudrait beaucoup plus, ce qu’il a représenté et ce qu’il continue de représenter pour moi qui, tout juste âgé de 20 ou 21 ans, me tint pour la première fois dans l’embrasure de son bureau, situé au numéro 19 rue de Téhéran, à droite, en entrant dans les locaux jadis alloués par le FSJU aux CCVL (Centres Culturels de Vacances et de Loisirs). C’est dans ce cadre de la jeunesse éducative et de la transmission des valeurs juives que je fis sa connaissance(1).

Je suivais alors des études de philosophie et d’allemand en Sorbonne, et parallèlement j’entamais à l’INALCO (communément appelé Langues-O) des études d’hébreu et de langues sémitiques. Je devais être en année de licence et avais suivi, par ailleurs, un stage d’animateur de colonies de vacances afin d’avoir un peu d’argent de poche. Pour valider ce diplôme, il me fallait effectuer un séjour d’au moins deux semaines dans une colonie de vacances. M’étant adressé à un organisme de la jeunesse juive, je reçus une offre d’accompagner un groupe d’enfants dans une station de ski située en Suisse pour les vacances de printemps qui coïncidaient cette année là avec  la fête de Pessah.

En raison de mes études et de mes connaissances hébraïques -et comme les bulletins d’inscription des CCVL assuraient aux parents que leurs enfants auraient droit aux deux soirées du séder –, on pensa me confier cette tâche précise et on me pria de me présenter au bureau de Georges Lévitte afin d’y prendre mes instructions pour conduire au mieux ces deux veillées pascales…


L’histoire de cette amitié explique aussi à la fois l’orientation de ma vie et celle de mes travaux à venir ; bref, de mon développement personnel.

Je n’oublierai jamais cette première rencontre qui allait me permettre de nouer avec mon interlocuteur une amitié sincère et profonde durant un bon quart de siècle…

L’histoire de cette amitié explique aussi à la fois l’orientation de ma vie et celle de mes travaux à venir ; bref, de mon développement personnel. Toutes choses que j’ignorais en me rendant à ce rendez vous. Le spectacle qui s’offrit à moi ne manqua pas de m’intriguer. Assis dans un fauteuil à bascule, un homme de petite taille, âgé d’un peu moins de soixante ans, des lunettes de lecture sur le nez, me scrutait en me priant de prendre place sur une chaise face à lui.

Le ton était affable, sans plus. Voyant que j’étais impressionné et lui donnais du Monsieur à chaque bout de phrase, Georges Lévitte me tutoya d’emblée et m’interrogea sur mes études. En découvrant que je joignais à des études de philologie sémitique, de la philosophie médiévale juive et aussi de l’allemand, il devina que je devais connaître ou suivre l’enseignement du professeur Georges Vajda lequel fut, jusqu’à sa mort, le maître incontesté des études juives en France.

Je confirmais son intuition et il me répondit avec un large sourire qu’il connaissait bien celui qui allait devenir mon maître et mon directeur de thèse de IIIe cycle et qui m’aurait conduit jusqu’au doctorat d’Etat si la mort ne l’avait surpris dès 1981.

Le fait que l’inconnu devant lequel je devais passer une sorte d’examen oral connaissait celui que je considérais comme le plus grand savant juif de sa génération, contribua à me détendre : je me dis qu’un tel homme ne pouvait que partager ma conception fondamentale du judaïsme (éclairé, tourné vers l’histoire, enclin à l’érudition, non replié sur lui-même) puisqu’il pensait le plus grand bien d’un homme que j’admirais tant. Sans me défaire entièrement de mon appréhension, j’étais convaincu qu’une telle affinité créerait des liens entre nous.

Nous en vînmes au sujet du jour : c’est-à-dire comment organiser les veillées pascales avec des enfants qui ne pourraient pas rester éveillés jusqu’aux premières heures du matin, qui devaient, le lendemain, reprendre des activités récréatives et sportives présupposant une nuit de repos, qui n’avaient, pour la plupart, guère de connaissances juives et dont les parents ne faisaient sûrement pas de séder complet à la maison…

Pour certains, issus de familles entièrement assimilées et dé-judaïsées, ce devait même être une véritable découverte. Je ne connaissais pas ces milieux là et ce détail me fit craindre le pire, car pour moi, il n’y avait pas plusieurs façons de faire le séder pascal.

Eu égard à mes origines et au type d’éducation religieuse reçue au sein de ma famille, j’exposais à Georges Lévitte une conception très traditionnelle de la veillée pascale : on lit tout en hébreu, on ne saute rien, on attend que chaque participant ait fini de lire son couplet, mais surtout on réserve les traductions et les commentaires au second soir.

Et c’est là que Georges Lévitte m’administra la première leçon, à la fois cinglante et paternelle, que j’aie jamais reçue… Il me demanda, tout en roulant du tabac dans son papier à cigarette, comment je comptais tenir éveillés des enfants si jeunes, qui n’avaient aucune notion d’hébreu et dont la plupart ne savaient même pas en déchiffrer l’alphabet… Je ne sus que répondre.

Tirant d’un tiroir de son bureau une feuille ronéotypée, il la brandit sous mon nez et me pria d’en donner lecture. Il s’agissait des grandes articulations de la veillée pascale, commençant par qadesh u-rehats (bénédiction de la coupe de vin et lavage des mains), le tout transcrit en français, et s’achevant avec nirtsa  (fin du séder).

Georges Lévitte me dit alors ceci : tu te trouves en présence de plus de cent cinquante enfants de 13 à 16 ans et de quelques adultes qui ne savent rien ou presque, que fais tu pour être écouté, suivi, bref, pour que le séder soit réussi ?

La question même me parut suspecte car, à mes yeux, elle ne se posait pas. Mais s’il avait jugé bon de la poser, c’est que la réponse qu’il attendait n’était sûrement pas celle que je m’apprêtais à lui donner…  J’optai pour la prudence et répondis que j’étais ouvert à ses suggestions ;  il me dit alors qu’il fallait opérer une sélection dans le récit de la sortie d’Egypte, choisir quelques passages parmi les plus significatifs, en répartir les lectures en langue française et, dans une moindre mesure, en langue hébraïque (ce qui me fit pâlir) et émailler la soirée d’explications et de commentaires afin de faire participer les enfants. En fait, il exigeait une sorte de séder alternatif, pour parler le langage d’aujourd’hui, seul capable de retenir l’attention des adolescents… Quant au deuxième soir, il me fit comprendre que seul le premier comptait et que deux veillées successives risquaient de fatiguer inutilement les enfants… Un seul soir, avec un bon séder rondement mené, suffisait amplement.

On imagine aisément quels sentiments mêlés j’éprouvais alors. Au lieu de me lever et de mettre sèchement fin à l’entretien, je ne sais quelle voix intérieure me dictait de n’en rien faire, de rester là, assis devant ce vieux juif qui, malgré ses opinions largement hétérodoxes, me captivait.

Mon milieu d’origine, et surtout l’âge que j’avais, me faisaient croire que les retouches exigées par mon interlocuteur étaient dignes d’un rabbin libéral ou, pire, réformé ! Comment allais-je faire pour fêter un séder digne de ce nom dans de telles conditions ? En me conformant à cette espèce de séder au rabais (pour ne pas dire liht) je ne pouvais m’acquitter de la lecture de la Haggada, ce premier midrash écrit sur la sortie d’Egypte.


Résultat de recherche d'images pour "batisseurs du temps"L’essentiel, me dit-il, dans une activité éducative, est de transmettre les valeurs, de viser le sens, d’inscrire dans l’âme des enfants les intentions supérieures du séder, et non de respecter à la lettre des prescriptions rabbiniques d’un autre âge…

Je tentai alors de faire valoir mon point de vue avec toute la vigueur et la vivacité du jeune homme que j’étais. Georges Lévitte m’écouta longuement et, sans en avoir l’air, contre attaqua aussitôt : l’essentiel, me dit-il, dans une activité éducative, est de transmettre les valeurs, de viser le sens, d’inscrire dans l’âme des enfants les intentions supérieures du séder, et non de respecter à la lettre des prescriptions rabbiniques d’un autre âge… L’intention profonde des auteurs de la haggada était de graver dans l’âme des enfants et des adultes l’idée d’un événement fondateur de l’histoire juive : Dieu qui jette son dévolu sur un groupe d’hommes, qu’il libère du joug de l’esclavage pour ensuite les guider vers la terre de promission…

Comment, m’apostropha-t-il, raconterais-tu, toi, cette sortie d’Egypte dans ton vocabulaire à toi, t’adressant à des gens de ton temps et de ton siècle ? Cette remarque me choqua : imaginez un jeune juif, né à Agadir vingt ans plus tôt, habitué à prier au moins le matin, ayant fait ses études secondaires à l’école Maimonide de Boulogne Billancourt(2), mangeant strictement cacher et connaissant le récit de la sortie d’Egypte, par cœur et en hébreu, s’il vous plaît… Et on le priait de donner sa propre version de la haggada au lieu de faire ce que des générations de juifs avaient fait avant lui, c’est-à-dire se conformer à la pratique rituelle ?

Georges Lévitte comprit qu’il fallait me ménager et ne point pousser son avantage trop loin. Au lieu de me déclarer inapte à la mission proposée, il me proposa de revenir le voir une semaine plus tard et de réfléchir d’ici là à son modus operandi.

A l’occasion de notre second entretien, en entrant dans le bureau de Georges Lévitte, je vis que des piles de photocopies étaient posées sur la table : il s’agissait du séder de Pessah, version Georges Lévitte… Comme il était passé au tutoiement depuis la précédente semaine, il me pressa d’en faire autant, de l’appeler par son prénom et me recommanda d’être un peu plus souple que je ne l’étais généralement.

Je ne sais toujours pas comment j’ai fini par accepter de faire un séder au rabais et de passer sous les fourches caudines de mon interlocuteur.

Sur place, les choses ne se passèrent pas trop mal et à mon retour à Paris, je dus faire mon rapport à Georges Lévitte qui avait déjà eu droit à des échos émanant de la directrice du Centre et d’autres animateurs. Certains lui brossèrent un tableau plutôt flatteur de mes connaissances hébraïques et de la littérature traditionnelle, allant jusqu’à dire que je les avais aidés, par mes commentaires et mes remarques historico-critiques à mieux saisir leur propre essence juive…  La directrice fut plus mesurée dans ses éloges mais reconnut qu’elle me reprendrait bien à ses côtés, en dépit de mon caractère un peu rigide à son goût…

L’homme qui me reçut alors dans son bureau (pour la troisième fois) n’était plus le même : il m’appelait par mon prénom avec aisance comme si nous étions de vieux amis, me témoignait une attention presque affectueuse et  m’invita à déjeuner dans un restaurant de l’avenue de Villiers où il avait ses habitudes.

Ce regard rétrospectif me permet de réaliser ce qui s’était passé au cours de ces trois premières rencontres dans le bureau de Georges.


En fait, ce jours là, j’y avais reçu, de la bouche de Georges Lévitte, ma première leçon de critique des traditions religieuses. Il m’avait enseigné à distinguer entre les rites, si vénérables qu’ils fussent, et l’essence, le noyau insécable du judaïsme.

En fait, ce jours là, j’y avais reçu, de la bouche de Georges Lévitte, ma première leçon de critique des traditions religieuses. Il m’avait enseigné à distinguer entre les rites, si vénérables qu’ils fussent, et l’essence, le noyau insécable du judaïsme, une leçon que je retrouvais des années plus tard dans les écrits juifs de Hermann Cohen. Sans le savoir, j’étais, non point un orthodoxe, mais un «stérodoxe» qui prenait pour argent comptant la moindre prescription traditionnelle.  

Mon interlocuteur m’avait aidé à raisonner sur le donné religieux que je n’avais encore jamais remis en question, ni même questionné! En d’autres termes, Georges m’avait, sans le savoir, préparé à la lecture du grand philosophe-théologien Moïse Maïmonide (1138-1204)… Je me revois encore lui remettant (bien des années après, en 1995) un exemplaire de mon livre Moïse Maïmonide , le second Moïse (J-C. Lattès) (3)…

Et surtout son sourire, sa grande joie, sincère, profonde. Je ne m’en rends compte qu’à présent, en évoquant ce souvenir : il m’avait aidé à écrire ce livre. Son ouverture d’esprit, son approche non dogmatique, jointe au savoir exigeant et à l’érudition sans faille de mon maître Vajda, avaient contribué à transformer ma façon de voir et de faire. Mais Georges Vajda était mort depuis plus d’une décennie, tandis que Georges et moi-même pouvions encore nous voir, échanger des idées et communier dans son souvenir.

Quelques années plus tôt, en 1988, j’eus le bonheur de lui remettre un exemplaire dédicacé de ma thèse de doctorat d’Etat, La philosophie et la théologie de Moïse de Narbonne (1300-1362) (Tubingen, JCB Mohr ).

Il n’avait pas pu se rendre à la soutenance qui eut lieu à l’Université de Paris VIII où Haïm Zafrani et Jean Jolivet faisaient office respectivement de rapporteur et de président du jury. Mais dès le lendemain, il se tint au courant du déroulement de l’examen qui dura plus de six heures… Pour fêter ce grand événement, Georges m’invita dans un autre restaurant où il me fit sentir, durant le repas, que j’avais franchi une étape importante. Il glissa cependant une remarque dont je ne compris la portée que bien des années après : plus tu monteras, me dit-il, et plus ce sera difficile.

D’une naïveté abyssale, je lui demandai ce qu’il voulait dire et il me répondit : tu verras bien, quand cela arrivera.

Toutes ces avanies inhérentes au monde universitaire se sont effectivement produites et je compris à quoi mon ami Georges faisait allusion…

Mais alors qu’il feuilletait le livre dont j’étais moi-même si fier, il s’arrêta sur quelques phrases au style germanique pesant… Il me rappela alors qu’il m’avait maintes fois recommandé de ne pas faire le cuistre (verbatim), qu’une thèse était un passage obligé, un exercice convenu, et que ce qui comptait, c’était de comprendre ce que les philosophes étudiés voulaient dire.

C’est alors que nous eûmes un débat sur la différence entre le philosophe et l’historien de la philosophie…

Et encore une fois, mes yeux se  dessillèrent grâce à lui. Il m’expliqua que c’était très bien de rendre un hommage mérité à l’effort intellectuel du passé mais que cela ne devait pas nous conduire à négliger la pensée contemporaine.  


Au lieu de montrer que tu sais absolument tout sur tel ou tel philosophe du passé ? Il est temps pour toi de penser par toi-même… Il me dit, en gros, que l’érudition n’était pas la vie.

Voici, en substance, ce qu’il me dit : tu as bien étudié la pensée juive et arabe du Moyen Age ; tu la possèdes presque aussi bien que n’importe quel autre spécialiste, mais pourquoi ne passes-tu pas, enfin, à une philosophie vivante, au lieu de montrer que tu sais absolument tout sur tel ou tel philosophe du passé ? Il est temps pour toi de penser par toi-même… Il me dit, en gros, que l’érudition n’était pas la vie.

Je compris qu’il visait alors mon modèle de science du judaïsme dont le péché capital fut l’historicisme…

Vajda était en cause ! Sans jamais le nommer, Georges m’expliqua que la période où je vivais ne s’y prêtait plus et il me cita une interprétation proposée par un rabbin très en vogue en ce temps là, le rabbin Léon Ashkénazi, mieux connu sous son totem scout, Manitou et auquel le liait une grande amitié…

Ce dernier avait été invité à prendre la parole lors d’une cérémonie de bar-mitswa.  En conclusion de son discours, il raconta une histoire hassidique où le tsaddiq, le chef de la secte, recommandait d’être soi-même et de ne pas se contenter de ressembler à des modèles du passé. En d’autres termes, Georges m’invitait, entre deux gorgées de vin, à en faire autant et à perpétrer le meurtre du père ! Même à 37 ans, je ne pouvais m’u résoudre. Pour moi, Vajda était l’insurpassable ligne d’horizon, l’Himalaya de l’érudition juive, en dépit de son français rocailleux, de son accent hongrois et de mise vestimentaire désuète.

Des années plus tard, alors que Georges commençait à être sérieusement malade, je fis paraître un Que sais-je ? sur La science du judaïsme.

Je me souviens de la discussion que nous eûmes concernant le maître du maître de mon maître. A savoir, le célèbre orientaliste judéo-hongrois Ignace Goldziher dont Georges connaissait magnifiquement  les travaux. A Budapest, Vajda était l’élève de Bernhard Heller (4) qui fut lui-même le disciple de Goldziher.

Alors que certaines médiocrités contemporaines s’offusquaient de ne pas se voir tresser les couronnes qu’elles croyaient mériter, ni même citées avec éloges dans mon livre, Georges, lui, sans rien exiger en échange, m’avait aidé à transformer mon approche et mon mode d’écriture : en rédigeant cet ouvrage, j’avais enfin réalisé (il était temps !) que le passé n’était pas tout, qu’il fallait, certes, bien l’étudier mais que le but ultime était de constituer la base d’une philosophie juive vivante et adaptée à notre temps.

C’est donc sous son influence, inconsciemment mais vigoureusement, que j’étendis mon intérêt du Moyen Age, au XIXe et au XXe siècle, ce qui provoquait chez mon maître Vajda des froncements de sourcils : j’en veux pour preuve, les recensions des œuvres complètes de Moïse Mendelssohn (1729-1786) qu’il m’autorisa à faire pour la Revue des Etudes Juives qu’il dirigeait… Il fallait être très concis ! Il faut relire l’incroyable compte-rendu qu’il écrivit lui-même de l’Etoile de la rédemption de Franz Rosenzweig pour s’en rendre compte.(5)

Au fil du temps, les rencontres avec Georges devenaient une tradition bien établie : lorsque j’entamai une carrière universitaire, nous nous revoyions une fois par mois dans le même restaurant. Je me souviens encore de mon menu : harengs pommes à l’huile en entrée, poisson pané en guise de plat de résistance et tarte ou fraises à la crème chantilly en dessert. Georges ne me laissait jamais payer.

De quoi parlions nous au cours de ces déjeuners réguliers ? Principalement de ce que je lisais, étudiais ou écrivais. Georges était avare de confidences sur lui-même : lors de notre toute première rencontre, il m’avait donné lecture d’un excellent article qu’il avait écrit pour l’Encyclopædia Universalis sur la sociologie du judaïsme contemporain.

Je le revois encore me le lisant  tout en répondant à mes questions. Il m’avait aussi proposé de se joindre à lui pour des séminaires d’hébreu biblique à Venise où il donnait des cours. Devant préparer de multiples examens et ayant d’autres engagements, je ne pus jamais l’accompagner dans la cité des Doges. Georges avait aussi tenu à ce que je rassemble de la documentation sur la personne du patriarche Abraham, figure tutélaire et emblématique des trois monothéismes.  Le livre ne fut jamais publié pour des raisons administratives liées à l’ancienne Commission Universitaire du FSJU.

Plus de vingt-cinq années après ces travaux préparatoires, effectuées à l’instigation de Georges, le sort a fait que ce livre sur Abraham paraît enfin aux éditions ellipses en 2009. Dans les toutes premières lignes de cet ouvrage il est rendu hommage à celui qui l’avait, le premier, suscité dans mon esprit.

Puisque je parle ici des institutions juives, il convient aussi de dire un mot du rôle primordial joué par Georges dans la préparation et la tenue du colloque des intellectuels juifs francophones. Grâce à lui, j’ai pu m’y rendre quelquefois et écouter des conférenciers de talent parler de divers sujets. J’y fis aussi des rencontres, notamment avec des collègues germanistes plus âgés qui m’ouvrirent des horizons nouveaux et m’aidèrent à mettre de l’ordre dans mes idées. Notamment le regretté Stéphane Moses qui, dès la fin de la guerre des six jours décida de quitter la France pour enseigner la littérature comparée à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

Il y eut au moins deux personnalités juives importantes auxquelles Georges était très lié et dont il me parlait abondamment au cours de ces repas : Elie Wiesel et Léon Ashkénazy (voir supra).

A l’école Maimonide où je poursuivais mes études secondaires, j’avais l’habitude d’emprunter des livres à la bibliothèque municipale. C’était en 1967/68 et Elie Wiesel commençait à intéresser même les jeunes lycéens dont je faisais partie. J’empruntais donc et dévorais durant des nuits entières, à l’internat, les ouvrages suivants : L’aube, La nuit, Le jour, Les portes de la forêt, La ville de la chance etc…

Plus tard, sans que Georges n’y ait fait la moindre allusion, je découvris qu’il relisait les manuscrits de cet auteur, lequel faisait grand cas de son jugement.

Concernant Léon Ashkénazy, j’avoue que j’étais plus réservé car j’étais encore trop sous la coupe de Vajda qui, comme chacun sait, ne prisait guère «les prédicateurs modernes» et ne cachait pas son admiration pour les anciens…  Je ne m’expliquais pas jadis cette affinité car elle me surprenait. Je savais que Georges avait vu le jour dans une région d’Ukraine dont je ne parvenais pas à retenir le nom alors que Manitou était un bon juif d’Algérie, sûr de lui, heureux de vivre et animé d’une foi inébranlable… Georges, qui sortait peu le soir, me confia qu’il se passait toujours quelque chose lors des conférences de Manitou, que ce dernier produisait au moins une étincelle, une pensée innovante, une idée brûlante qui embrasait son auditoire … En bon vajdaien que j’étais alors, je demeurais sceptique et Georges avait la délicatesse de ne pas insister.

Autrement, il m’informait des livres qu’il avait dans sa bibliothèque privée. Je tiens, dans ce contexte, à m’acquitter d’une dette : C’est grâce à lui que j’ai pu m’intéresser sérieusement à mon philosophe allemand préféré, Hermann Ezéchiel Cohen (ob. 1918). Georges m’offrit un jour, lors d’un déjeuner avenue de Villiers, les trois volumes des Jüdische Schriften dans l’édition  originale, superbement reliée de Berlin (1924). J’en ai extrait un florilège que j’ai traduit de l’allemand avec une longue introduction sur la philosophie de Hermann Cohen (L’éthique du judaïsme, Cerf, 1994).

Sans cette grande générosité, ce don précieux, aurais-je été en mesure de mener rondement mon affaire et de traduire à ma guise, selon mon rythme ? Je revois ce sourire de Georges, quand je le remis le volume en français… Il était si heureux d’avoir pu aider quelqu’un.

Georges me fit aussi connaître un auteur germano-américain que je devais rencontrer par la suite au cours de mes études en philosophie médiévale, sous la direction de Georges Vajda. Il s’agit de Abraham Heschel (1907-1972), natif de Varsovie, auteur, entre autre, des Bâtisseurs du temps (Editions de Minuit, 1957), et de Dieu en quête de l’homme. La philosophie du judaïsme (6).

Je ne me rendis compte d’un important détail qu’après coup : : Georges avait puissamment participé à la diffusion de ces deux livres qui enchantèrent les jeunes gens de ma génération. A l’origine de leur introduction en France, il avait même traduit les Bâtisseurs du temps qui parut dans la collection «Aleph» qu’il dirigeait. Georges avait su adapter le texte américain de Heschel qui fit ses études en Allemagne qu’il dut fuir pour se rendre d’abord en Angleterre et ensuite aux USA. Au cours de ses années d’études, il avait été séduit par l’approche de Léo Baeck, de Julius Guttmann et de quelques autres maîtres de la science du judaïsme.

Ce qui est amusant, c’est que Vajda réussit à me guérir de cette lubie juvénile qui avait nom  Heschel… Plus tard, j’étudiais un  remarquable article réellement scientifique de Heschel sur L’essence des choses d’après la philosophie de Salomon ibn Gabirol (Das Wesen der Dinge…) 

Je comrpis alors qu’à la suite de la Shoah, l’homme avait entièrement changé d’orientation… Dans un essai bibliographique consacré à la philosophie médiévale juive, paru au milieu des années soixante-dix dans le Hebrew Union College Annual, peu après la disparition de Heschel, Vajda évoquait quelques contributions scientifiques de son collègue new yorkais mais condamnait entre les lignes son évolution vers la théologie… Pour expliquer le fait que Heschel n’avait pas poursuivi dans la voie scientifique de sa jeunesse, il écrivit : distrait par d’autres occupations, Heschel n’a pas pu…

Comme je le tenais au courant de l’évolution de mes recherches, j’informais Georges de mon intérêt croissant pour les grands textes de la mystique juive et de mes traductions des travaux de Scholem. A ce moment là, à part les traductions dues à ce grand pionnier que fut le révérend père Bernard Dupuy, nous étions pauvres en textes de Scholem. Certes, Georges Vajda avait fait paraître Les origines de la kabbale (traduction de Jean Löwenson) dans son éphémère collection chez Aubier en 1966. Et Mary-Madeleine Davy avait traduit Les grands courants de la mystique juive.

Je vouais alors à Gershom Scholem une admiration sans borne car il était, à mes yeux, la fusion vivante et réussie, l’incarnation de l’allemand et de l’hébreu, de la germanité et de la judéité, cette symbiose manquée dont Hermann Cohen s’était fait le thuriféraire mais que Scholem attaquait furieusement. En 1978, mon maître Georges Vajda avait bien voulu relire ma première traduction d’un article très érudit de Gershom Scholem sur La symbolique des couleurs dans la mystique juive que je parvins à faire paraître dans la revue Diogène grâce à l’aide de Jean d’Ormesson. Georges avait eu la charité d’ apprécier mes éditions suivantes, notamment Le nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive (1983), La kabbale, les thèmes fondamentaux (1985),  et De la création du monde à Varsovie (1990).

En fait, ces traductions, très proches de l’original allemand pour conserver la rigueur scientifique du texte, ont dû susciter en lui bien des réserves qu’il s’était gardé de mentionner en ma présence. Bien au contraire, Il m’encourageait à aller toujours plus loin à approfondir cet auteur pour tenter de le dépasser un jour. Je me souviens encore de ce qu’il me disait et que je m’évertuais à ne pas vouloir comprendre tant l’objectif me semblait hors d’atteinte : tu as, me disait-il,  la chance d’être jeune, d’avoir eu de grands maîtres, de vivre à une époque favorable aux études juives, pourquoi rester dans l’orbite, dans le sillage de grands maîtres ? Tu as une vocation, tu as fait ton profit de leurs écrits, à présent tu dois voler de tes propres ailes…

Georges avait aussi des idées très avancées sur le dialogue judéo-chrétien. Je me souviens de la semaine que j’ai passée en retraite à l’abbaye de Maredsous, en compagnie des Pères Passelcq et Maurice Boggaert.

Lorsque j’écrivis au Père Abbé il me répondit aussitôt que la recommandation de Georges Lévitte valait mieux que tout. J’avais dû m’isoler à un moment de grande fatigue, suite à un effort intellectuel prolongé. Et même dans ce cas précis, Georges avait volé à mon secours…(7)

Avant de me séparer de mon ami, je voudrais évoquer un détail important dont le souvenir est resté gravé dans ma mémoire.

Il s’agit d’un débat au cours duquel il m’expliqua l’importance qu’il y avait à rester juif. Ce débat avait pris naissance de manière incroyable.


A quoi cela tient, me dit-il, d’être juif et de le rester ?

Habitant Neuilly, Georges y avait un homonyme qui recevait son courrier et inversement. L’homme en question n’était pas juif et avait demandé à Georges comment il orthographiait son nom précisément. Il lui rappela que la branche juive, en quelque sorte, conservait l’accent aigu sur le premier e, tandis que lui qui n’était pas juif se passait de l’accent ; ce qui éviterait désormais au courrier de s’égarer. Je revois le visage grave de Georges qui me fixait sans me voir vraiment, les traits tirés, comme s’il était absolument seul.

A quoi cela tient, me dit-il, d’être juif et de le rester… Un accent sur une voyelle.  Nous partîmes alors sur une longue discussion concernant l’essence du judaïsme. Et à cette occasion là, j’appris de Georges tant de choses et d’idées que je ne trouvais dans aucun livre. Ce fut pratiquement la seule fois où Georges évoqua ses souvenirs de guerre ; par exemple, la lecture de la haggada de Pessah (encore elle !) dans une ferme du plateau du Chambon sur Lignon. Vajda, me dit Georges, avait, de sa voix monocorde, expédié la lecture du récit de la sortie d’Egypte en moins d’une heure, évitant soigneusement le moindre commentaire. Quelques années plus tard, André Chouraqui me confirma ce fait…

Mais Georges avait aussi une famille qu’il chérissait. Il m’avait dit un jour que son épouse était angliciste (j’appris récemment qu’elle était d’origine sud africaine)  et qu’il avait un fils qui était diplomate. Il s’agit de Monsieur l’Ambassadeur Jean-David Lévitte, récemment élevé à la dignité d’Ambassadeur de France. Au tout début, Georges me disait que Jean-David était en poste à l’ambassade de France à Pékin auprès de l’ambassadeur Etienne Mannach, si je ne trompe. C’était du temps du président Giscard d’Estaing et Georges me fit comprendre qu’il redoutait un virage vers le giscardisme de son fils tant aimé … Par la suite, il me reparla de son fils lorsque celui-ci fut nommé ambassadeur auprès des institutions internationales (à l’ONU probablement) à Genève.  


Ce fut un authentique éducateur d’Israël. Comme Moïse qui, nous dit une ancienne interprétation, aurait pu garder pour lui ou pour sa famille la Tora. Que fit-il ? Il en fit don à toute la communauté d’Israël.  Ce maître, libéré du pesant fardeau d’une tradition sclérosée, était éminemment conscient de la nécessité de la renouveler et de l’adapter afin qu’elle vive de génération en génération.

Accompagné de son épouse, Georges rendit visite à son fils dans la capitale helvétique et en revint absolument satisfait et très fier. Plus tard, j’eus moi-même à faire à Monsieur Jean-David Lévitte lorsqu’il devint responsable des affaires culturelles du ministère des affaires étrangères, rue Laperouse. Depuis, il poursuit une brillante carrière diplomatique : sherpa du président Jacques Chirac,  ambassadeur à l’ONU et ensuite à Washington où il déploya des trésors d’ingéniosité diplomatique pour améliorer les relations entre la France et les USA. Après son élection à la présidence de la République, M.Nicolas Sarkozy l’appela auprès de lui comme conseiller diplomatique. Un parcours dont son père ne peut qu’être fier…

Lorsqu’en 2002, trois ans après la disparition de mon ami, je fis paraître aux Presses Universitaires de France, la biographie intellectuelle intitulée, Gershom Scholem : un Juif allemand à Jérusalem, j’eus pour mon mentor disparu une pensée émue. Qu’aurait-il pensé de mon travail ? Aurait-il enfin admis que j’avais conquis mon indépendance, que le rapport de disciple à maître n’existait plus ? Je ne le saurai jamais. Mais ai-je été digne de son enseignement et ai-je bien su tirer profit de ses conseils ?

J’ai tenu à rendre un hommage mérité à un homme auquel je dois tant. Il nous est arrivé d’avoir des divergences d’opinions ; ce fut un authentique éducateur d’Israël. Comme Moïse qui, nous dit une ancienne interprétation, aurait pu garder pour lui ou pour sa famille la Tora. Que fit-il ? Il en fit don à toute la communauté d’Israël.  Ce maître, libéré du pesant fardeau d’une tradition sclérosée, était éminemment conscient de la nécessité de la renouveler et de l’adapter afin qu’elle vive de génération en génération.

    

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

 

 

(1) En me relisant et en faisant appel à ma mémoire, je redécouvre des événements et de détails qui y étaient enfouis. Mais je ne ferai ici état que de ce dont je me souviens parfaitement.

(2) Où j’eus, comme des générations d’élèves, le privilège d’être l’auditeur des cours d’histoire juive du professeur Gérard Nahon, lui aussi ami de longue date de Georges Lévitte.

(3)   Repris en 2003 dans la collection Pocket-Agora.

(4) Lors d’un séminaire à l’EPHE, qui avait lieu chaque mercredi de 14 à 16 heures, G. Vajda me pria de traduire pour les auditeurs non germanophones un très bel article de son maître Heller, paru dans le Hebrew Union College Annual de Cincinnati (Ohio), volume IV. Le titre allemand est : Gott wünscht das Herz (Dieu préfère le cœur). Il s’agissait de légendes sur le compagnon au paradis. J’ai effectivement traduit cet article.

(5) Il est allé jusqu’à parler d’un «mur infranchissable» entre lui et l’auteur !

(6) Traduit en français par G. Casaril et le le père Passelecq de l’abbaye de Maredsous en Belgique

(7) J’ai été élu vice-président de la Fraternité d’abraham il y dix ans. On peut dire que ce fut Georges qui  me prépara à cette fonction. Aussi loin que je puisse remonter dans le temps, je ne trouve personne d’autre qui m’ait ainsi sensibilisé au dialogue interreligieux.

                                                                           

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Quelle déception, et quelle colère ! Hier soir, j’ai regardé ce film dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps. C’est un désastre, qui reflète bien le désarroi moral dans lequel nous nous débattons.

Pour faire pièce à tout malentendu, je dis d’emblée que je ne nie ni ne cherche à limiter la liberté esthétique des créateurs, des artistes, même si je trouve que l’actrice principale, l’héroïne du film, mérite largement de se reposer et de jouir enfin d’une retraite bien méritée. Cela donnerait leur chance à de jeunes actrices talentueuses qui ne demandent qu’à jouer et à se produire.

Mais revenons au film : de quoi s’agit-il ?


Je vais essayer de donner une cohésion, un semblant de logique à une histoire qui se constitue de tant de sketches laborieusement mis bout à bout pour donner un film. M,ais cette cohérence, je me répète, n’existe pas dans l’œuvre proprement dite.

Je vais essayer de donner une cohésion, un semblant de logique à une histoire qui se constitue de tant de sketches laborieusement mis bout à bout pour donner un film. M,ais cette cohérence, je me répète, n’existe pas dans l’œuvre proprement dite.

Une femme, évidemment divorcée, en délicatesse avec sa mère, son fils, son ex mari, son père, bref avec la terre entière, habite seule dans un vaste appartement en rez-de-chaussée à Paris.

Un soir, un homme masqué, tout de noir vêtu, entre chez elle par effraction et la viole d’une manière atroce, étant entendu qu’un tel acte est toujours horrible. Mais le film s’ouvre sur cette scène qui vous glace le sang.

Lorsque le violeur s’enfuit, la femme reprend ses esprits sans toutefois aller se plaindre à la police.

Elle garde cela pour elle et c’est seulement lors d’un dîner au restaurant qu’elle relate les faits devant son ex- mari, l’un de ses amants, l’épouse de ce dernier et son fils à elle… Les convives sont frappés de sidération. Elle-même revit cette scène d’horreur dans son esprit. Bien qu’ayant atteint un certain âge, l’actrice réussit –au début- à gagner notre sympathie, une sympathie qui ira en diminuant quand on verra le genre de vie qu’elle mène.

On la voit entrer dans une armurerie pour faire quelques emplettes, notamment une bombe, dont elle aspergera son ex mari, par erreur, car il se trouvait seul dans une voiture qu’elle juge suspecte. Le pauvre homme, ému par ce qui venait d’arriver, s’était posté pour guetter le criminel et l’empêcher de nuire. Cette scène essaie de donner un peu d’humour au film sans y réussir vraiment.

Et puis intervient la mère de l’héroïne, une vieille délurée qui collectionne les amants, de préférence nettement plus jeunes qu’elle et qui se produisent dans son appartement en tenue d’Adam, sans la moindre gêne, même en présence de visiteurs, dont la propre fille de la dame.

Comme si le metteur en scène avait fait une liste, on voit aussitôt apparaître un autre personnage aussi falot que sa grand mère, le fils de l’héroïne, mené par le bout du nez par sa petite amie qui, comme sa mère, collectionne les amants de passage : elle finit par tomber enceinte, met au monde un bébé qui visiblement  ne peut être que celui d’un autre, mais cela n’empêche pas ce fils dégénéré de se considérer comme le père et de traiter sa mère de c…e, au motif que celle ci le prie de voir la réalité en face, bref d’ouvrir les yeux.

Le metteur en scène juge que ce n’est pas assez frappant, il nous apprend que le père de l’héroïne, un assassin psychopathe, a tué un nombre incalculable de personnes lorsque sa fille était toute jeune !

Elle finit par aller lui rendre visite à la prison et lorsqu’elle s’y trouve on lui apprend, qu’en prévision de sa visite, son père s’est pendu dans sa cellule. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas suffisant : la fille retire le drap couvrant le visage du mort et lui distille une gracieuseté du genre : par ma visite j’ai fini par te tuer !! Conduite très chrétienne.

Mais n’allez pas croire que c’est tout ; non point. Sa mère, la vieille délurée rend l’âme, si elle en avait une, et l’on voit sa fille répandre ses cendres dans un terrain vague…

L’héroïne commence à avoir des soupçons sur l’identité de son agresseur et au moins à deux reprises, elle demande à des hommes de se dévêtir afin de procéder à des constatations.

Non dit-elle, ce ne peut pas être toi, mon agresseur était circoncis !!!!

Cette femme qui n’a ni foi ni loi, invite à dîner des gens qu’elle connaît à peine, notamment la petite amie de son ex-mari, essaie de l’intoxiquer, fait du pied sous la table au mari d’une amie (à laquelle elle finira par avouer avoir eu une liaison avec lui)… Et quand cette femme trompée demande, mais pourquoi, la réponse est vague : comme ça, pour rien, pour passer le temps, etc…

Vous pensez peut être que c’est fini, mais non, le violeur se révèle être un voisin qui la viole à nouveau, car elle accepte inconsidérément une invitation à dîner chez lui, en l’absence de sa femme mais en présence de son fils qui, pris de boisson, dort du sommeil du juste alors que sa mère est violemment agressée dans la cave…

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Pourquoi ce vide moral, ces vies vides où personne ne respecte personne, n’aime personne, ne protège personne ? Quelle insupportable vacuité ? Et pourquoi promouvons-nous de telles œuvres, au risque de donner à nos enfants une si mauvaise image de nos mœurs ?

Je ne vous raconte pas la fin, mais j’aimerais tirer quelques leçons : pourquoi ce vide moral, ces vies vides où personne ne respecte personne, n’aime personne, ne protège personne ?

Quelle insupportable vacuité ? Et pourquoi promouvons-nous de telles œuvres, au risque de donner à nos enfants une si mauvaise image de nos mœurs ?

Il y a vraiment une crise morale grave de la culture européenne.

Déjà, Spinoza, en son temps, l’avait dénoncée cette crise de conscience.

Quand j’étais jeune, je me demandais toujours pourquoi les passages bibliques lus à la synagogue l’après-midi de kippour portaient sur les unions sexuelles interdites, tirées du Lévitique.

La réponse, ce film que vous pouvez bien ne pas aller voir, m’en a apporté la réponse.

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Maurice-Ruben HAYOUN
Le philosophe qui n’a pas fait de la philosophie politique sa spécialité ne devrait pas se voir interdire de porter un jugement, parfois sévère, sur les événements qui émaillent son quotidien. Quels que soient son statut et son niveau de pénétration du réel, il est comme tout le monde, et subit à part égale les effets, bénéfiques ou délétères de la politique suivie par ceux qui gouvernent la cité.
Il peut donc soit se taire, considérant que les sociétés humaines se caractérisent surtout par leurs multiples imperfections, ou saisir la plume pour instiller à doses homéopathiques ses sombres pensées.

Hier soir, après 21 heures, le Parti Socialiste a franchi toutes les limites le séparant de la décomposition, voire de la mort pure et simple. Et l’on se demande même si la méchante remarque de Jean-Luc Mélenchon n’est pas appropriée en dépit de sa virulence :

« Le parti socialiste ne devrait pas présenter des candidats, mais des excuses… « 

Et en effet, la manière dont ce parti gère son inexorable descente aux enfers passe tout ce qu’on pouvait imaginer.

Inacceptable est l’incertitude – pour ne pas dire le mensonge – qu’on a laissée planer (volontairement ?) sur le taux de participation à cette primaire… Tous les instituts de sondages, tous les commentateurs politiques de ce pays, le savaient et le prévoyaient : ce serait la déconfiture, le désaveu, pire l’humiliation publique du parti de Jaurès !

Devons-nous insister sur l’humiliation de celui qui est placé en seconde position, loin derrière le vainqueur, alors qu’il y a tout juste quelques semaines il dirigeait tout le pays en qualité de Premier Ministre ? Et le voici devancé par l’un de ses anciens ministres qu’il avait contribué à chasser du gouvernement…

Et ce n’est pas fini : alors qu’il avait promis de soutenir, comme tous les autres candidats, le vainqueur de la primaire, le voilà qui dénonce, furieusement, toutes les propositions de son rival plus heureux.

Comment, dès lors, envisager un soutien à Benoît Hamon dimanche soir 29 janvier, lorsqu’il sera proclamé candidat du PS ?  Décidément, comme le disait Socrate, nul ne peut échapper à son daïmon, son être, sa nature profonde !

L’ancien Premier Ministre n’est pas étranger à la renonciation du président François Hollande, lequel paie à son tour son incapacité à décider et sa confusion constantes entre la tactique et la stratégie.

Une approche, non plus politique mais éthique, conduit à dire qu’il existe une sorte de justice immanente, un ordre éthique universel qui fait payer à chacun d’entre nous ce qu’il fait : on est d’abord jugé par ses actes.

Or, l’ancien Premier Ministre n’est pas étranger à la renonciation du président François Hollande, lequel paie à son tour son incapacité à décider et sa confusion constantes entre la tactique et la stratégie. Quand on devient président de la République Française, on voit les choses en grand. L’homme n’est pas antipathique, loin de là, et je dirais même que la grâce immédiate accordée à une femme auteur du meurtre d’un mari violent a illuminé la fin de son quinquennat. Mais voilà, ce n’est pas suffisant. On attend plus en France d’un chef de l’Etat.

Procrastination désigne une tendance pathologique consistant à toujours remettre à plus tard ce qu’on devrait réaliser de suite ou très vite. Or, si vous analysez bien les questions posées aux Français et les réponses fournies, vous verrez que ce fut le péché capital de ce quinquennat.

Et je passe charitablement sur deux actions aberrantes (révérence gardée) : la sortie au théâtre la semaine dernière et le séjour au Chili (dans le désert !!) hier… Les méchants dont je ne suis pas se demandent ce qu’il va bien pouvoir trouver le 29 janvier…

Le salut du PS est dans une refondation totale, de la cave au grenier, comme on dit en allemand. Le programme de Benoît Hamon est plus celui d’un futur candidat à la tête de rue de Solférino qu’à l’Elysée.

Aucun sondage, je dis bien aucun sondage, n’a placé le candidat du PS au second tour ; même Manuel Valls, s’il échappait miraculeusement à la défaite dimanche soir prochain, ne dépasse pas les 8-9%.

Ce n’est pas un politologue mais un métaphysicien qu’il nous faudrait pour comprendre (je ne dis pas expliquer, c’est impossible) cette suite ininterrompue d’échecs et de mauvaises mesures.

Oui, comment concevoir par le logos – l’approche rationnelle des choses et des hommes – ce qui s’est passé ?

Attendons les Mémoires de François Hollande qui ne devraient pas manquer d’être éclairantes sur tous ces points.

Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève du 23 janvier 2017

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe (spécialisé dans la philosophie juive), exégète et historien français.