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Georges Lévitte

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GEORGES LEVITTE 

Comment oublier un tel homme ?

Et comment ne pas reconnaître, aujourd’hui, plus de dix ans après sa disparition, la dette immense contractée à son égard ? Comment ne pas évoquer son infinie patience, sa  grande générosité intellectuelle à l’égard d’êtres encore jeunes, appelés à butiner le suc de son expérience, de ses innombrables lectures, bref de son vécu et de son penser, qui s’écartaient tant des normes universitaires communément admises ?

Cet homme secret se confiait peu et ne parlait pratiquement jamais de lui. Mais on sentait chez lui une profonde empathie avec des êtres jeunes qu’il comprenait et savait conseiller mieux que quiconque.

Une seule fois, peut-être, alors que nous nous connaissions depuis une bonne vingtaine d’années, il dérogea à cette règle et me parla de sa disparition, de son frère et de la guerre… J’étais alors très proche de la tradition et il ne souhaita pas m’offusquer en évoquant ses doutes sur une prétendue vie dans l’au-delà.

Qu’il me soit permis d’évoquer en quelques pages, alors qu’il en faudrait beaucoup plus, ce qu’il a représenté et ce qu’il continue de représenter pour moi qui, tout juste âgé de 20 ou 21 ans, me tint pour la première fois dans l’embrasure de son bureau, situé au numéro 19 rue de Téhéran, à droite, en entrant dans les locaux jadis alloués par le FSJU aux CCVL (Centres Culturels de Vacances et de Loisirs). C’est dans ce cadre de la jeunesse éducative et de la transmission des valeurs juives que je fis sa connaissance(1).

Je suivais alors des études de philosophie et d’allemand en Sorbonne, et parallèlement j’entamais à l’INALCO (communément appelé Langues-O) des études d’hébreu et de langues sémitiques. Je devais être en année de licence et avais suivi, par ailleurs, un stage d’animateur de colonies de vacances afin d’avoir un peu d’argent de poche. Pour valider ce diplôme, il me fallait effectuer un séjour d’au moins deux semaines dans une colonie de vacances. M’étant adressé à un organisme de la jeunesse juive, je reçus une offre d’accompagner un groupe d’enfants dans une station de ski située en Suisse pour les vacances de printemps qui coïncidaient cette année là avec  la fête de Pessah.

En raison de mes études et de mes connaissances hébraïques -et comme les bulletins d’inscription des CCVL assuraient aux parents que leurs enfants auraient droit aux deux soirées du séder –, on pensa me confier cette tâche précise et on me pria de me présenter au bureau de Georges Lévitte afin d’y prendre mes instructions pour conduire au mieux ces deux veillées pascales…


L’histoire de cette amitié explique aussi à la fois l’orientation de ma vie et celle de mes travaux à venir ; bref, de mon développement personnel.

Je n’oublierai jamais cette première rencontre qui allait me permettre de nouer avec mon interlocuteur une amitié sincère et profonde durant un bon quart de siècle…

L’histoire de cette amitié explique aussi à la fois l’orientation de ma vie et celle de mes travaux à venir ; bref, de mon développement personnel. Toutes choses que j’ignorais en me rendant à ce rendez vous. Le spectacle qui s’offrit à moi ne manqua pas de m’intriguer. Assis dans un fauteuil à bascule, un homme de petite taille, âgé d’un peu moins de soixante ans, des lunettes de lecture sur le nez, me scrutait en me priant de prendre place sur une chaise face à lui.

Le ton était affable, sans plus. Voyant que j’étais impressionné et lui donnais du Monsieur à chaque bout de phrase, Georges Lévitte me tutoya d’emblée et m’interrogea sur mes études. En découvrant que je joignais à des études de philologie sémitique, de la philosophie médiévale juive et aussi de l’allemand, il devina que je devais connaître ou suivre l’enseignement du professeur Georges Vajda lequel fut, jusqu’à sa mort, le maître incontesté des études juives en France.

Je confirmais son intuition et il me répondit avec un large sourire qu’il connaissait bien celui qui allait devenir mon maître et mon directeur de thèse de IIIe cycle et qui m’aurait conduit jusqu’au doctorat d’Etat si la mort ne l’avait surpris dès 1981.

Le fait que l’inconnu devant lequel je devais passer une sorte d’examen oral connaissait celui que je considérais comme le plus grand savant juif de sa génération, contribua à me détendre : je me dis qu’un tel homme ne pouvait que partager ma conception fondamentale du judaïsme (éclairé, tourné vers l’histoire, enclin à l’érudition, non replié sur lui-même) puisqu’il pensait le plus grand bien d’un homme que j’admirais tant. Sans me défaire entièrement de mon appréhension, j’étais convaincu qu’une telle affinité créerait des liens entre nous.

Nous en vînmes au sujet du jour : c’est-à-dire comment organiser les veillées pascales avec des enfants qui ne pourraient pas rester éveillés jusqu’aux premières heures du matin, qui devaient, le lendemain, reprendre des activités récréatives et sportives présupposant une nuit de repos, qui n’avaient, pour la plupart, guère de connaissances juives et dont les parents ne faisaient sûrement pas de séder complet à la maison…

Pour certains, issus de familles entièrement assimilées et dé-judaïsées, ce devait même être une véritable découverte. Je ne connaissais pas ces milieux là et ce détail me fit craindre le pire, car pour moi, il n’y avait pas plusieurs façons de faire le séder pascal.

Eu égard à mes origines et au type d’éducation religieuse reçue au sein de ma famille, j’exposais à Georges Lévitte une conception très traditionnelle de la veillée pascale : on lit tout en hébreu, on ne saute rien, on attend que chaque participant ait fini de lire son couplet, mais surtout on réserve les traductions et les commentaires au second soir.

Et c’est là que Georges Lévitte m’administra la première leçon, à la fois cinglante et paternelle, que j’aie jamais reçue… Il me demanda, tout en roulant du tabac dans son papier à cigarette, comment je comptais tenir éveillés des enfants si jeunes, qui n’avaient aucune notion d’hébreu et dont la plupart ne savaient même pas en déchiffrer l’alphabet… Je ne sus que répondre.

Tirant d’un tiroir de son bureau une feuille ronéotypée, il la brandit sous mon nez et me pria d’en donner lecture. Il s’agissait des grandes articulations de la veillée pascale, commençant par qadesh u-rehats (bénédiction de la coupe de vin et lavage des mains), le tout transcrit en français, et s’achevant avec nirtsa  (fin du séder).

Georges Lévitte me dit alors ceci : tu te trouves en présence de plus de cent cinquante enfants de 13 à 16 ans et de quelques adultes qui ne savent rien ou presque, que fais tu pour être écouté, suivi, bref, pour que le séder soit réussi ?

La question même me parut suspecte car, à mes yeux, elle ne se posait pas. Mais s’il avait jugé bon de la poser, c’est que la réponse qu’il attendait n’était sûrement pas celle que je m’apprêtais à lui donner…  J’optai pour la prudence et répondis que j’étais ouvert à ses suggestions ;  il me dit alors qu’il fallait opérer une sélection dans le récit de la sortie d’Egypte, choisir quelques passages parmi les plus significatifs, en répartir les lectures en langue française et, dans une moindre mesure, en langue hébraïque (ce qui me fit pâlir) et émailler la soirée d’explications et de commentaires afin de faire participer les enfants. En fait, il exigeait une sorte de séder alternatif, pour parler le langage d’aujourd’hui, seul capable de retenir l’attention des adolescents… Quant au deuxième soir, il me fit comprendre que seul le premier comptait et que deux veillées successives risquaient de fatiguer inutilement les enfants… Un seul soir, avec un bon séder rondement mené, suffisait amplement.

On imagine aisément quels sentiments mêlés j’éprouvais alors. Au lieu de me lever et de mettre sèchement fin à l’entretien, je ne sais quelle voix intérieure me dictait de n’en rien faire, de rester là, assis devant ce vieux juif qui, malgré ses opinions largement hétérodoxes, me captivait.

Mon milieu d’origine, et surtout l’âge que j’avais, me faisaient croire que les retouches exigées par mon interlocuteur étaient dignes d’un rabbin libéral ou, pire, réformé ! Comment allais-je faire pour fêter un séder digne de ce nom dans de telles conditions ? En me conformant à cette espèce de séder au rabais (pour ne pas dire liht) je ne pouvais m’acquitter de la lecture de la Haggada, ce premier midrash écrit sur la sortie d’Egypte.


Résultat de recherche d'images pour "batisseurs du temps"L’essentiel, me dit-il, dans une activité éducative, est de transmettre les valeurs, de viser le sens, d’inscrire dans l’âme des enfants les intentions supérieures du séder, et non de respecter à la lettre des prescriptions rabbiniques d’un autre âge…

Je tentai alors de faire valoir mon point de vue avec toute la vigueur et la vivacité du jeune homme que j’étais. Georges Lévitte m’écouta longuement et, sans en avoir l’air, contre attaqua aussitôt : l’essentiel, me dit-il, dans une activité éducative, est de transmettre les valeurs, de viser le sens, d’inscrire dans l’âme des enfants les intentions supérieures du séder, et non de respecter à la lettre des prescriptions rabbiniques d’un autre âge… L’intention profonde des auteurs de la haggada était de graver dans l’âme des enfants et des adultes l’idée d’un événement fondateur de l’histoire juive : Dieu qui jette son dévolu sur un groupe d’hommes, qu’il libère du joug de l’esclavage pour ensuite les guider vers la terre de promission…

Comment, m’apostropha-t-il, raconterais-tu, toi, cette sortie d’Egypte dans ton vocabulaire à toi, t’adressant à des gens de ton temps et de ton siècle ? Cette remarque me choqua : imaginez un jeune juif, né à Agadir vingt ans plus tôt, habitué à prier au moins le matin, ayant fait ses études secondaires à l’école Maimonide de Boulogne Billancourt(2), mangeant strictement cacher et connaissant le récit de la sortie d’Egypte, par cœur et en hébreu, s’il vous plaît… Et on le priait de donner sa propre version de la haggada au lieu de faire ce que des générations de juifs avaient fait avant lui, c’est-à-dire se conformer à la pratique rituelle ?

Georges Lévitte comprit qu’il fallait me ménager et ne point pousser son avantage trop loin. Au lieu de me déclarer inapte à la mission proposée, il me proposa de revenir le voir une semaine plus tard et de réfléchir d’ici là à son modus operandi.

A l’occasion de notre second entretien, en entrant dans le bureau de Georges Lévitte, je vis que des piles de photocopies étaient posées sur la table : il s’agissait du séder de Pessah, version Georges Lévitte… Comme il était passé au tutoiement depuis la précédente semaine, il me pressa d’en faire autant, de l’appeler par son prénom et me recommanda d’être un peu plus souple que je ne l’étais généralement.

Je ne sais toujours pas comment j’ai fini par accepter de faire un séder au rabais et de passer sous les fourches caudines de mon interlocuteur.

Sur place, les choses ne se passèrent pas trop mal et à mon retour à Paris, je dus faire mon rapport à Georges Lévitte qui avait déjà eu droit à des échos émanant de la directrice du Centre et d’autres animateurs. Certains lui brossèrent un tableau plutôt flatteur de mes connaissances hébraïques et de la littérature traditionnelle, allant jusqu’à dire que je les avais aidés, par mes commentaires et mes remarques historico-critiques à mieux saisir leur propre essence juive…  La directrice fut plus mesurée dans ses éloges mais reconnut qu’elle me reprendrait bien à ses côtés, en dépit de mon caractère un peu rigide à son goût…

L’homme qui me reçut alors dans son bureau (pour la troisième fois) n’était plus le même : il m’appelait par mon prénom avec aisance comme si nous étions de vieux amis, me témoignait une attention presque affectueuse et  m’invita à déjeuner dans un restaurant de l’avenue de Villiers où il avait ses habitudes.

Ce regard rétrospectif me permet de réaliser ce qui s’était passé au cours de ces trois premières rencontres dans le bureau de Georges.


En fait, ce jours là, j’y avais reçu, de la bouche de Georges Lévitte, ma première leçon de critique des traditions religieuses. Il m’avait enseigné à distinguer entre les rites, si vénérables qu’ils fussent, et l’essence, le noyau insécable du judaïsme.

En fait, ce jours là, j’y avais reçu, de la bouche de Georges Lévitte, ma première leçon de critique des traditions religieuses. Il m’avait enseigné à distinguer entre les rites, si vénérables qu’ils fussent, et l’essence, le noyau insécable du judaïsme, une leçon que je retrouvais des années plus tard dans les écrits juifs de Hermann Cohen. Sans le savoir, j’étais, non point un orthodoxe, mais un «stérodoxe» qui prenait pour argent comptant la moindre prescription traditionnelle.  

Mon interlocuteur m’avait aidé à raisonner sur le donné religieux que je n’avais encore jamais remis en question, ni même questionné! En d’autres termes, Georges m’avait, sans le savoir, préparé à la lecture du grand philosophe-théologien Moïse Maïmonide (1138-1204)… Je me revois encore lui remettant (bien des années après, en 1995) un exemplaire de mon livre Moïse Maïmonide , le second Moïse (J-C. Lattès) (3)…

Et surtout son sourire, sa grande joie, sincère, profonde. Je ne m’en rends compte qu’à présent, en évoquant ce souvenir : il m’avait aidé à écrire ce livre. Son ouverture d’esprit, son approche non dogmatique, jointe au savoir exigeant et à l’érudition sans faille de mon maître Vajda, avaient contribué à transformer ma façon de voir et de faire. Mais Georges Vajda était mort depuis plus d’une décennie, tandis que Georges et moi-même pouvions encore nous voir, échanger des idées et communier dans son souvenir.

Quelques années plus tôt, en 1988, j’eus le bonheur de lui remettre un exemplaire dédicacé de ma thèse de doctorat d’Etat, La philosophie et la théologie de Moïse de Narbonne (1300-1362) (Tubingen, JCB Mohr ).

Il n’avait pas pu se rendre à la soutenance qui eut lieu à l’Université de Paris VIII où Haïm Zafrani et Jean Jolivet faisaient office respectivement de rapporteur et de président du jury. Mais dès le lendemain, il se tint au courant du déroulement de l’examen qui dura plus de six heures… Pour fêter ce grand événement, Georges m’invita dans un autre restaurant où il me fit sentir, durant le repas, que j’avais franchi une étape importante. Il glissa cependant une remarque dont je ne compris la portée que bien des années après : plus tu monteras, me dit-il, et plus ce sera difficile.

D’une naïveté abyssale, je lui demandai ce qu’il voulait dire et il me répondit : tu verras bien, quand cela arrivera.

Toutes ces avanies inhérentes au monde universitaire se sont effectivement produites et je compris à quoi mon ami Georges faisait allusion…

Mais alors qu’il feuilletait le livre dont j’étais moi-même si fier, il s’arrêta sur quelques phrases au style germanique pesant… Il me rappela alors qu’il m’avait maintes fois recommandé de ne pas faire le cuistre (verbatim), qu’une thèse était un passage obligé, un exercice convenu, et que ce qui comptait, c’était de comprendre ce que les philosophes étudiés voulaient dire.

C’est alors que nous eûmes un débat sur la différence entre le philosophe et l’historien de la philosophie…

Et encore une fois, mes yeux se  dessillèrent grâce à lui. Il m’expliqua que c’était très bien de rendre un hommage mérité à l’effort intellectuel du passé mais que cela ne devait pas nous conduire à négliger la pensée contemporaine.  


Au lieu de montrer que tu sais absolument tout sur tel ou tel philosophe du passé ? Il est temps pour toi de penser par toi-même… Il me dit, en gros, que l’érudition n’était pas la vie.

Voici, en substance, ce qu’il me dit : tu as bien étudié la pensée juive et arabe du Moyen Age ; tu la possèdes presque aussi bien que n’importe quel autre spécialiste, mais pourquoi ne passes-tu pas, enfin, à une philosophie vivante, au lieu de montrer que tu sais absolument tout sur tel ou tel philosophe du passé ? Il est temps pour toi de penser par toi-même… Il me dit, en gros, que l’érudition n’était pas la vie.

Je compris qu’il visait alors mon modèle de science du judaïsme dont le péché capital fut l’historicisme…

Vajda était en cause ! Sans jamais le nommer, Georges m’expliqua que la période où je vivais ne s’y prêtait plus et il me cita une interprétation proposée par un rabbin très en vogue en ce temps là, le rabbin Léon Ashkénazi, mieux connu sous son totem scout, Manitou et auquel le liait une grande amitié…

Ce dernier avait été invité à prendre la parole lors d’une cérémonie de bar-mitswa.  En conclusion de son discours, il raconta une histoire hassidique où le tsaddiq, le chef de la secte, recommandait d’être soi-même et de ne pas se contenter de ressembler à des modèles du passé. En d’autres termes, Georges m’invitait, entre deux gorgées de vin, à en faire autant et à perpétrer le meurtre du père ! Même à 37 ans, je ne pouvais m’u résoudre. Pour moi, Vajda était l’insurpassable ligne d’horizon, l’Himalaya de l’érudition juive, en dépit de son français rocailleux, de son accent hongrois et de mise vestimentaire désuète.

Des années plus tard, alors que Georges commençait à être sérieusement malade, je fis paraître un Que sais-je ? sur La science du judaïsme.

Je me souviens de la discussion que nous eûmes concernant le maître du maître de mon maître. A savoir, le célèbre orientaliste judéo-hongrois Ignace Goldziher dont Georges connaissait magnifiquement  les travaux. A Budapest, Vajda était l’élève de Bernhard Heller (4) qui fut lui-même le disciple de Goldziher.

Alors que certaines médiocrités contemporaines s’offusquaient de ne pas se voir tresser les couronnes qu’elles croyaient mériter, ni même citées avec éloges dans mon livre, Georges, lui, sans rien exiger en échange, m’avait aidé à transformer mon approche et mon mode d’écriture : en rédigeant cet ouvrage, j’avais enfin réalisé (il était temps !) que le passé n’était pas tout, qu’il fallait, certes, bien l’étudier mais que le but ultime était de constituer la base d’une philosophie juive vivante et adaptée à notre temps.

C’est donc sous son influence, inconsciemment mais vigoureusement, que j’étendis mon intérêt du Moyen Age, au XIXe et au XXe siècle, ce qui provoquait chez mon maître Vajda des froncements de sourcils : j’en veux pour preuve, les recensions des œuvres complètes de Moïse Mendelssohn (1729-1786) qu’il m’autorisa à faire pour la Revue des Etudes Juives qu’il dirigeait… Il fallait être très concis ! Il faut relire l’incroyable compte-rendu qu’il écrivit lui-même de l’Etoile de la rédemption de Franz Rosenzweig pour s’en rendre compte.(5)

Au fil du temps, les rencontres avec Georges devenaient une tradition bien établie : lorsque j’entamai une carrière universitaire, nous nous revoyions une fois par mois dans le même restaurant. Je me souviens encore de mon menu : harengs pommes à l’huile en entrée, poisson pané en guise de plat de résistance et tarte ou fraises à la crème chantilly en dessert. Georges ne me laissait jamais payer.

De quoi parlions nous au cours de ces déjeuners réguliers ? Principalement de ce que je lisais, étudiais ou écrivais. Georges était avare de confidences sur lui-même : lors de notre toute première rencontre, il m’avait donné lecture d’un excellent article qu’il avait écrit pour l’Encyclopædia Universalis sur la sociologie du judaïsme contemporain.

Je le revois encore me le lisant  tout en répondant à mes questions. Il m’avait aussi proposé de se joindre à lui pour des séminaires d’hébreu biblique à Venise où il donnait des cours. Devant préparer de multiples examens et ayant d’autres engagements, je ne pus jamais l’accompagner dans la cité des Doges. Georges avait aussi tenu à ce que je rassemble de la documentation sur la personne du patriarche Abraham, figure tutélaire et emblématique des trois monothéismes.  Le livre ne fut jamais publié pour des raisons administratives liées à l’ancienne Commission Universitaire du FSJU.

Plus de vingt-cinq années après ces travaux préparatoires, effectuées à l’instigation de Georges, le sort a fait que ce livre sur Abraham paraît enfin aux éditions ellipses en 2009. Dans les toutes premières lignes de cet ouvrage il est rendu hommage à celui qui l’avait, le premier, suscité dans mon esprit.

Puisque je parle ici des institutions juives, il convient aussi de dire un mot du rôle primordial joué par Georges dans la préparation et la tenue du colloque des intellectuels juifs francophones. Grâce à lui, j’ai pu m’y rendre quelquefois et écouter des conférenciers de talent parler de divers sujets. J’y fis aussi des rencontres, notamment avec des collègues germanistes plus âgés qui m’ouvrirent des horizons nouveaux et m’aidèrent à mettre de l’ordre dans mes idées. Notamment le regretté Stéphane Moses qui, dès la fin de la guerre des six jours décida de quitter la France pour enseigner la littérature comparée à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

Il y eut au moins deux personnalités juives importantes auxquelles Georges était très lié et dont il me parlait abondamment au cours de ces repas : Elie Wiesel et Léon Ashkénazy (voir supra).

A l’école Maimonide où je poursuivais mes études secondaires, j’avais l’habitude d’emprunter des livres à la bibliothèque municipale. C’était en 1967/68 et Elie Wiesel commençait à intéresser même les jeunes lycéens dont je faisais partie. J’empruntais donc et dévorais durant des nuits entières, à l’internat, les ouvrages suivants : L’aube, La nuit, Le jour, Les portes de la forêt, La ville de la chance etc…

Plus tard, sans que Georges n’y ait fait la moindre allusion, je découvris qu’il relisait les manuscrits de cet auteur, lequel faisait grand cas de son jugement.

Concernant Léon Ashkénazy, j’avoue que j’étais plus réservé car j’étais encore trop sous la coupe de Vajda qui, comme chacun sait, ne prisait guère «les prédicateurs modernes» et ne cachait pas son admiration pour les anciens…  Je ne m’expliquais pas jadis cette affinité car elle me surprenait. Je savais que Georges avait vu le jour dans une région d’Ukraine dont je ne parvenais pas à retenir le nom alors que Manitou était un bon juif d’Algérie, sûr de lui, heureux de vivre et animé d’une foi inébranlable… Georges, qui sortait peu le soir, me confia qu’il se passait toujours quelque chose lors des conférences de Manitou, que ce dernier produisait au moins une étincelle, une pensée innovante, une idée brûlante qui embrasait son auditoire … En bon vajdaien que j’étais alors, je demeurais sceptique et Georges avait la délicatesse de ne pas insister.

Autrement, il m’informait des livres qu’il avait dans sa bibliothèque privée. Je tiens, dans ce contexte, à m’acquitter d’une dette : C’est grâce à lui que j’ai pu m’intéresser sérieusement à mon philosophe allemand préféré, Hermann Ezéchiel Cohen (ob. 1918). Georges m’offrit un jour, lors d’un déjeuner avenue de Villiers, les trois volumes des Jüdische Schriften dans l’édition  originale, superbement reliée de Berlin (1924). J’en ai extrait un florilège que j’ai traduit de l’allemand avec une longue introduction sur la philosophie de Hermann Cohen (L’éthique du judaïsme, Cerf, 1994).

Sans cette grande générosité, ce don précieux, aurais-je été en mesure de mener rondement mon affaire et de traduire à ma guise, selon mon rythme ? Je revois ce sourire de Georges, quand je le remis le volume en français… Il était si heureux d’avoir pu aider quelqu’un.

Georges me fit aussi connaître un auteur germano-américain que je devais rencontrer par la suite au cours de mes études en philosophie médiévale, sous la direction de Georges Vajda. Il s’agit de Abraham Heschel (1907-1972), natif de Varsovie, auteur, entre autre, des Bâtisseurs du temps (Editions de Minuit, 1957), et de Dieu en quête de l’homme. La philosophie du judaïsme (6).

Je ne me rendis compte d’un important détail qu’après coup : : Georges avait puissamment participé à la diffusion de ces deux livres qui enchantèrent les jeunes gens de ma génération. A l’origine de leur introduction en France, il avait même traduit les Bâtisseurs du temps qui parut dans la collection «Aleph» qu’il dirigeait. Georges avait su adapter le texte américain de Heschel qui fit ses études en Allemagne qu’il dut fuir pour se rendre d’abord en Angleterre et ensuite aux USA. Au cours de ses années d’études, il avait été séduit par l’approche de Léo Baeck, de Julius Guttmann et de quelques autres maîtres de la science du judaïsme.

Ce qui est amusant, c’est que Vajda réussit à me guérir de cette lubie juvénile qui avait nom  Heschel… Plus tard, j’étudiais un  remarquable article réellement scientifique de Heschel sur L’essence des choses d’après la philosophie de Salomon ibn Gabirol (Das Wesen der Dinge…) 

Je comrpis alors qu’à la suite de la Shoah, l’homme avait entièrement changé d’orientation… Dans un essai bibliographique consacré à la philosophie médiévale juive, paru au milieu des années soixante-dix dans le Hebrew Union College Annual, peu après la disparition de Heschel, Vajda évoquait quelques contributions scientifiques de son collègue new yorkais mais condamnait entre les lignes son évolution vers la théologie… Pour expliquer le fait que Heschel n’avait pas poursuivi dans la voie scientifique de sa jeunesse, il écrivit : distrait par d’autres occupations, Heschel n’a pas pu…

Comme je le tenais au courant de l’évolution de mes recherches, j’informais Georges de mon intérêt croissant pour les grands textes de la mystique juive et de mes traductions des travaux de Scholem. A ce moment là, à part les traductions dues à ce grand pionnier que fut le révérend père Bernard Dupuy, nous étions pauvres en textes de Scholem. Certes, Georges Vajda avait fait paraître Les origines de la kabbale (traduction de Jean Löwenson) dans son éphémère collection chez Aubier en 1966. Et Mary-Madeleine Davy avait traduit Les grands courants de la mystique juive.

Je vouais alors à Gershom Scholem une admiration sans borne car il était, à mes yeux, la fusion vivante et réussie, l’incarnation de l’allemand et de l’hébreu, de la germanité et de la judéité, cette symbiose manquée dont Hermann Cohen s’était fait le thuriféraire mais que Scholem attaquait furieusement. En 1978, mon maître Georges Vajda avait bien voulu relire ma première traduction d’un article très érudit de Gershom Scholem sur La symbolique des couleurs dans la mystique juive que je parvins à faire paraître dans la revue Diogène grâce à l’aide de Jean d’Ormesson. Georges avait eu la charité d’ apprécier mes éditions suivantes, notamment Le nom et les symboles de Dieu dans la mystique juive (1983), La kabbale, les thèmes fondamentaux (1985),  et De la création du monde à Varsovie (1990).

En fait, ces traductions, très proches de l’original allemand pour conserver la rigueur scientifique du texte, ont dû susciter en lui bien des réserves qu’il s’était gardé de mentionner en ma présence. Bien au contraire, Il m’encourageait à aller toujours plus loin à approfondir cet auteur pour tenter de le dépasser un jour. Je me souviens encore de ce qu’il me disait et que je m’évertuais à ne pas vouloir comprendre tant l’objectif me semblait hors d’atteinte : tu as, me disait-il,  la chance d’être jeune, d’avoir eu de grands maîtres, de vivre à une époque favorable aux études juives, pourquoi rester dans l’orbite, dans le sillage de grands maîtres ? Tu as une vocation, tu as fait ton profit de leurs écrits, à présent tu dois voler de tes propres ailes…

Georges avait aussi des idées très avancées sur le dialogue judéo-chrétien. Je me souviens de la semaine que j’ai passée en retraite à l’abbaye de Maredsous, en compagnie des Pères Passelcq et Maurice Boggaert.

Lorsque j’écrivis au Père Abbé il me répondit aussitôt que la recommandation de Georges Lévitte valait mieux que tout. J’avais dû m’isoler à un moment de grande fatigue, suite à un effort intellectuel prolongé. Et même dans ce cas précis, Georges avait volé à mon secours…(7)

Avant de me séparer de mon ami, je voudrais évoquer un détail important dont le souvenir est resté gravé dans ma mémoire.

Il s’agit d’un débat au cours duquel il m’expliqua l’importance qu’il y avait à rester juif. Ce débat avait pris naissance de manière incroyable.


A quoi cela tient, me dit-il, d’être juif et de le rester ?

Habitant Neuilly, Georges y avait un homonyme qui recevait son courrier et inversement. L’homme en question n’était pas juif et avait demandé à Georges comment il orthographiait son nom précisément. Il lui rappela que la branche juive, en quelque sorte, conservait l’accent aigu sur le premier e, tandis que lui qui n’était pas juif se passait de l’accent ; ce qui éviterait désormais au courrier de s’égarer. Je revois le visage grave de Georges qui me fixait sans me voir vraiment, les traits tirés, comme s’il était absolument seul.

A quoi cela tient, me dit-il, d’être juif et de le rester… Un accent sur une voyelle.  Nous partîmes alors sur une longue discussion concernant l’essence du judaïsme. Et à cette occasion là, j’appris de Georges tant de choses et d’idées que je ne trouvais dans aucun livre. Ce fut pratiquement la seule fois où Georges évoqua ses souvenirs de guerre ; par exemple, la lecture de la haggada de Pessah (encore elle !) dans une ferme du plateau du Chambon sur Lignon. Vajda, me dit Georges, avait, de sa voix monocorde, expédié la lecture du récit de la sortie d’Egypte en moins d’une heure, évitant soigneusement le moindre commentaire. Quelques années plus tard, André Chouraqui me confirma ce fait…

Mais Georges avait aussi une famille qu’il chérissait. Il m’avait dit un jour que son épouse était angliciste (j’appris récemment qu’elle était d’origine sud africaine)  et qu’il avait un fils qui était diplomate. Il s’agit de Monsieur l’Ambassadeur Jean-David Lévitte, récemment élevé à la dignité d’Ambassadeur de France. Au tout début, Georges me disait que Jean-David était en poste à l’ambassade de France à Pékin auprès de l’ambassadeur Etienne Mannach, si je ne trompe. C’était du temps du président Giscard d’Estaing et Georges me fit comprendre qu’il redoutait un virage vers le giscardisme de son fils tant aimé … Par la suite, il me reparla de son fils lorsque celui-ci fut nommé ambassadeur auprès des institutions internationales (à l’ONU probablement) à Genève.  


Ce fut un authentique éducateur d’Israël. Comme Moïse qui, nous dit une ancienne interprétation, aurait pu garder pour lui ou pour sa famille la Tora. Que fit-il ? Il en fit don à toute la communauté d’Israël.  Ce maître, libéré du pesant fardeau d’une tradition sclérosée, était éminemment conscient de la nécessité de la renouveler et de l’adapter afin qu’elle vive de génération en génération.

Accompagné de son épouse, Georges rendit visite à son fils dans la capitale helvétique et en revint absolument satisfait et très fier. Plus tard, j’eus moi-même à faire à Monsieur Jean-David Lévitte lorsqu’il devint responsable des affaires culturelles du ministère des affaires étrangères, rue Laperouse. Depuis, il poursuit une brillante carrière diplomatique : sherpa du président Jacques Chirac,  ambassadeur à l’ONU et ensuite à Washington où il déploya des trésors d’ingéniosité diplomatique pour améliorer les relations entre la France et les USA. Après son élection à la présidence de la République, M.Nicolas Sarkozy l’appela auprès de lui comme conseiller diplomatique. Un parcours dont son père ne peut qu’être fier…

Lorsqu’en 2002, trois ans après la disparition de mon ami, je fis paraître aux Presses Universitaires de France, la biographie intellectuelle intitulée, Gershom Scholem : un Juif allemand à Jérusalem, j’eus pour mon mentor disparu une pensée émue. Qu’aurait-il pensé de mon travail ? Aurait-il enfin admis que j’avais conquis mon indépendance, que le rapport de disciple à maître n’existait plus ? Je ne le saurai jamais. Mais ai-je été digne de son enseignement et ai-je bien su tirer profit de ses conseils ?

J’ai tenu à rendre un hommage mérité à un homme auquel je dois tant. Il nous est arrivé d’avoir des divergences d’opinions ; ce fut un authentique éducateur d’Israël. Comme Moïse qui, nous dit une ancienne interprétation, aurait pu garder pour lui ou pour sa famille la Tora. Que fit-il ? Il en fit don à toute la communauté d’Israël.  Ce maître, libéré du pesant fardeau d’une tradition sclérosée, était éminemment conscient de la nécessité de la renouveler et de l’adapter afin qu’elle vive de génération en génération.

    

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

 

 

(1) En me relisant et en faisant appel à ma mémoire, je redécouvre des événements et de détails qui y étaient enfouis. Mais je ne ferai ici état que de ce dont je me souviens parfaitement.

(2) Où j’eus, comme des générations d’élèves, le privilège d’être l’auditeur des cours d’histoire juive du professeur Gérard Nahon, lui aussi ami de longue date de Georges Lévitte.

(3)   Repris en 2003 dans la collection Pocket-Agora.

(4) Lors d’un séminaire à l’EPHE, qui avait lieu chaque mercredi de 14 à 16 heures, G. Vajda me pria de traduire pour les auditeurs non germanophones un très bel article de son maître Heller, paru dans le Hebrew Union College Annual de Cincinnati (Ohio), volume IV. Le titre allemand est : Gott wünscht das Herz (Dieu préfère le cœur). Il s’agissait de légendes sur le compagnon au paradis. J’ai effectivement traduit cet article.

(5) Il est allé jusqu’à parler d’un «mur infranchissable» entre lui et l’auteur !

(6) Traduit en français par G. Casaril et le le père Passelecq de l’abbaye de Maredsous en Belgique

(7) J’ai été élu vice-président de la Fraternité d’abraham il y dix ans. On peut dire que ce fut Georges qui  me prépara à cette fonction. Aussi loin que je puisse remonter dans le temps, je ne trouve personne d’autre qui m’ait ainsi sensibilisé au dialogue interreligieux.