Saül Friedländer, Où mène le souvenir ?

Saül Friedländer, Où mène le souvenir ?

FRIEDLANDER Saul, writer © BASSO CANNARSA
Saül Friedländer, un historien «hypersensible à la Shoah», se penche sur son passé. Quand on pose ce second volume de Mémoires, intitulé  Où mène le souvenir et qui suit aujourd’hui le précédent paru en 1977 (Quand vient le souvenir), on a l’impression que l’auteur a eu plusieurs vies et de multiples identités, il le dit lui-même en parlant d’identité polymorphe.

Qu’on en juge : né à Prague en 1932, fils unique d’une famille juive entièrement assimilée, il s’appelait Pavel ; lorsque les hordes hitlériennes envahirent Prague, les parents décident de quitter précipitamment les lieux et se réfugient en France où le jeune garçon deviendra Paul. Lorsque ses parents, voulant le placer en lieu sûr, le confient aux bonnes sœurs d’une institution catholique il devient Paul-Henri-Marie ; quand il décide de vivre en Israël immédiatement après sa création il devient Shaoul et enfin à Los Angeles où il a tant enseigné à l’UCLA et où il s’est retiré pour le restant de ses jours il devient Saul (prononcez à l’anglaise).

Ce qui est frappant dans la vie et le devenir de ce grand historien de la Shoah, c’est qu’il s’est formé sur le tas, n’a pas vraiment suivi un cursus régulier et a consacré sa vie à un événement traumatisant qu’il a personnellement vécu et qui avait été si peu étudié avant lui. Ce qu’il a suivi avec passion, c’est l’enseignement des Sciences Politiques à Paris où il obtint la meilleure note aux épreuves portant sur la politique internationale. Mais pour ne pas mourir de faim, il lui fallut travailler à l’ambassade d’Israël à Paris où il fit la connaissance d’un futur grand ambassadeur, Méir Rosenne qui, comme lui, faisait de petits boulots pour vivre.

L’autobiographie fourmille de tant d’anecdotes qu’on en oublie : placé dans une institution catholique sous un faux nom et converti formellement au catholicisme (et les bonnes sœurs pensaient même qu’il avait l’étoffe d’un prêtre !) il parvint à se désentraver et fut inscrit par un de ses oncles au lycée Henri IV à Paris Au milieu de l’année 1948 il fait une véritable fugue lors d’une sorte et ne regagne pas l’internat. Et pour cause, il rejoint des camarades du Béthar, affiliés à l’Irgoun de Menahem Béguin, embarque dans le fameux cargo Atlalena, chargé de tonnes d’armes et de munitions que Ben Gourion, craignant un coup d’état militaire de l’extrême droite, fait bombarder au large des côtes israéliennes causant la mort de seize personnes.

Après bien des vicissitudes, le jeune Shaoul revient à Paris pour y faire les études mentionnées plus haut. Sur place, il s’intéresse aussi à l’histoire de l’antisémitisme nazi dont ses propres parents furent victimes : l’ayant confié à des bonnes sœurs, les parents tentent de franchir la frontière suisse. Malheureusement ils seront arrêtés, remis aux autorités françaises qui les parqueront dans un camp d’où ils rejoindront les camps de la mort.

Une première tentative d’aller aux USA pour devenir le secrétaire politique de Nahum Goldmann, la plus haute autorité sioniste de l’époque après Ben Gourion, échoue ; mais Friedländer se souvient qu’il a encore un oncle, responsable d’un établissement pour handicapés mentaux en Suède. IL s’y rend et passera toute une année à surveiller et à aider des enfants soufrant de déficience mentale.

« Aurais-je été  caché si mes parents n’avaient pas accepté mon baptême ? Mon père avait assuré  mes sœurs qu’il m’élèverait dans la religion catholique après la guerre… »

L’auteur accorde une certaine attention au souvenir, au passé et à la mémoire. Il s’interroge sur les conditions de sa survie : Aurais-je été  caché si mes parents n’avaient pas accepté mon baptême ? Mon père avait assuré  mes sœurs qu’il m’élèverait dans la religion catholique après la guerre… (p 118)

Mais grâce à sa persévérance, le jeune Friedländer finit par retrouver les bonnes grâces de Nahum Goldmann qui l’emploie comme secrétaire politique de 1958 à 1960. Là, l’historien en herbe rencontre beaucoup de monde, élargit ses perspectives, améliore son anglais, même si’l nous assure que culturellement il est toujours resté français. Et cela lui fut très utile car il put enseigner à Genève durant de longues années où les cours se font en français…

La grande décision qui allait transformer sa vie fut de se consacrer à l’histoire de la Shoah, tout en étant conscient des risques de passer à côté de la vérité historique, en raison du traumatisme subi 

La grande décision qui allait transformer sa vie fut de se consacrer à l’histoire de la Shoah, tout en étant conscient des risques de passer à côté de la vérité historique, en raison du traumatisme subi :  la mémoire me poussait mais en même temps, il me fallait mesurer ses effets. Je n’écrivais pas sur la lune. J’étais un Juif  qui écrit l’histoire des juifs, l’histoire de son temps, de sa famille, des juifs d’Europe à la veille de leur extermination. Je devais en permanence être conscient de ma subjectivité, la contrôler du mieux que je pouvais… (p 177)

Le plus étonnant dans toute cette affaire, c’est que ce Saül Friedländer dont j’entendis parler pour la première dans un cours d’histoire juive à la Sorbonne, -il était alors question d’un essai d’interprétation psychanalytique de l’antisémitisme nazi- n’est même pas circoncis, ne l’a jamais été, pas même en Israël…

Il dit de ses parents qu’ils étaient juifs pas juifs, pour reprendre une expression de Isaac Deutscher, connu pour son approche matérialiste.

En somme, c’est un Israélien de gauche, un adepte du mouvement La paix maintenant (Chalom ‘akhchaw). Pour un jeune homme venu en Israël sur un bateau clandestin armé par l’Irgoun de Beguin, c’est assez paradoxal. 

Et pourtant, tout rattachait Friedländer au judaïsme, non point religieux, mais simplement culturel, civilisationnel et historique : la conscience de la Shoah y joue le rôle principal. Sans oublier l’attachement au judaïsme national, donc au sionisme. En somme, c’est un Israélien de gauche, un adepte du mouvement La paix maintenant (Chalom ‘akhchaw). Pour un jeune homme venu en Israël sur un bateau clandestin armé par l’Irgoun de Beguin, c’est assez paradoxal. Il se dit très ému par le traitement réservé aux Arabes restés sur place après la création de l’Etat juif. Il consacre même quelques lignes au discours humiliant que les Juifs d’Europe tenaient au sujet de leurs frères orientaux (‘édot ha mizrah)…

Le témoignage de Friedländer sur l’état de l’Etat d’Israël au cours des années cinquante est précieux. Le pays, aujourd’hui, est méconnaissable, tant il a évolué et s’est assuré une grande prospérité. Après avoir servi Goldmann pendant deux longues années, l’auteur devint le secrétaire politique de Shimon Peres le père du programme nucléaire israélien. Il fut admis dans certaines réunions au cours desquelles furent discutés des sujets parmi les plus sensibles.

Mais le courage et la fidélité à sa promesse, se consacrer à l’histoire de la Shoah, ne parviennent pas à le distraire par d’autres occupations. Et en 1964 il pose sa première bombe, Pie XII et le IIIe Reich. Le Vatican savait ce qui se passait dans les régions de l’est européen mais le souverain pontife était, semble-t-il, traumatisé par les progrès du bolchevisme que les Nazis justement combattaient. Et au gré de Friedländer, cela a peut-être freiné toute velléité de critique. Mais voilà des millions de juifs en firent les frais…

Dès lors, l’auteur fut invité à de fréquents colloques et conférences partout en Europe. Et comme il enseignait l’histoire des relations internationales à Genève, il débattit un soir avec un Jésuite au Cercle de l’Athénée. Il mentionne la belle et puissante réaction de Jeanne Hersch qui prit son parti et renversa la tendance ; n’oublions pas les premières tergiversations des autorités helvétiques concernant l’attitude du pays pendant la guerre et la lenteur mise à débloquer les comptes dormants appartenant à des juifs tués par les Nazis.

Israélien de gauche, opposé aux implantations juives en Judée-Samarie, Friedländer fut, certes, soulagé par la victoire d’Israël en juin 67, mais ne se prive de noter ceci : la fermeture au monde extérieur et l’exaltation d’une identité fanatique et messianique (p 153)… Mais sur ce dernier point, notre auteur s’est laissé emporter.

Ce qui m’étonne, c’est qu’il soit resté juif car il dit lui-même : il convient d’ajouter un dernier trait à mon profil culturel : des traces de catholicisme. C’est qu’il n’avait pas encore dix ans lorsqu’il fut confié à la garde des bonnes sœurs

Un dernier point, le plus important peut-être, reste à traiter, ce sont les relations avec l’Allemagne, une Allemagne qui lui inspire, dit-il, deux sentiments opposés : une certaine familiarité et une peur invincible ! Avec cette sempiternelle question dont dépend tout le reste : comment expliquer cet antisémitisme nazi ? Faut-il prendre parti pour les intentionnalistes ou les fonctionnalistes ? Les premiers pensaient que la haine des juifs était constitutive de l’essence même du national-socialisme tandis que les seconds tenaient que la machine d’extermination s’était emballée toute seule. Pour Friedländer, nul doute n’est plus permis : ce sont les Nazis qui ont fait de l’antisémitisme le fer de lance de leur action nationale et internationale.

Mais écrire une histoire de la Shoah pose aussi une question déterminante : faire confiance aux archives ou aux témoins ? Et ceci nous conduit, pour finir, à la querelle des historiens. Admis au Wissenschaftskolleg de Berlin, Friedländer commet l’imprudence d’accepter une invitation à dîner chez Ernst Nolte. Le dîner tourne mal à cause des remarques nettement antisémites de l’hôte et Friedländer se retrouve embarqué dans une controverse qui enflamma la presse et les opinions publiques.. Comble de l’indélicatesse, Nolte fait servir à ses convives un vin de 1943 !!!

Maurice-Ruben HAYOUN 

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français.

 

2 commentaires

  1.  » faire confiance aux archives ou aux témoins » ?
    J’ai eu à me poser cette question, il y a qqs années.
    Envoyée en cure à Néris-les Bains pour 3 semaines, j’eus vite fait le tour de ce qui avait dû être une charmante petite ville vivante, avant-guerre.
    Me promenant, je vis un jour le monument aux morts, vous savez, comme il en existe, dans chaque commune de France. M’y attardant, je vis qu’il était doublé d’une autre stèle, gravée de nombreux noms: tous étaient juifs!
    C’étaient les noms des déportés juifs, à partir de la garde de Néris ( qui , aujourd’hui, n’est plus en activité,car plus rentable, pour la SNCF). Le nom de Friedlander y figurait. Cela me disait qqch, sans plus.
    J’entrai à la bibliothèque, cherchai des livres sur cette histoire locale. Rien!
    Je trouvai un petit livre de Saul Friedlander, le lus. Il y parlait, effectivement de son sauetage par les chrétiens.
    J’interrogeai la jeune bibliothécaire; lui demandai s’il existait encore des témoins vivants, pour parler avec eux.
    Très gênée, elle finit par me épondre: ouiiiiii, euh, un vieux monsieur juif; mais il est malade, vous ne pourrez le rencontrer.
    — Alors des témoins non-juifs?
    —Euh, là, c’est encore plus compliqué…
    —Pourquoi?
    — Vous savez, ici, l’histoire est encore vive; il y a les descendants, vous comprenez; on ne parle pas de cette époque-là ».
    Je compris , quand elle m’eut expliqué que beaucoup de Juifs aisés venaient à Néris en cure, avant -guerre, qu’ils avaient des villas, que nombre de délateurs avaient dû profiter de l’aubaine, au point qu’il n’existait plus de Juifs , dans le coin, que des noms gravés sur une stèle…

  2. C’est pas Nolte qui « fait servir à ses convives un vin de 1943 » …

    Citation (anglaise) :

    A few days after the Nolte evening, I was invited for dinner at
    the Lepenieses (Wolf and his wife Annette), together with Wapnewski,
    his wife Gabrielle, and Nike Wagner. I should mention
    here that at the end of the conference, Lepenies’s words to me
    were particularly warm and kind. The dinner was very pleasant:
    excellent food, splendid wine, and lively conversation. I
    surely had nothing to complain about and was merely slightly
    astonished by the fact that the host served an outstanding 1943
    white wine as aperitif

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