L’impact de la Shoah sur les sociétés d’après-guerre©

L’impact de la Shoah sur les sociétés d’après-guerre©

L’impact de la Shoah sur les sociétés d’après-guerre

 

 

La Shoah a eu un impact majeur dans beaucoup de domaines des sociétés occidentales de l’après-guerre. Le Jour de Commémoration Internationale de la Shoah est une bonne occasion d’évaluer ce sujet.

Une raison importante pour laquelle l’ampleur de cet impact de l’après-Shoah reste largement caché, c’est qu’il reste dans l’ombre de l’événement lui-même de la Shoah. L’histoire de cette dernière baigne dans les effusions de sang, le meurtre de masse industriel, les assassins génocidaires de tant de nationalités différentes et des millions de victimes. Quand on le situe dans un cadre aussi tragique et extrêmement violent, les recherches multidisciplinaires sur l’impact d’après-Shoah, avec la difficulté que cela représente de résumer ses multiples facettes, n’attirent pas l’attention autant qu’on le voudrait. Cependant, les nombreux sujets concernés et les domaines d’intérêt de l’impact de la Shoah sur les sociétés méritent qu’on en fasse un examen minutieux.

Malgré qu’elles restent dominées par la Shoah elle-même, des recherches sont réalisées dans de nombreux domaines isolés des études de l’après-Shoah. Un nombre pléthorique de livres individuels et d’études concernant l’influence de la Shoah sur les sociétés d’après-guerre a été publié. Il y a aussi d’autres conséquences significatives de l’ère de l’après-Shoah. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est une conséquence directe de la Shoah, tout comme l’est la Convention des Nations-Unies contre les Génocides[2].

Un effet central de la Shoah, c’est le changement d’attitudes dans le monde religieux. Depuis la Deuxième Guerre Mondiale, l’Eglise Catholique Romaine a radicalement modifié sa position envers les Juifs. En 1965, une déclaration du Pape Paul VI, Nostra Aetate, qu’on peut traduire par « A notre époque », a représenté un changement majeur de la position théologique de l’Eglise envers les Juifs[3]. Les divers Papes ont, depuis, parlé très différemment des Juifs au cours des cinquante dernières années que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs. De manière similaire, un certain nombre d’églises protestantes ont présenté leurs excuses pour leur attitude envers les Juifs avant et pendant la guerre[4].

La Shoah a soulevé de nombreuses questions éthiques. L’éthique d’obéissance en est un exemple par excellence. De nombreux criminels nazis ont prétendu qu’ils ne faisaient que suivre les ordres[5]. Cela a soulevé les questions fondamentales pour savoir ce qui rend les gens désireux d’exécuter les ordres de leurs supérieurs hiérarchiques et jusqu’à quel point on peut l’empêcher à l’avenir.

Les nombreuses expériences traumatisantes vécues par les survivants de la Shoah ont mené à des avancées sur les soins psychosociaux, dont les traumatismes qui ne découlent pas seulement de la Shoah. Les épigénéticiens étudient actuellement pour savoir si les traumatismes liés à la Shoah sont parfois transmis génétiquement aux générations suivantes[6].

Il existe une multitude d’autres sujets qui touchent de près les survivants. Cela comprend leur contribution au monde juif autant qu’aux sociétés occidentales au sens large.

Les restitutions et la façon dont ce problème a été géré apporte un prisme particulier sur les diverses attitudes adoptées par les pays occupés par l’Allemagne. Une étude réalisée par Sidney Zabludoff montre que seulement 20% des biens spoliés aux Juifs avant et pendant la deuxième Guerre Mondiale ont été restitués[7].

En outre, il peut difficilement être question d’un débat de fond sur les restitutions sans la moindre référence à la culpabilité. On peut se demander pourquoi certains pays occupés par les Nazis allemands ont éprouvé le besoin de présenter leurs excuses au cours de ces dernières décennies pour leur comportement envers les Juifs en temps de guerre. D’autres, tels que la France, se sont limités à leurs efforts pour décrire avec authenticité leur passé du temps de guerre. seul pays parmi les nations occidentales, les Pays-Bas se sont évertués à se distinguer par leur refus continuel et obstiné de reconnaître la moindre trace de culpabilité[8].

La façon de se souvenir ce qui s’est passé au cours de la 2ème Guerre Mondiale est aussi un aspect important del ‘après-Shoah. De nombreux monuments et mémoriaux dédiés aux victimes juives ont initialement été localisées dans les synagogues, des centres communautaires juifs ou des cimetières. Ce n’est que bien des décennies plus tard qu’ils ont peu à peu trouvé leur place dans le domaine public. De nombreux musées de la Shoah ont été instaurés ces toutes dernières décennies.

Il existe aussi des livres sur la conception et l’architecture des monuments et des musées sur la Shoah. Un point remarquable est que dans le monde communiste, il n’y avait aucune différenciation permise entre victimes Juives et non-Juives. Les structures subsistantes des camps eux-mêmes sont encore en rapport avec la constitution de la mémoire. Les archéologues creusant dans le camp d’extermination de Sobibor ont déterré les chambres à gaz[9].

La philosophie est encore une autre discipline qui a subi l’influence de la pensée d’après la Shoah. Est-ce que l’expression « Plus Jamais ça! » devient un slogan creux? Le philosophe dominant sur le thème de la Shoah, Emil Fackenheim, disait qu’en plus des 613 commandements classiques de la Loi Juive, il y en a un 614ème qui est l’obligation de se souvenir[10]. Cependant, le philosophe et sociologue Shmuel Trigano affirme pour sa part, que la façon dont la Shoah est présentée en France débouche sur une déformation structurelle de l’identité juive[11]. Et pourquoi, plutôt que de s’évanouir, la mention de la Shoah n’a fait qu’augmenter dans le débat public au cours de ces dernières années?

Le détournement de la Shoah est devenu unre question centrale de la société d’après-guerre. Souvent le centre d’intérêt des débats se porte sur le négationnisme à propos de la Shoah. Mais le problème de loin plus important concerne l’inversion de la Shoah, qui consiste à comparer Israël au régime nazi. Au moins cent cinquante millions de citoyens de l’Union Européenne approuvent la prétention absurde qu’Israël mène une guerre d’extermination contre les Palestiniens[12].

Beaucoup de romans ont pour sujet des récits liés à la Shoah. Le poème le plus connu sur la Shoah est probablement celui de Paul Celan : « La Fugue de la Mort » (Todesfuge en allemand), avec sa strophe pénétrante : « La Mort est un Maître d’Allemagne » [wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland] [13]. Il existe aussi toute une analyse littéraire des romans sur la Shoah.

Tout ceci ne représente qu’une infime sélection d’un immense champ sur lequel on ne dispose d’aucune supervision un tant soit peu exhaustive. Il n’y aura que lorsqu’un certain nombre d’universités commenceront à explorer systématiquement les études de l’après-Shoah dans leur totalité que nous pourrons acquérir des outils supplémentaires indispensables pour mieux comprendre certaines évolutions contemporaines dans un monde de plus en plus chaotique.

 

Par Manfred Gerstenfeld

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Le Dr. Manfred Gerstenfeld a présidé pendant 12 ans le Conseil d’Administration du Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (2000-2012). Il a publié plus de 20 ouvrages. Plusieurs d’entre eux traitent d’anti-israélisme et d’antisémitisme.

Adaptation : Marc Brzustowski.

 

[1] www.un.org/en/universal-declaration-human-rights/

[2] www.ushmm.org/confront-genocide/justice-and-accountability/introduction-to-the-definition-of-genocide

[3] www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_en.html

[4] Hans Jansen, Christelijke theologie na Auschwitz, (The Hague, Boekencentrum, 1985).

 

[5] www.pbs.org/newshour/rundown/how-the-nazis-defense-of-just-following-orders-plays-out-in-the-mind/

[6] www.theguardian.com/science/2015/aug/21/study-of-holocaust-survivors-finds-trauma-passed-on-to-childrens-genes

[7] http://jcpa.org/article/restitution-of-holocaust-era-assets-promises-and-reality/

[8] www.wsj.com/articles/its-time-for-the-netherlands-to-apologize-1438196083

[9] www.spiegel.de/international/zeitgeist/the-archeological-excavations-that-led-to-the-gas-chambers-of-sobibor-a-993733.html

[10] www.theguardian.com/news/2003/oct/10/guardianobituaries

[11] Shmuel Trigano, Les Frontières d’Auschwitz, (Paris, Librairie General Française, 2005)

[12] library.fes.de/pdf-files/do/07908-20110311.pdf.

[13] www.celan-projekt.de/todesfuge-englisch.html

2 commentaires

  1. Oui, mais pour quelle finalité?
    Hitler voulait exterminer les juifs. Il les a rendu plus fort, et fiers d’être ce qu’ils sont, et a aussi permis la naissance d’Israël, ce qui n’était pas dans son projet. Et, surtout, conséquence de la Shoah et du « plus jamais ça », il a émasculé l’Occident en le conduisant à sa fin. Peut-on se réjouir de cela? Mais ça non plus ce n’était pas dans son projet, celui de la race blanche, pure et chrétienne. Il faut être lucide. Un jour, si des historiens s’interrogent sur notre histoire et la génèse de sa fin, il faudra remonter à Hitler et surtout à l’extermination programmée des juifs. D’ailleurs, ce n’est pas sans raison que certains pays admirent Hitler et affirment sans complexe « qu’il n’a pas achevé son travail ».
    C’est sûr que la Shoah a transformé notre regard sur le monde, et sur nous-mêmes, mais pas le regard de tout le Monde. Régis Debray a annoncé la fin d’un monde mais qui ne sera pas la fin du monde. Nous y sommes. Après la Shoah, l’Occident a mis en place des outils pour diriger le monde et éviter la répétition de ce qui s’était passé mais ces outils se retournent contre ses concepteurs et c’est très démocratiquement que ceux-ci vont disparaître.

  2. Oui il y a un avant et après Shoah. Pour l’humanité tout entière. Mais peu à peu c’est devenu le problème des Juifs seulement, alors que c’est l’humanité qui aurait dû être changée, et pas seulement par des lois. Le négationnisme n’a pas seulement pour but d’effacer cet événement (pour pouvoir le reproduire) mais aussi d’empêcher cette évolution de l’humanité.

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