Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN

Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN

Joseph se fait reconnaître par ses frères, lauréat du deuxième Prix de Rome 1863 Léon-Pierre-Urbain Bourgeois musée des Beaux-Arts de Nevers

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le premier épisode.


L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

 Essai de  critique d’un récit merveilleux

 

Il s’agit d’un véritable conte de fées, un récit romanesque, pensé et rédigé par un rédacteur unique ou par tout un groupe dont les convictions religieuses étaient fortement établies. C’est une leçon de théologie qu’entend donner ce texte à ses lecteurs. La Bible hébraïque nous offre ici non point une histoire fondée sur des faits absolument réels, historiques, mais plutôt un roman, le beau roman de Joseph, le fils préféré de son vieux père, doté de charme et de sagesse, continuellement protégé par une Providence qui ne ménage pas sa constante bienveillance à son égard.

Même le Dieu biblique se dit constamment à ses côtés, y compris dans les épreuves les plus dramatiques de son existence.

Dans le chapitre 39, un chapitre pivot, le nom divin est mentionné pas moins de six fois…

Description de cette image, également commentée ci-après
Joseph se fait reconnaître par ses frères, lauréat du deuxième Prix de Rome 1863 Léon-Pierre-Urbain Bourgeois musée des Beaux-Arts de Nevers
Anonyme.— Joseph vendu en esclavage et emmené en Égypte. Tapisserie du xviie siècle.

Par certains aspects, cette assistance divine n’est pas sans rappeler le statut du patriarche Abraham, l’ancêtre de Joseph. Cette proximité est si grande que l’on s’est parfois demandé si Joseph n’était pas une sorte de quatrième patriarche, venu compléter l’illustre trio familial : Abraham, Isaac et Jacob,  ce dernier lui-même éclipsé, en quelque sorte, par un fils prodige ou prodigue qui finira par retrouver la voie de sa famille dont il avait été séparé dans des circonstances dramatiques.

Le présent papier, qui sera suivi d’autres,  se propose d’examiner les avatars de ce récit, qui est animé par une inébranlable foi en un Dieu providentiel, maître non seulement de l’Histoire universelle qu’il dirige selon son bon vouloir mais aussi arbitre et coordonnateur des actions humaines les plus intimes et les plus secrètes.

Joseph et la femme de Potifar, tableau d’Antonio María Esquivel, 1854.

Ce récit, providentiel à maints égards, n’a laissé indifférente aucune des traditions monothéistes qui se situent dans le sillage de la Bible hébraïque : l’exégèse chrétienne a fait du personnage de Joseph la figure typologique du Christ, elle a même donné son prénom à l’époux putatif de la Vierge, et l’islam a, quant à lui, repris de larges  passages exégétiques du Talmud ou du Midrash dans son Coran qui  se signale même par une innovation : il nomme Zouleicha, la l’épouse volage et séductrice de Potiphar, le chef des gardes du pharaon…

Ce détail n’est anodin qu’en apparence puisque le Coran saisit cette opportunité pour dénoncer ce qu’il nomme la nature irrémissiblement tentatrice de la femme… Dans le texte hébraïque originaire cette misogynie n’était pas aussi clairement affirmée, même si elle reflète la même méfiance à l’égard d’Eve.

La littérature profane, non religieuse, s’est elle aussi inspirée d’un tel récit romanesque ; ce fut le cas, entre autres, de Goethe au XIXe siècle  et de Thomas Mann au XXe. C’est ce long voyage que nous entreprendrons dans ce papier, sur les traces d’un héros quasi mythique qui a inspiré une orientation fondamentale de l’historiographique biblique, en fondant, au passage, les données essentielles du peuple d’Israël mais aussi de la religion chrétienne qui en est issue.

Pourquoi avoir inséré cette belle histoire dans le livre de la Genèse ? Précisons d’emblée que le fait que ce livre figure en tête du Pentateuque n’implique pas nécessairement qu’il soit le plus ancien ni qu’il ait été rédigé et mis en forme le premier.

C’est probablement le livre suivant, celui de l’Exode qui relate l’événement le plus ancien et fondateur du peuple d’Israël, à savoir la sortie d’Egypte, qui gît au fondement même de l’histoire hébraïque antique et rend compte des origines réelles de ce peuple. C’est avec cet exode que les Judéens sont parvenus à prendre conscience de leur nature et de leur altérité vis-à-vis des autres peuples.

Car en tirant Israël de son destin d’esclave des Égyptiens, la divinité en revendique désormais la propriété exclusive, comme on  peut le lire dans le Cantique de la Mer rouge (am zo qanita : ce peuple que tu as acquis). Et dans tout ce plan divin, Joseph est une pièce maîtresse.

Certes, Joseph jouit d’une proximité inégalée aux patriarches et notamment à son propre père Jacob ; le livre de la Genèse nous indique que Dieu le débaptise pour  le rebaptiser autrement : il ne sera plus Jacob ( racine commune avec un terme qui signifie retors, noueux, tortueux) mais Israël que le verset interprète selon une étymologie populaire : Isra- El : combattre victorieusement un Dieu. Allusion certaine au combat de Jacob avec l’ange et dont  le patriarche est sorti vainqueur, tout en claudiquant.

Comment se présente le livre de la Genèse ? On y décèle maintes strates qui entendent remonter aux premiers pas de l’humanité, au récit mythique du couple paradisiaque qui, cédant à la tentation ourdie par le serpent, enfreint un interdit et provoque ainsi son expulsion du paradis ; ensuite on prend connaissance du premier meurtre de l’humanité, Abel tué par son frère Caïn, ce qui n’est pas sans rappeler, du moins au niveau de l’intention, la volonté des frères de Joseph de l’éliminer ; nous trouvons après cela des listes de familles humaines établies par des chroniqueurs-généalogistes jusqu’à arriver à la saga abrahamique qui court du chapitre XII au chapitre XXV.

Le livre évoque ensuite Isaac qui nous était déjà connu par un événement marquant et absolument unique : au chapitre XXII, il est question de la fameuse ligature d’Isaac que certains confondent parfois avec son sacrifice effectif… Il est vrai que certaines expressions de ce chapitre, si souvent surchargé, interpellé et remanié par des mains éditoriales successives, peuvent le laisser penser. Mais même si ce chapitre représente un sommet inégalé dans la spiritualité religieuse juive, puisque la liturgie synagogale en prescrit la lecture le jour du nouvel an, les choses sérieuses ne commencent, pour ainsi dire, qu’avec Jacob !

Et encore, devrait-on préciser avec Joseph puisque le premier verset qui se contente de dire (Gen. 37 ; 1-2) : Jacob habita au pays des pérégrinations de son père, au pays de Canaan, est immédiatement suivi par un autre qui met Joseph au centre même de l’histoire de son propre père ! Voici la généalogie de Jacob, Joseph était âgé de dix-sept ans… 

Cette centralité n’est pas sans rappeler l’égocentrisme de l’adolescent qu’on nous présente alors qu’il n’a que dix-sept ans tandis que ses onze frères ne feront l’objet d’un traitement individuel qu’au chapitre 49, lors de la fameuse bénédiction de Jacob.

Sans transition aucune, le récit passe à Joseph sans s’intéresser le moins du monde à ses frères ni à son géniteur qui n’en est pas moins l’archétype de l’identité d’Israël, un degré auquel ni Isaac ni même Abraham n’avaient pu se hisser. Cette attitude prouve que les rédacteurs tenaient avec cette histoire romantique de Joseph leur véritable sujet.

Ce n’est sûrement  pas le fruit du pur hasard si le livre de la Genèse se clôt sur la mort de Joseph, les obsèques grandioses de son père Jacob et que le livre suivant, celui de l’Exode, évoque de nouveau notre héros dont Moïse emmène les ossements pour les inhumer en terre sainte. En effet, ce même chapitre de l’Exode nous révèle le testament de Joseph : Dieu se souviendra de ses enfants vivant en Egypte ; ce qui signifie qu’il mettra fin à l’esclavage de son peuple. Je vous prie, conclut Joseph, de rapatrier avec vous mes ossements…

Nous y reviendrons plus loin car on ne saurait méconnaître la tonalité «nationaliste» de ce verset. L’identité judéo-hébraïque est en cours d’édification, elle se pose pour ce qu’elle est ou croit être, en s’opposant à de l’Egypte. puissance hégémonique. On passe, sans transition aucune, d’une indéniable égyptophilie, incarnée par Joseph en personne, à une non moins flagrante égyptophobie.

Ce détail est loin d’être anodin : on rapatrie Joseph que l’on revendique, on l’arrache à sa terre d’adoption, l’Egypte, où il avait vécu le plus longtemps, où il a pris femme où il a fait souche et où il a connu le bonheur et la gloire. Une caste sacerdotale qui a désormais le vent en poupe ne souhaite pas reprendre cet héritage. Les mains éditoriales qui ont remanié l’orientation centrale de l’historiographie de l’Israël ancien ont rejeté le modèle égyptien. L’Egypte biblique, cette Egypte imaginaire est dénoncée comme un creuset de fer, la quintessence de l’impureté, un pays esclavagiste que ses mœurs immondes condamnent…

La même dénonciation se retrouve dans le précis de l’histoire hébraïque qui se lit dans le livre du Deutéronome :… Mon père était un araméen errant qui descendit en Egypte… les Egyptiens nous firent du mal, ils nous opprimèrent et nous soumirent à un très dur labeur. Nous criâmes vers l’Eternel notre Dieu, il vit notre détresse, notre oppression et la violence qui nous était faite.

On perçoit nettement qu’un nouveau parti religieux, charismatique, remanie l’histoire ancienne du peuple et  que les auteurs de l’histoire de Joseph étaient sûrement des gens vivant en diaspora, désireux de montrer, par l’éloquent exemple de Joseph, qu’on peut vivre heureux hors des frontières de la Terre sainte, tout en demeurant fidèle à la tradition ancestrale. Mais cette fidélité n’était pas du goût de tous.

Elle se montrait trop conciliante à l’égard des traditions étrangères, nécessairement polythéistes et idolâtres. Le livre suivant la Genèse va, comme on l’a déjà souligné, prendre ses distances avec cette encombrante égyptophilie. Peut-être est-ce la manifestation de cette tension entre Jérusalem et Alexandrie, cette dernière grande cité juive de l’Antiquité où les enfants d’Israël étaient au contact d’une civilisation grecque florissante et attirante.

 Avoir décrit de manière détaillée la triste fin de l’aventure d’Israël en Egypte, qualifiée de creuset où même le fer fond, atteste du caractère irréversible de la rupture. Nous tenons là l’un des paradoxes –et ce n’est pas le seul, loin de là- de l’héritage de Joseph, l’Hébreu le plus égyptianisé qu’on reprend pour le réintégrer à l’histoire nationale, après l’avoir dépouillé de ses oripeaux égyptiens.

L’historiographie biblique dit non à l’égyptianisation et ne veut pas sacrifier l’un de ses meilleurs fils sur cet autel là. Elle récupère Joseph après l’avoir épuré, voire purifié. Cette opération atteint son sommet avec l’acte, Ô combien important au plan religieux, d’un Jacob qui dit explicitement que les deux fils de Joseph, Ephraïm et Manassé, sont ses propres enfants, comparables, ajoute-t-il, à ce que sont pour lui  Ruben et Simon… C’est un blanc-seing accordé aux enfants nés d’un mariage mixte puisque la mère de ces deux garçons, Asénét, n’était pas juive.

Ce détail reflète la volonté des gens de la diaspora de vivre à l’aise, hors des frontières d’Israël, de s’adapter à leur environnement immédiat, voire même d’épouser des femmes autochtones, ce que, pourtant, Abraham avait interdit formellement pour son fils Isaac : la mission, on s’en souvient, confiée à l’intendant Eliezer, est claire : pas d’épouse cananéenne pour Isaac, pas d’exogamie. Isaac épousera une jeune fille issue du même clan paternel… Respect de l’endogamie la plus stricte puisque Rebecca était du même clan qu’Abraham.

 Toutefois, le récit biblique, lui-même, renferme certains détails qui montrent que l’orthodoxie veille au grain et qu’elle entend remanier parfois le récit originaire, tel qu’il fut compilé par des rédacteurs vivant en Egypte ou en Asie Mineure : Joseph ne prend pas ses repas avec les Égyptiens, ce qui est inconcevable pour un haut fonctionnaire doté d’une saisine universelle, une sorte de numéro deux du régime… Nous sommes en présence ici d’un rappel de la validité des interdits alimentaires.[1] Et cet homme, le plus puissant de toute l’Egypte après le pharaon, n’aurait jamais eu de déjeuner de travail avec ses plus proches collaborateurs, tous égyptiens et donc produits de la culture polythéiste du pays du Nil !

Nous tenons ici un unique passage où le texte biblique n’a pas su faire preuve d’une vigilance absolue puisqu’il donne un détail des plus invraisemblables. Il n’est pas impossible que l’on ait affaire à un remaniement exécuté lors de périodes tardives, plus proches des cercles yahwistes les plus rigoureux. Nous y reviendrons.

Cette histoire du Joseph biblique, véritable roman ayant pour principal héros Joseph, est passionnante et attachante ; elle illustre toutes les étapes d’une existence humaine et passe en revue tous les sentiments, toutes les passions de l’âme humaine. Et pourtant, elle n’a pas vraiment retenu l’attention du grand public, comme elle aurait dû. On relève rarement le fait suivant :  la Bible consacre à Joseph autant de chapitres qu’à Abraham, ce qui donne une idée de l’importance du personnage Au fond, cette belle histoire, probablement inventée de toutes pièces ou simplement réécrite à partir d’un fait réel, tirée d’un lointain passé, en fonction de l’imaginaire du rédacteur du livre de la Genèse, cherche, du chapitre 37 au chapitre 50, à captiver l’attention de ses lecteurs et à façonner ainsi l’histoire du peuple d’Israël qu’elle préfigure d’une certaine manière. …

Un certain nombre de thèmes sont traités de manière similaire que dans d’autres parties de ce même livre.

Nous y reviendrons dans les prochaines semaines.

Maurice-Ruben HAYOUN

 

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

1 commentaire

  1. «  »belle histoire, probablement inventée de toutes pièces, ou réécrite … » » pour on ne sait quelle raison mystique que seul, Maurice-Ruben H imagine …
    à force de se curer le nez avec l’index, on finit par ne plus savoir tenir sa plume … et cela finit par écrire n’importe quoi !
    Je crois que tous ces écrivains en herbe feraient mieux de suivre un cours de recyclage.

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