Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN©

Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN©

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la première d’entre elles.


L’an prochain à Jérusalem !

Paris 18 mai, vers 20h45. Je finis tout juste ma conférence mensuelle à la Mairie du XVIème arrondissement sur Heidegger et l’antisémitisme, devant un auditoire nombreux et attentif, qui posa beaucoup de questions – ce qui explique mon arrivée tardive à la maison où Danielle s’impatientait. Un auditeur compréhensif consent à me véhiculer en raison de la pluie battante.

Sitôt arrivé je m’installe pour dîner avec Danielle, qui s’inquiétait de mon retard, quand soudain le téléphone sonne. EL AL appelle pour savoir si nous pouvons différer ou avancer notre départ prévu pour le lendemain vers 11h40, en raison de je ne sais quel prétendu ennui mécanique de l’appareil. Danielle refuse tout net et le lendemain ce fut une pagaille monstre à Roissy, mais au moins le vol était assuré, avec quelque retard.

La libéralisation du ciel israélien, notamment avec l’arrivée d’Easyjet, va contraindre EL AL à changer certaines de ses habitudes héritées d’une occupation exclusive du marché. La concurrence a du bon car EL AL agissait comme bon lui semblait, imposant des tarifs indus et des pratiques difficiles. Mais, reconnaissons ceci : quand vous mettez le pied dans un appareil d’EL AL, vous vous sentez en sécurité et déjà un peu chez vous.

Installé dans l’avion, je me livre à mon passe temps favori, hormis la lecture : scruter le visage de ceux qui m’entourent dans ce type de vol ethnique où je retrouve tant de gens qui me connaissent ou qui me lisent.

Les Juifs m’ont toujours intrigué, ils ne ressemblent à aucun autre peuple. Ils n’ont pas vraiment d’histoire.

Ou plutôt leur histoire fut écrite ou dictée par d’autres. A commencer par Dieu en personne qui a lancé une terrible OPA sur eux.

On assiste aussi sur la ligne Paris Tel Aviv à des péripéties qui ne se produisent nulle part ailleurs. Les Juifs adorent les psychodrames : ce n’est pas la bonne place, les sièges sont trop étroits, on met trop de temps à les servir, bref, même entre soi il y a de l’insatisfaction.

Pourtant ils ont tous ou presque un très bon fonds et quand ils touchent la terre ferme ils sont très contents et ne pensent qu’a une chose : rentrer chez eux, embrasser leurs proches et alors ils sont réconciliés avec la terre entière.

Aucun n’est le même homme. Ah, les Juifs et leurs embrassades. Jusqu’à cette grand-mère tunisienne classique qui se croit chez elle dans sa cuisine ou son salon alors qu’elle obstrue l’allée, embrasse ses petits enfants avec passion, les trouvent beaux, charmants, bref uniques… Evidemment, puisque ce sont les siens.

On est vendredi vers 18h, heure israélienne.

Le pilote a rattrapé le retard car l’entrée du chabbat est proche. Les bagages arrivent vite et la récupération de la voiture est accélérée. Quand nous abordons l’autoroute, celle-ci est déserte… Au bout d’une petite heure, nous arrivons à Natanya où nous nous installons avec les surprises israéliennes habituelles : l’électricité, l’eau chaude, la télévision, la climatisation, etc…Résultat de recherche d'images pour "netanya"

Mais un message d’une amie de Danielle qui fête ce soir même son anniversaire dans un hôtel de Herzliya nous change les idées. Elle nous invite à la rejoindre avec sa famille à l’hôtel A…

Que faire, ce que femme veut, Dieu le veut. Danielle conduit et veut s’y rendre. Nous arrivons sur place et trouvons la dame en question attablée avec une partie de sa famille.

Je regarde autour de moi, voilà une triple salle à manger, pleine à craquer ; des buffets surchargés de victuailles à perte de vue. De la nourriture abondante, mangeable, mais aucune finesse gastronomique comparable à nos restaurants étoilés. Mais cela plaît aux gens qui se contentent de bien manger.

Je me suis souvent interrogé sur le rapport que les Juifs entretiennent avec la nourriture. Surtout le jour du chabbat.

Ils ont tendance à marier nourritures terrestres et nourritures spirituelles. Ce rapport à la nourriture s’explique peut être aussi par certains aspects de l’histoire juive : une communauté pourchassée, affamée, tourmentée, parfois même assassinée purement et simplement. Avoir suffisamment à manger rassure. Et je ne parle même pas des survivants de la Shoah ni de leurs enfants pour lesquels ce ne fut pas une simple enquête historique mais un histoire douloureusement vécue.

Sur un mode plus léger : quand j’étais jeune lycéen à l’école Maimonide à Boulogne-sur-Seine, nous avions un professeur un peu spécial de talmud. Parlant des joies du chabbat, il disait qu’il fallait manger du poisson, au sens où on dit viande ou passion… Ce soir là, il faut les deux. Et il citait le fait suivant : la valeur numérique du terme DaG en hébreu est sept ; donc, le septième jour, il faut du poisson. Allons donc ! CQFD.

Je me souviens aussi de ce folio talmudique qui m’avait jadis bien amusé : le disciple des Sages choisit la nuit du vendredi au samedi pour honorer son épouse… On a déjà des rabbins dans nos cuisines et voilà qu’on en met aussi dans nos chambres à coucher !!!

Ghershom Scholem avait dit un jour dans une interview que vivre à la juive revenait à vivre dans un sursis permanent : on repousse toujours tout.

Meilleur exemple : l’an prochain à Jérusalem !, une litanie que nos ancêtres ont répétée deux mille ans durant. Mais elle a fini par se réaliser.

Mais revenons à ces interminables buffets où je me sers pour me sustenter. Ce n’est pas du Pierre Gagnière  mais au moins c’est cacher. Et pour ce soir, c’est ce qui compte.Résultat de recherche d'images pour "chabbat"

Robert B. récite l’action de grâce après le repas. C’est un sympathique jeune et alerte octogénaire qui suggère que nous marchions un peu le long de la jetée. Nous faisons le chemin ensemble, les dames suivent derrière… Finalement, nous arrivons au pied d’une belle demeure au gazon finement tondu ; c’est là qu’il habite. Il insiste pour que nous entrions prendre un dernier verre. Eu égard au respect que j’ai pour cet homme, j’accepte même si j’avais de bonnes raisons de refuser. Un calme intense nous entoure dans la pénombre car aucune lumière électrique n’était là en raison du chabbat.

Bien avant minuit, nous prenons congé. Une nuit d’un sommeil réparateur nous attend. Le lendemain matin, je comptais me rendre à la synagogue britannique de la rue Mac Donald mais à mon réveil il est déjà dix heures. Ce sera pour une autre fois…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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