« Les femmes sont en première ligne du choc des civilisations »

« Les femmes sont en première ligne du choc des civilisations »

Elisabeth Lévy : « Les femmes sont en première ligne du choc des civilisations »
Source : Le Figaro
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – À l’occasion de la sortie du dernier numéro de Causeur, Elisabeth Lévy revient sur les tensions entre la cause féministe et la cause multiculturaliste. Cologne, La Chapelle Pajol, Sarah Halimi, elle aborde sans tabous les derniers sursauts du choc des civilisations.

Élisabeth Lévy est journaliste et directrice de la rédaction de Causeur. Son dernier numéro consacre un dossier aux frictions entre le multiculturalisme et le féminisme.


FIGAROVOX. – L’affaire de Cologne a exposé au grand jour l’antagonisme fondamental entre la cause des femmes et la cause antiraciste multiculturaliste. On a retrouvé le même problème lors de l’affaire de Sevran, et dernièrement à La Chapelle-Pajol. Comment expliquez-vous le déni profond qui habite une partie de la gauche féministe?

Pour l’antiracisme : il faut exalter les différences culturelles mais, dès qu’elles posent problème, il ne faut pas les voir.

Elisabeth Lévy. – Une partie de la gauche tout court!

Et même, je le crains, la plus grande partie, qui préférera toujours avoir tort avec Edwy Plenel que raison avec Zemmour!

Sans ce déni, c’est toute la vision du monde de cette gauche qui s’effondrerait – si on peut qualifier de vision le bouillon d’eau tiède dans lequel flottent des poncifs cuisinés à la mode binaire, les gentils et les méchants, les exploités et les exploiteurs, les harcelés et les harceleurs, les ouverts et les fermés.

Pour cette gauche Terra nova, et notamment pour sa pointe avancée féministe, les immigrés musulmans cochent toutes les bonnes cases, celles des victimes. Mais dans la vraie vie, le vivre-ensemble ressemble plus souvent au choc des civilisations qu’à une affiche Benetton.

Or, dès que les différences culturelles se manifestent sur un mode qui n’est ni positif, ni enrichissant mais plutôt conflictuel et déprimant, c’est-à-dire assez fréquemment pour rester poli, la machine à dénégation se met en marche.

Dans un premier temps, on nous raconte qu’on n’a pas vu ce qu’on a vu et qu’il suffit d’aller se promener à La Chapelle-Pajol pour savoir qu’il y a des femmes partout et que ceux qui disent le contraire sont de méchants racistes. Puis, s’il est impossible de nier ce qui se passe – par exemple dans le cas des agressions sexuelles de Cologne, le 31 décembre 2015, ou après les attentats, de bons esprits s’efforcent de nous convaincre que ces actes inqualifiables sont le fruit de la pauvreté, donc un peu de nos manquements collectifs. «Les terroristes prospèrent sur la misère», a tweeté le président Macron après l‘attentat de Manchester.

Quelques jours plus tard, un doctorant algérien – ancien journaliste de surcroît – s’en prenait à un soldat sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Il faudrait comprendre, tout de même, pourquoi il est à ce point vital pour certains de nier que les origines culturelles influencent les comportements sociaux. C’est d’autant plus curieux qu’en même temps l’antiracisme d’aujourd’hui est obsédé par les origines.

D’où la double injonction dans laquelle il est englué: il faut exalter les différences culturelles mais, dès qu’elles posent problème, il ne faut pas les voir. C’est que dans le fond, cet antiracisme de dames patronnesses ne parvient pas à voir les immigrés musulmans et leurs descendants autrement que comme des objets d’une histoire dont les vrais maîtres, éternellement coupables, seraient les vieux mâles blancs qui nous oppriment.

Dans le climat actuel de l’état de grâce, on dirait que ce discours, hier en vogue, n’est plus audible…Ne craignez-vous pas d’être à côté de la plaque?

Nous avons tous les mois peur d’être à côté de la plaque! On verra l’accueil réservé à nos inquiétudes. Cela dit, oui, il y a un curieux mélange d’euphorie, de résignation et d’attentisme, et aussi une forme de volontarisme dans l’optimisme, comme si beaucoup de gens ne voulaient pas entendre parler de ce qui va mal. Pour autant, les raisons des inquiétudes françaises que les sociologues de gauche appellent avec mépris des «paniques identitaires» n’ont pas disparu.

On aimerait que le président de la République, qui professe un certain désintérêt pour ces sujets, parce qu’il estime que ces fractures sont solubles dans la croissance, prenne la mesure de la gravité de la situation.

Et que Marlène Schiappa, notre impayable ministre de l’Égalité, déploie autant d’énergie pour permettre aux femmes de s’habiller comme elles veulent dans les rues de Paris que pour permettre aux Femen de montrer leurs seins à Notre Dame.

Vous citez longuement Theresa May et sa critique du multiculturalisme britannique. Mais la France n’est pas une nation multiculturelle…

C’est vrai, ou en tout cas, c’était vrai. La machine à fabriquer des Français a longtemps carburé à l’assimilation. La France était le pays où on pouvait échapper aux déterminismes de la naissance, pas celui où on vous enkystait dedans. Malheureusement, on dirait que nous y avons renoncé.

Résultat, nous assistons à la progression d’un multiculturalisme rampant, étranger à notre histoire et qui n’a jamais fait l’objet d’une délibération démocratique. Bien sûr, il faut rappeler que le multiculturalisme n’est pas la coexistence au sien d’une même nation de populations venues de cultures différentes – ça c’est la réalité au moins en Europe et en Amérique -, mais la concurrence de plusieurs normes anthropologiques, culturelles, sociales et donc civiques. Pour reprendre une distinction très contestable – et contestée – du candidat Emmanuel Macron -, nous assistons depuis des années, à la progression en France, d’une culture qui n’est pas française, culture qui, au-delà même de la place qu’elle fait aux femmes, entend soumettre la raison à la foi.

Vous mettez en une l’affaire «Sarah Halimi» et celle de La Chapelle Pajol, avec le sous-titre «le déni, ça suffit». Certes, dans les deux cas, une forme d’aveuglement a été à l’œuvre. Mais peut-on vraiment mettre une affaire de harcèlement de rue et une de meurtre sur le même plan? De plus il semble que Sarah Halimi ait été visée en tant que juive et non en tant que femme …

Sur ce dernier point, vous avez sans doute raison, mais son agresseur ne s’en est pas pris à un homme.

Par ailleurs, il n’y a évidemment pas équivalence entre le harcèlement de rue et un crime (dont l’auteur sera peut-être déclaré irresponsable, ce qui n’exclut pas qu’il soit antisémite vu qu’il traitait régulièrement la victime de sale juive), mais il n’y a pas non plus aucun rapport. Le meurtre de Sarah Halimi est une manifestation paroxystique du choc des cultures, mais contrairement à ce que croient les sociologues et les journalistes-de-gauche (espèce qui survit mieux que la gauche elle-même sans doute grâce à son sens inné du troupeau), celui-ci pourrit l’existence de quartiers de plus en plus nombreux de nos villes. Le multiculturalisme au quotidien, ce n’est pas toujours Sarah Halimi, ni Manchester ou Londres. Mais c’est souvent La Chapelle-Pajol.

Le silence a tué Sarah Halimi une deuxième fois. Il n’est plus une option.

Par ailleurs, dans tous ces cas et bien d’autres, ce qui est encore plus désespérant que le réel (qui l’est déjà passablement), ce qui met de surcroît dans une colère noire, c’est la résistance frénétique que lui oppose une grande partie du monde politique et médiatique. Sarah Halimi a été tuée, en plein Paris, moins de trois semaines avant les élections présidentielles.

Si son agresseur avait été un skinhead, la France aurait défilé en proclamant «Je suis Sarah».

Et là, silence radio. Il ne fallait pas faire le jeu du Front national. Il ne fallait pas gâcher la fête électorale.

Dans le cas du harcèlement de rue, on vous expliquera, comme Rachida Brakni au micro de Charline Vanhoenacker sur France Inter, que «le harcèlement, ça commence à l’Assemblée nationale quand on siffle Duflot dans sa robe à fleurs». Que l’on ait du mal à trouver les mots justes et les concepts précis pour définir ce qui défie notre cohésion doit certainement inciter à la prudence.

Pas réduire au silence. Le silence a tué Sarah Halimi une deuxième fois. Il n’est plus une option.

Derrière ce pudique «multiculturalisme» vous visez en réalité ce que vous appelez «un ordre islamo-délinquant». Ne mélangez-vous pas deux causes très différentes. Faut-il vraiment voir dans l’islam la source de ce patriarcat d’importation? N’est-ce pas plutôt le signe du «machisme antique des Méditerranéens»?

Le multiculturalisme, c’est la matrice, «l’ordre islamo-délinquant», le résultat particulier, l’expression concrète, par exemple dans le cas de La Chapelle-Pajol où la rue est tenue par des dealers qui crachent par terre et invoquent le Prophète.

Peut-être ne sont-ils pas de bons musulmans, ils n’en sont pas moins au carrefour de la culture racaille et d’une certaine bigoterie. Je vous concède que, par ailleurs, il y a aussi un islamisme honnête et des voyous laïques – qui n’en posent pas moins divers problèmes. Quant à savoir ce qui tient à la foi proprement dite, aux structures familiales ou au «machisme méditerranéen», je suis bien incapable de vous répondre: je constate simplement que le monde musulman non-arabe n’est pas épargné par «la maladie de l’islam» diagnostiquée par feu Abdelwahab Meddeb.

Vous avez déjà consacré plusieurs numéros de Causeur à la critique du féminisme. Seriez-vous devenue brusquement une ardente féministe? Plus sérieusement, ne sous-estimez-vous pas d’autres formes d’oppression des femmes ( la prostitution, la pornographie, les écarts de salaire) pour vous consacrer à une seule, l’oppression culturelle?

Féministe, moi, mesurez vos propos! Avez-vous vu le mot «féminisme» sur ma couverture, ou en titre d’un article? Le sujet sur lequel nous voulons alerter aujourd’hui, c’est la faillite du modèle multiculturaliste. Nous avons choisi les femmes comme angle d’attaque, d’abord, parce que cela nous a permis de rendre un hommage à Truffaut (et à Charles Denner), mais aussi, plus sérieusement, parce qu’elles sont concrètement en première ligne dans le choc des civilisations à bas bruit qui met notre capacité de vivre ensemble à rude épreuve.

Certes, la progression de cet islam fondamentaliste et impérialiste menace nos libertés à tous, à commencer par celles du «musulman du coin de la rue». Mais ce que nos ennemis détestent le plus chez nous, dans ce «nous» auquel beaucoup appartiennent pourtant, c’est la liberté des femmes. Et nous devrions la défendre comme un trésor et comme un étendard. Par ailleurs, vous me demandez si je n’oublie pas «d’autres formes d’oppression», avec une drôle d’énumération – prostitution, pornographie, écarts de salaire). Et vous oubliez le partage des tâches ménagères, pardon j’oublie parfois qu’on ne rigole pas avec ces sujets. Bien sûr, le sort des femmes n’est pas parfait dans notre pays, de même que celui des nourrissons, des vieux et des cyclistes. Mais l’égalité des sexes et la visibilité des femmes y sont devenues la norme. Elles doivent le rester. Tout le défi auquel nous sommes confrontés est de persuader les derniers arrivés d’intérioriser cette norme ou, au minimum, de la respecter.

Vous avez réalisé une remarquable interview de l’intellectuelle tunisienne Hélé Beji. Dans son livre «Islam Pride», elle explique bien comment les femmes tunisiennes, malgré la libération initiée par Bourguiba, se tournent aujourd’hui vers le voile, et ce, au nom des libertés individuelles. Voir dans le voile un simple symbole de soumission des femmes, n’est-ce pas manquer sa dimension moderne, individualiste? Pour le dire autrement: les femmes ne sont-elles pas plus complices que victimes de l’islam radical?

D’abord, même si elles sont une minorité, nous avons d’abord un devoir vis-à-vis de toutes celles qui n’ont pas le choix et qui aimeraient l’avoir, celles qu’on voyait parfois (avant Vigipirate) entrer dans les toilettes des trains de banlieue pour se pomponner ou se dissimuler (selon le sens du trajet), celles qui se voilent pour ne pas être traitées de putes. Cependant, vous avez raison, une grande partie des femmes qui portent le hijab le font par choix individuel, parfois contre leur famille.

On a le droit de penser qu’elles sont aliénées, pas de dicter à quiconque les conditions de sa liberté – ou alors on interdit à une femme de se prostituer librement et je suis pour ma part opposée à cette interdiction. Voilà pourquoi je ne critique pas le voile au nom de la liberté des femmes, mais plutôt du point de vue du problème qu’il pose à la collectivité. Pour commencer, il est une proclamation de séparatisme sexuel: porter le voile c’est adresser à tous les hommes non musulmans un message ostentatoire d’interdit.

Certes, on ne va pas empêcher l’endogamie qui n’est pas, tant s’en faut, une spécialité musulmane. On n’est pas obligé de la proclamer à la face du monde. Ensuite, dans de nombreux cas, le voile n’est pas seulement l’expression d’une croyance mais une affirmation identitaire, souvent ressentie comme hostile, surtout quand il va avec tous les autres colifichets destinés à protéger la «bonne musulmane» du regard de ses concitoyens mais aussi de tout contact physique avec eux (gants, longue robe…). Et nous allons certainement avoir le droit à une nouvelle offensive, très organisée, de burkinis sur nos plages. Je vous concède d’ailleurs que la riposte n’est pas simple. On ne peut pas tout interdire, mais en même temps, ceux qui mènent ces campagnes testent notre capacité à résister collectivement. Rien ne serait pire que de leur adresser un message de soumission.

«Si nous modernes, nous négligeons la tradition, nous l’abandonnons aux fanatiques» dit Hélé Beji dans votre entretien. La critique du séparatisme islamiste qui voudrait reléguer les femmes ne doit-elle pas s’accompagner d’une remise en cause de nos propres sociétés libérales, qui ont brouillé les rapports entre les sexes?

Sous peine de voir les foyers de tension se multiplier, la tradition, qu’elle soit importée ou de souche, ne peut dicter durablement sa loi à une partie de la nation.

D’abord, les rapports entre les sexes sont, par définition, brouillés, instables, mensongers, bref, délicieusement tordus, et c’est à ce scandale que voudraient mettre fin les nouvelles féministes comme les islamistes, tous se caractérisant par l’affriolante conjonction d’ardeurs normatives et de pulsions punitives. Passons.

Ceci étant, je refuse avec la dernière énergie l’équivalence que vous établissez implicitement entre les risques de la liberté et ceux de l’oppression. Peut-être que l’islam radical est une réponse à ce que ses adeptes appellent notre dépravation, mais nous n’allons pas renoncer à celle-ci en acceptant que la société reprenne la main sur les corps des individus, qu’ils soient hommes ou femmes, et que la pesanteur du groupe dicte des choix, notamment en matière de sexualité, qui relèvent pour nous des individus. Hélé Béji, citant Paul Hazard (auteur de La crise de la conscience européenne), explique que beaucoup de musulmans pensent comme Bossuet dans un pays qui pense comme Voltaire.

Le choc des civilisations est un choc de temporalité. Seulement, vous semblez croire que, pour remettre toutes les pendules à l’heure, il faudrait que notre société se ressource moralement. C’est oublier que la grande conquête de la société libérale, née de la nécessité d’en finir avec les guerres de religion, est qu’elle ne prétend plus imposer une morale à tous, mais, plus modestement une règle commune, qui permet de vivre ensemble malgré nos divergences morales, intellectuelles ou religieuses. Si un certain islam échoue à s’acculturer (ou refuse avec détermination de le faire), c’est d’abord en se dérobant à cette exigence fondamentale de pluralisme qui, chez nous, va très loin puisque nous demandons au croyant d’accepter que ses croyances soient moquées.

Nul ne vous oblige à penser comme Voltaire, mais vous ne pouvez forcer personne à penser comme Bossuet. Si vous acceptez que votre voisin se fiche du Ramadan, vous finirez par tolérer que votre fille épouse votre voisin…A minima, il doit y avoir une négociation permanente entre la tradition et la modernité. Mais sous peine de voir les foyers de tension se multiplier, la tradition, qu’elle soit importée ou de souche, ne peut dicter durablement sa loi à une partie de la nation.

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