Le film d’une arabe israélienne : triomphe et menaces de mort

Le film d’une arabe israélienne : triomphe et menaces de mort

« On dit que toutes les histoires ont déjà été racontées. Mais ce sont les histoires des hommes qui ont déjà été racontées», explique Maysaloun Hamoud, auteure et réalisatrice du film ‘In Between’ (Bar Bahar en arabe), qui vient de sortir sur les écrans. Dans son film, Hamoud met en scène un genre de femme qu’on n’a jamais vues à l’écran: les jeunes Arabes israéliennes qui vivent à Tel-Aviv, et plus particulièrement, les jeunes Palestiniennes.

Ni sur terre ni sur mer

Elles parlent couramment l’hébreu, ont des emplois qualifiés, étudient à l’université et participent activement à la vie nocturne et artistique de la ville blanche. Elles ont laissé derrière elles leurs communautés religieuses et sociales conservatrices, dans lesquelles elles ont grandi, pour tenter de se tailler une vie nouvelle et se construire une vie sociale bien à elle. Elles composent une communauté singulière entre deux mondes, celui de la culture juive israélienne dominante et celle arabe musulmane traditionnelle.

« Bar Bahar, c’est un terme métaphysique. Cela signifie « ni sur terre ni sur mer », explique Hamoud. La jeune femme s’exprime dans en hébreu parfait, et il se trouve que c’est la seule langue que nous ayons en commun. Elle me reçoit de son appartement, à Tel Aviv, où elle prend le temps de se poser, de temps en temps, pour descendre des litres de café et promener son chien.

« Ce sentiment de n’être ni sur la terre ferme ni dans l’eau, c’est celui qui habite  toute une génération, qui s’est émancipée de sa culture patriarcale et ses traditions dans laquelle leur enfance a été baignée, pour adopter un mode de vie à l’occidentale. Cette génération ne sait plus si elle est d’ici ou de là-bas. Elle est en quête de liberté, tout en ayant à cœur de préserver son identité. C’est là que réside la quintessence de l’histoire. L’histoire des femmes, surtout.

Par-delà les clichés

Le film met en scène deux colocataires; Laila (Mouna Hawa), une avocate pénaliste spécialisée dans les affaires criminelles, musulmane, qui flirte facilement avec ses collègues juifs et qui travaille dur, tout en recherchant l’âme soeur; Et Salma (Sana Jammalieh), une jeune femme très instruite, issue d’une famille chrétienne, lesbienne, DJ, qui gagne sa vie en tant que Chef.  Les deux femmes mènent une vie tranquille, jusqu’au jour où Noor (Shaden Kanboura) fait irruption dans leur vie, et s’installe comme troisième co locataire de l’appartement, bousculant leur quotidien.

Noor est une musulmane observante qui vient de la ville d’Umm el-Fahm. Sa vie tourne autour de ses études d’informatique à l’université, et de son fiancé Wissam (Henry Andrawes), un musulman traditionnaliste, qui lui rend visite souvent. Le film montre comment Noor va changer au contact de Laila et Salma, et comment les trois femmes vont faire front commun contre les discriminations et le manque de compréhension de la part de la société juive israélienne, ainsi que des acteurs issus de leur environnement culturel originel, qui cherche à restreindre leur liberté et à leur imposer ses lois.

« Ce qui est particulièrement intéressant à propos de Noor, c’est que lorsqu’elle arrive dans cet appartement, elle ne juge pas les deux jeunes femmes, malgrè leurs différences. Elle ne rentre pas en contact avec elles, au début, mais les respecte. C’est pour montrer qu’il est possible de vivre ensemble, bien qu’en étant différents. C’est le cœur de l’histoire. Chacune joue sa partition personnelle », explique Hamoud.

Un succès international

Le film a déjà séduit le public dans le monde entier et surtout en Israël. À l’automne 2016, il a fait sa première mondiale au Festival international du film de Toronto. La critique a été unanimement dithyrambique. Deborah Young, de The Hollywood Reporter, a écrit : «Après avoir vu le premier long métrage de Maysaloun Hamoud, le public a dû revoir très sérieusement ses idées toutes faites, sur le mode de vie des femmes palestiniennes en Israël ».

Le film a été primé à Toronto, puis dans trois autres manifestations du septième art, dont le Festival du film de San Sebastian en Espagne. Sa réputation a ensuite gagné Israël, et la première de ‘In Between’ au Festival international du film de Haifa a été l’évènement le plus courru de la manifestation. Les réceptions qui suivent les projections à Haifa sont  habituellement assez fades, avec des invités qui s’éclipsent rapidemment au fur et à mesure que le buffet s’épuise. Mais ce soir là, l’équipe du film ‘In Between’ et ses acteurs, ont fait la fête avec le public, jusqu’au petit matin. Quelques jours plus tard, le film a remporté le prix du Meilleur premier long métrage et le prix Fedeora de la critique.

Histoires de familles

Mais il s’est encore passé quelque chose de tout à fait inhabituel cette année au Festival de Haïfa; un autre film réalisé par une femme arabe israélienne, a fait l’évènement. Le film ‘Affaires personnelles’, de Maha Haj, qui a remporté le prix du Meilleur film israélien.

‘Personnel affairs’, que l’ont pourrait traduire par  » Histoires de famille », vient de sortir en Israël, mi-février. Présenté d’abord à Cannes, le film de Haj est différent de  » In Between, de par le style et le ton. Il s’agit ici d’une tragi-comédie, qui retrace la vie d’une famille palestinienne, en Israël. Dans une mise en scène qui a quelque chose d’épique, les membres de cette famille, incarnent chacun les différentes voies, qu’empruntent les Arabes israéliens avec leur mode de vie. « L’histoire commence quand un couple assez âgé de Nazareth, en froid l’un avec l’autre, commence à rendre leur progéniture déjà adulte, complètement dingue. Deux de leurs enfants qui sont à Ramallah, une fille qui fait des travaux de ménage et un fils, écrivain en herbe, et leur autre fils, entrepreneur en Suède, tous vont s’y mettre pour tenter de les aider.

Hamoud et Haj ne sont pas les premières femmes israéliennes qui sont réalisatrices. Il y en a eu d’autres, dont Annemarie Jacir et Suha Arraf. Mais aucune n’a jamais eu une telle reconnaissance, à la fois internationale et domestique, comme Hamoud et Haj.  » Les films de femmes et les films palestiniens en général, représentent une nouvelle vague dans le cinéma israélien, qui creuse un nouveau sillon, à la fois de par le fond et la forme « , a déclaré Hamoud.  » Il fallait sauter le pas et c’est ce que j’ai fait avec mon film.

Du singulier à l’universel

Hamoud vit une expérience étonnante, grâce à son film. « Les réactions du public me surprennent à chaque fois. C’est très intéressant de constater que des gens aussi différents, puissent réagir de la même manière, en regardant les mêmes séquences. Ils rient ou sont graves au même moment. Il y a quelque chose d’universel dans ce film. Tout le monde y trouve quelque chose. Il touche le public arabe palestinien, aussi bien que juif.
Nous avons organisé des débats avec le public, après chaque avant-première. Et les mêmes questions ont tendance à revenir à chaque fois. Les gens me demandent tout le temps si ce que je raconte est vrai. Beaucoup de gens en Israël, et ailleurs dans le monde, n’arrivent pas à croire que nos vies ressemblent à ça. Ils ne pensent aux Palestiniens qu’en rapport au conflit, à la politique. Ils ne peuvent pas imaginer que ce sont des personnes réelles, comme mes personnages, que nous sommes émancipés, et qu’il n’y a rien de bizarre à ça.

 » Partout dans le monde. Il existe un underground culturel arabe, semblable à ce qui est dépeint dans le film, dans lequel gravitent artistes, homosexuels, et féministes, et sont une composante non négligeable de ces sociétés. Et pas seulement à Tel-Aviv. Ce type d’histoire pourrait se dérouler aussi bien en Occident, au Liban, en Egypte, ou en Jordanie.  »

Maral Quttieneh, productrice de films et chercheur à Jérusalem-Est, s’est rendue à Haïfa avec un groupe d’amis pour assister à la première israélienne de ‘In Between’. « Je suis restée skotchée. C’est tellement vrai, si réel », a-t-elle confié au Jérusalem Post.

Des contraditions en partage

Le film se concentre sur la vie des Israéliens arabes et les Juifs Israéliens ne font que de brèves apparitions. Pour autant elles sont assez éloquentes et révélatrices d’une certaine réalité. Par exemple dans une des scènes du film, la vendeuse d’une boutique branchée se fige lorsqu’elle entend Laila et Salma parler en arabe. Dans une autre, le manager hipster du restaurant où travaille Salma, lui interdit de parler l’arabe, ce qui provoque la colère de la jeune femme. Quand elle postule pour un nouvel emploi dans un bar de Tel Aviv, le tenancier un peu bohème, qui se tient derrière le comptoir, incapable d’identifier son accent, lui demande si elle est  originaire d’Amérique du Sud. Quand elle lui dit qu’elle est palestinienne, il répond laconiquement : «Cool», comme s’il lui découvrait soudain un côté exotique intéressant.

Quttieneh espère bien que le public juif sera au rendez-vous et contribuera au succès du film.  « J’espère que cela va les aider à voir les Palestiniens comme des êtres humains, comme des gens qui partagent les mêmes problèmes financiers et sociaux qu’eux. Autrement que comme des esclaves, ou des terroristes. Ce pays est plein de contradictions et nous faisons tous partie de ces contradictions. « 

Critiques et menaces de mort

Un seul bémol, à cet engouement généralisé, les islamistes extrêmistes, qui sont allés jusqu’à menacer la réalisatrice de mort. Hamoud les prend très au sérieux mais relativise : « J’ai eu des menaces de mort, mais ça en vaut la peine », avoue-t-elle, en précisant que ses amis font bloc autour d’elle et veillent.

Des associations laïques, et des israéliens arabes libéraux, ont pour leur part tancé sa représentation de Wissam, le musulman dévot, qui violente sa fiancée de façon choquante. Mais Hamoud fait face à ce genre de critique. «Cela trahi la faiblesse des hommes. Les femmes sont plus fortes. Elles sont capables de faire des choix difficiles, même si elles doivent en payer le prix. Le personnage de Wissam est caractéristique d’une certaine culture conservatrice, dans laquelle c’est l’homme qui doit tout contrôler. Et quand ce contrôle lui échappe, il devient violent. La scène de viol dans le film, ne traduit pas un besoin sexuel qui s’assouvit avec violence. Le  sexe est tout à fait étranger aux préoccupations du protagoniste à ce moment là. C’est le pouvoir son mobile. Il viole pour reprendre le contrôle.  »

Hamoud est également critiquée par ses pairs qui lui reprochent de ne pas avoir refusé les subvensions du Fond israélien pour le cinéma, ainsi que de sociétés de production israéliennes, comme d’autres cinéastes arabes israéliens, notamment Hany Abu-Assad et Elia Suleiman, ont choisi de le faire. Encore une fois, elle ne mâche pas ses mots pour leur répondre.

 » Pourquoi ne pas accepter ses fonds ? Nous représentons 20% de la population, nous payons des impôts. Nous sommes Palestiniens et nous sommes Israéliens et les gens ne savent pas quoi en penser. Il y en a qui m’ont dit : «ne prenez pas d’argent israélien, prenez un financement arabe.» C’est un oxymore. Il n’y a pas de fonds pour le cinéma arabe, il n’y avait rien à tirer de ce côté là. « 

Un confluent d’influences

Hamoud doit beaucoup à sa famille qui l’a encouragée. Elle est la fille de parents arabes israéliens, née à Budapest, où son père fréquentait l’école de médecine. Une fois son diplôme de chirurgien en poche, il est rentré en Israël avec sa famille, pour exercer au Centre médical Soroka à Beersheba.

« Depuis toute petite, il y a toujours eu une caméra à la maison. Mon père faisait des films amateur. C’était un passe-temps. Mes parents sont très fiers de moi, ils sont heureux. Ils ont vu le film au Festival de Haifa. Le monde que je montre dans le film n’est pas le leur. S’il avait pu choisir, mon père aurait préféré que je fasse du droit. Mais maintenant, mon frère étudie le droit et ma sœur la médecine.

Hamoud a vu beaucoup de films en vidéo et sur DVD. Le premier film qu’elle a vu au cinéma, c’était Titanic. Après ça, elle est rapidement devenue une véritable cinéphile et en ce moment ce qu’elle aime au cinéma c’est ce qui tournent autour de ce qu’on appelle la culture geek.

Michael Haneke est un des cinéastes qui l’ont le plus fortement influencée. Elle cite aussi Pedro Almodovar comme faisant partie de ses réalisateurs favoris, d’ailleurs leur influence à tous les deux est perceptible dans son film.  » Quand ‘ In Between’ est sorti en Espagne, ils ont adoré, et j’ai exhulté, car j’étais très heureuse que ce soit un succès dans le pays d’Almodovar », se souvient-elle. « J’aime aussi beaucoup Stanley Kubrick. Il excelle dans le détail et la minutie. C’est un maître du septième art. Bernardo Bertolucci, a aussi beaucoup compté, et les réalisateurs qui ont un monde onirique, de façon générale, l’attirent.  »

Parmi les films plus récents qui l’ont marquée, elle mentionne Ajami, le film nommé pour les Oscars par Scandar Copti et Yaron Shani sur Jaffa.

« Il a une perspective différente. Il met en scène une population qu’on voit rarement à l’écran. Habituellement, les films sont réalisés sur des Palestiniens qui vivent au-delà de la Ligne Verte. Mais ça, c’était un film sur les Palestiniens à Jaffa.

 » Quand j’ai vu West Beirut de Ziad Doueiri, en 2002, j’ai envisagé le cinéma différemment. J’ai pensé, M….e alors, c’est ça ce que je veux faire, c’est West Beirut. Mon West Beirut. « J’ai rencontré Doueri quand il était à Tel-Aviv pour le tournage de ‘ The Attack’. Il a été une source d’inspiration pour moi et un mentor. L’alliage entre une intrigue personnelle intégrée à l’histoire de la guerre était si intense. Le film n’a pas obtenu la reconnaissance qu’il méritait. C’est un chef-d’œuvre.

Un mentor de tout premier plan

A Jérusalem, où elle a vécu pendant des années, elle s’était liée d’amitié avec des artistes, qui étudiaient à l’Académie Bezalel des Arts et du Design. Lorsqu’elle a décidé de devenir cinéaste, elle s’est alors tout naturellement inscrite à l’école Sam Spiegel pour le cinéma et la télévision. Mais finalement elle a décidée de fréquenter l’école d’art de Minshar, à Tel-Aviv. Elle a fait ce choix tout à fait par hasard. Mais il se trouve que c’est là qu’elle a rencontré Shlomi Elkabetz, qui a été un de ses professeurs. Elkabetz est surtout connu pour sa trilogie de films, « Prendre femme », « Shiva » et  » Le Gett », qu’il a co-réalisée avec sa sœur, Ronit Elkabetz, fauchée par un cancer en 2016.

 » Shlomi y donnait des cours sur la direction d’acteurs. Et nous sommes devenus amis. ça c’est passé comme ça; j’ai écrit mon idée de film sur une demi-page, en décrivant tous les personnages. Et sans en attendre quoi que ce soit, je l’ai fait lire à Shlomi, parce que c’est quelqu’un que je respecte. Il n’avait encore jamais travaillé sur un projet qui n’était pas le sien. A ce moment là, je ne pouvais même pas imaginer qu’il puisse vouloir produire le film. Mais il se trouve qu’il a aimé l’idée et ça a été le cadeau de ma vie. Parce que dès qu’il m’a annoncé que ça lui plaisait et qu’il allait me produire, j’ai su que le film se ferait. Je me suis plongée dans le développement du scénario. Il m’a coachée. Il était comme le père et la mère du projet. Il m’a mis en relation avec le scénariste Yuval Aharoni Yuval, qui a travaillé avec moi pendant trois ans. Et pendant tout ce temps, je n’ai jamais douté que le film verrait le jour. « 

Tandis que ‘In Between’, sélectionné pour participer à d’autres festivals en 2018, continue sa carrière triomphale, à la conquête des publics du monde entier, y compris en Europe, en Amérique du Nord et en Australie, la réalisatrice travaille déjà à son prochain projet. « Je veux continuer à raconter l’histoire de mes personnages dans une trilogie. Je veux faire un film sur Laila, déconnectée de la société dans laquelle elle a grandi. Ce personnage est notre alter ego à nous tous. Je vais fouiller  sa vie encore plus profondément ».
Hamoud a déjà prouvé qu’elle maîtrisait les arcanes du langage cinématographique, nécessaire pour raconter son histoire. Une nouvelle vague à suivre, donc.

HANNAH BROWN

Jerusalem Post – adaptation Kathie Kriegel

7 commentaires

  1. « née à Budapest, où son père fréquentait l’école de médecine. Une fois son diplôme de chirurgien en poche, il est rentré en Israël avec sa famille, pour exercer ». Les médecins juifs français qui se voient refuser l’équivalence de leurs diplômes lors de l’alya apprécieront.

  2. Voila un film israélien fait par une arabe: rien d’extraordinaire. Je viens de voir un film arabe « tempète de sable » fait par une juive israelienne (c’est d’ailleurs un excellent film).

  3. A Ami Artsi, je dis tout simplement, il faut savoir sur quoi elle oriente son film ?
    Sur l’homosexualité rejetté par la société israélo-palestinienne ?
    Ou sur le conflit des ces femmes émancipées Palestiniennes au regard des Israéliennes ?
    Il faut choisir, ou ça fait balagan ! à moins qu’elle ait voulu noyer le poisson !

  4. Dommage qu’elle mêle, homosexualité et relations israélo-palestiniennes.
    je ne vois pas l ‘intérêt dans ce film.
    Quant à savoir comment les Israéliens voient ces femmes émancipées musulmanes, ça n’est pas un problème.
    J’aimerai bien savoir comment ces femmes Palestiniennes voient la population israélienne ?

  5. « Un seul bémol, à cet engouement généralisé, les islamistes extrémistes » et… Que disent les « islamistes modérés », alors ? Les obscurantistes progressistes ont-il un avis sur la question ? Cela ne contrariera-t-il pas les fanatiques tempérés ? Mais alors que faire des fous d’Allah raisonnables ?

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