Et les Alliés que savaient-ils de la Shoah ? ©

Et les Alliés que savaient-ils de la Shoah ? ©

Pourquoi les informations sur le génocide ne sont-elles pas toujours transmises ? Sinon, dans quelle mesure ont-elles été étouffées ? On peut distinguer deux raisons majeures pour expliquer le silence des Alliés, du moins dans un premier temps.

La première vient de ceux qui écartent la possibilité d’un génocide. Pour ceux-là, toutes les guerres suscitent des atrocités, et la Grande Guerre encore proche n’en a pas manqué : il faut donc éviter de céder au bourrage de crâne. Il s’agit seulement de pogroms, un épisode fréquent dans l’histoire juive.

La deuxième réaction est différente. L’information est si énorme, si effrayante, qu’elle paraît invraisemblable. Est-ce l’incapacité des Alliés à prendre conscience du massacre à l’encontre des Juifs qui explique leur passivité ? Car les Américains, Britanniques et Soviétiques n’engagent pas contre l’Allemagne nazie la guerre psychologique qui aurait pu contribuer à venir au secours des victimes.

La question juive apparaît comme un point mineur pour des raisons stratégiques. Ce qui prime, en somme, c’est la victoire. Pour les trois Grands, le sauvetage des Juifs n’est pas une priorité.

Pour les Soviétiques, les Juifs sont des victimes parmi d’autres 38. À aucun moment, la menace spécifique qui pèse sur les populations juives dans les zones de combat et les régions occupées par les nazis n’est prise en compte. Pourtant, il est établi que le gouvernement soviétique fut vite alerté des massacres commis par les einsatzgruppen. Dans les territoires envahis par la Wehrmacht, les témoins oculaires sont nombreux et l’information circule, relayée par les partisans.

Ainsi avant même la tuerie de Babi Yar, à Kiev, les 29 et 30 septembre 1941, modèle des tueries de masse, Radio Moscou consacre le dimanche 24 août 1941, une émission « destinée aux Juifs du monde entier ».

Informé par ses services de renseignements que les Allemands massacrent d’innombrables civils dans les zones soviétiques soumises à leur joug. Winston Churchill, Premier ministre du Royaume-Uni, lance un avertissement aux nazis dans son discours à la Nation du 24 août 1941 : « Depuis les invasions mongoles au xiie siècle, on n’a jamais assisté en Europe à des pratiques d’assassinat méthodique et sans pitié à une pareille échelle. Nous sommes en présence d’un crime sans nom […]. Quand sonnera l’heure de la libération de l’Europe, l’heure sonnera aussi du châtiment. » Rappelons que les massacres ont commencé en juin 1941.

À la fin de l’année 1942, l’attention que provoque la Solution finale est inégale selon les milieux et les circonstances. Toutefois, le 17 décembre 1942, les gouvernements alliés et le Comité national français publient une déclaration commune 39 décrivant avec de nombreux détails les conditions de vie dans le « principal abattoir nazi » en Pologne, et promettent le châtiment des auteurs de ces crimes après la guerre, sans distinguer vraiment le malheur des Juifs. La déclaration reçoit un grand écho dans la presse américaine et britannique.

Le 1er janvier 1943, l’URSS se joint aux Anglo-Américains pour lancer à Moscou une proclamation qui promet des représailles contre les auteurs de crimes de guerre mais reste muette sur le sort particulier réservé aux Juifs. Roosevelt n’amende ce texte en y citant le cas des Juifs qu’en mars 1944.

Les Juifs américains commencent à agir auprès de leurs gouvernements afin que leur pays accueille de nouveaux immigrants. Ils demandent à la Grande-Bretagne d’ouvrir les portes de la Palestine.

Mais au début de l’année 1943, le ton change à Washington et à Londres. On met une sourdine à cette information, et on cherche à faire de la rétention d’informations. En mars 1943, le secrétaire d’état américain Cordell Hull, « souleva la question des soixante mille ou soixante-dix mille Juifs qui se trouvent en Bulgarie, et qui sont menacés d’anéantissement si nous n’arrivons pas à les faire sortir 40 ». La réponse du ministre des Affaires étrangères britanniques, Anthony Eden, fut décevante : elle invitait à la prudence.

En avril 1943, la conférence des Bermudes, pour analyser — comme naguère Évian — le problème des réfugiés. Londres et Washington échangent leurs points de vue selon lesquels il faut d’abord gagner la guerre, ne pas tenter d’évacuer des Juifs de Pologne vers la Palestine, ne pas affaiblir les moyens réservés aux transports de munitions et de troupes pour les destiner aux Juifs. C’est un échec dont on peut retenir deux faits majeurs : d’une part, les participants à la conférence refusent de traiter le problème juif comme un sujet particulier, d’autre part, ils ne veulent pas proposer l’évacuation des Juifs réfugiés dans les pays neutres.

Un témoignage poignant permet de bien cerner l’étendue du problème concernant l’abandon des Juifs. Samuel Zygelboim, représentant du Bund auprès du gouvernement polonais à Londres, se suicide le 11 mai 1943, deux semaines après la fin de la conférence des Bermudes, pour attirer l’attention du monde sur le drame qui se joue pour les Juifs de Varsovie, en laissant ce message posthume : « Le dernier acte d’une tragédie qui n’a pas d’égale dans l’histoire se déroule actuellement derrière les murs du ghetto. La responsabilité du crime d’extermination totale des populations juives en Pologne incombe en premier lieu aux fauteurs de massacre, mais elle pèse indirectement sur l’humanité entière, sur les peuples et sur les gouvernements des nations alliées qui n’ont jusqu’ici entrepris aucune action concrète pour arrêter ce crime 42. »

C’est à bon droit que l’on parle de l’abandon des Juifs, et chacun a ses raisons. Ainsi, la Grande-Bretagne exerce de lourdes responsabilités en Palestine. Puissance mandataire, elle s’est engagée dans une politique contradictoire qui cherche à louvoyer entre deux groupes nationaux opposés. Dès 1933, face à l’afflux d’immigrants juifs en Palestine, en particulier venant d’Allemagne et de Pologne, le nationalisme arabe est exacerbé.

Le gouvernement britannique publie, en 1939, un Livre Blanc qui fixe à soixante-quinze mille seulement le nombre de Juifs qui pourraient immigrer dans les cinq années suivantes. Cette sanction est prise pour rassurer les Arabes inquiets de cet afflux.

Si les Alliés parvenaient à sauver de l’enfer nazi des centaines de milliers de Juifs, que se passerait-il ? Les laisserait-on entrer en Palestine ? Courrait-on le risque de provoquer un nouvel accès de colère des Arabes, déjà sensibles aux slogans antibritanniques de la propagande allemande ? Ne vaut-il pas mieux fermer les yeux sur le drame de l’Europe plutôt que de provoquer une menace sur l’Empire ?

Quant aux autorités américaines, elles expriment des sentiments contradictoires. Elles ne restent pas insensibles à la sauvagerie des nazis, mais elles maintiennent les lois de quotas qui limitent très strictement l’immigration. Il n’est pas question de laisser entrer un plus grand nombre de réfugiés.

Les Juifs américains, le président américain et une bonne partie de la presse tentent néanmoins de bousculer l’administration. C’est Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor, qui provoque ce changement. Le 7 janvier, le président américain est désormais convaincu de la culpabilité des Alliés vis-à-vis des Juifs. Un bureau des réfugiés de guerre, War Refugees Board ou WRB, est créé pour s’opposer aux « plans nazis visant à l’extermination des Juifs ». Roosevelt autorise l’engagement de certaines tractations avec les nazis, en Hongrie. À partir du 8 juillet 1944, le diplomate suédois, Raoul Wallenberg, distribue un grand nombre de passeports aux Juifs hongrois.

Grâce à des fonds collectés, des Juifs ont pu être sauvés à Budapest. Mais pour l’historien américain Wyman, auteur de L’Abandon des Juifs, c’est « trop peu et trop tard ». D’autant que les camps d’extermination, repérés et photographiés par des avions de reconnaissance, continuent de fonctionner.

Pourtant, ces camps ne sont pas bombardés : les Alliés refusent le bombardement des lignes de chemin de fer. N’aurait-il  pas pourtant causé un retard décisif pour les opérations de déportations ? Et les États-Unis refusent le marchandage que propose Himmler 45. En effet, en mai 1944, ce dernier, par l’intermédiaire d’Eichmann, veut échanger un million de Juifs contre dix mille camions, du café, du thé, du cacao. Joël Brand est chargé de transmettre aux gouvernements alliés. Il s’entend répondre par Lord Moyne, délégué anglais en Égypte : « Qu’est-ce que je ferais d’un million de Juifs, où les mettrais-je ? »

Ainsi Wyman  explique par des motifs d’ordre essentiellement intérieur la politique américaine à l’égard des réfugiés et de l’immigration, laquelle — en dépit de l’effort de guerre — a pu susciter un profond sentiment d’abandon.

Joël Guedj

1 commentaire

  1. Les Juifs n’auront jamais d’alliés sûrs ils n’ont que d’anecdotiques complices trompeurs!
    Aujourd’hui comme hier.
    A bon entendeurs salut!

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