Culture

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Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la cinquième d’entre elles (pour lire les quatre premières : Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN©Lettres d’Israël II, par Maurice-Ruben HAYOUN©Lettres d’Israël III, par Maurice-Ruben HAYOUN© et Lettres d’Israël IV, par Maurice-Ruben HAYOUN©)


Lettres d’Israël V : Au bord de la Mer Morte

Chaque fois que nous entreprenons ce voyage vers ce site le plus bas au monde qu’est la Mer Morte – par rapport au niveau de la mer-, je suis plongé dans mes pensées. Nul autre paysage dans ce pays, celui de nos lointains ancêtres, n’évoque plus que celui-ci notre vieille histoire.

Il a fait très chaud durant toute la journée d’hier. Au milieu de la nuit, j’ai pu observer à la jumelle le thermomètre de la plage : 22° vers quatre heures du matin. Ce vendredi, le long de la route vers la Mer morte, la chaleur a regagné en intensité.Image satellite de la mer Morte en 1992.

Ce paysage quasi lunaire avec des traces inimaginables de l’érosion éolienne ou autre, me rappelle toujours la saga abrahamique, ce personnage semi légendaire qui a fondé, sans le savoir vraiment, l’identité juive, même la nôtre, contemporaine.

Ernest Renan avait un peu raison de dire que le désert est monothéiste. Rien ne bouge, rien n’est à l’échelle humaine, l’homme, pour y survivre, doit vraiment s’atteler à la tâche.

Pas une goutte d’eau, pas un brin d’herbe Rien, absolument rien. De temps en temps des camps de bédouins, avec des chèvres faméliques qui tentent de brouter quelque chose. Parfois un chameau. Mais nul être humain n’est visible : les bédouins se mettent à l’abri sous la tente, sirotent leur thé sirupeux et sont très économes de la moindre mobilité. C’est qu’il faudrait alors se réhydrater chaque fois et ici l’eau est une denrée rare.

Danielle tient à conduire, ce qui me permet de m’abîmer dans mes pensées.

En 2011, j’avais fait paraître aux éditions Ellipses à Paris un livre intitulé Abraham, un patriarche dans l’Histoire. Peut-être aurais je dû, avant la rédaction finale, venir me ressourcer ici…Résultat de recherche d'images pour "abraham un patriarche dans l'histoire"

Car nul ne peut rester insensible en contemplant ce paysage, probablement unique au monde, par sa situation.

Le livre de la Genèse est l’un des plus complexes de la Bible hébraïque. Il contient cinquante chapitres et les chapitres 12 à 25 sont dévolus à la saga abrahamique.

Après c’est la vie d’Isaac (notamment au chapitre 22 sa ligature) et de Jacob… Mais la personnalité qui se dégage le plus et devient emblématique est bien celle de Joseph qui est traitée du chapitre 37 au chapitre 50, presque autant que son arrière-grand père le patriarche Abraham. Lequel connaissait ce territoire comme sa poche puisqu’il l’a sillonné de long en large, comme le note littéralement la Bible hébraïque.

Les montagnes défilent devant mes yeux et j’imagine Abraham sous sa tente, puis assis devant elle, accueillant les voyageurs ou les trois anges qui se font passer pour de paisibles caravaniers alors qu’ils ont pour mission de détruire  les deux villes pécheresses, Sodome et Gomorrhe.

Mais aussi de faire d’autres annonces, plus réjouissantes, notamment la naissance d’Isaac.

Les scripteurs du livre de la Genèse ont ressenti le besoin d’installer, pour ainsi dire, un patriarche, comme l’expliquait brillamment M. Albert de Pury. C’est peut-être ici l’authentique berceau de la religion d’Israël, une religion qui faisait ses premiers pas dans un environnement si oriental avec des nomades juchés sur des dromadaires, effectuant des transhumances suivant les saisons, suivis ou précédés de leurs troupeaux.

Mais ces descriptions ne sont qu’une toile de fond, l’objectif des rédacteurs est de montrer que même Abraham, sans avoir reçu la Torah de Dieu, en appliquait déjà les commandements à la lettres. Et le Talmud, fidèle à son habitude, amplifie encore plus cette fidélité et cette obéissance en soulignant que le patriarche était au fait même de la tradition orale, alors que celle-ci ne verra le jour que des siècles et des siècles plus tard. En effet, la critique biblique établit conjecturalement la vie d’Abraham vers 1850 avant notre ère.

Un panneau de signalisation interrompt mes réflexions : en caractères hébreux et arabes, il indique qu’il faut ralentir, car il y a devant nous un barrage militaire. Et en effet, des soldats, plutôt jeunes et lourdement armés, montent la garde de manière débonnaire. Sur le bas côté de la route est stationnée une jeep militaire hérissée d’antennes. Les soldats jettent un coup d’œil rapide, mais c’est plus loin, lorsqu’on se rapproche de Eyn Boqéq, que leurs camarades font ouvrir le coffre de la voiture.

La vision de ces deux jeunes gens et de cette jeune fille portant leur fusil d’assaut en bandoulière me rappelle d’autres choses, et notamment la visite du président Donald Trump en Israël.

La psychologie de ce peuple est largement déterminée par l’extérieur. Le point numéro un de la politique intérieure d’Israël, c’est la politique extérieure !

Seul un tel peuple pouvait faire au reste de l’humanité l’apostolat du messianisme. C’est la formule plus élaborée de l’idée populaire : demain, cela ira mieux : ihyé tov. Mais jamais hic et nunc.

Mais en dépit d’un état de guerre permanent depuis sa création si controversée mais légitime et absolument fondée, l’Etat d’Israël qui se proclame un Etat juif, est devenu l’une des premières puissances technologiques et militaires au monde.

On le nomme la Start up nation. Il est rare de trouver des appareils électroniques d’usage courant sans quelques composants découverts et commercialisés en Israël : dans les avions, les téléphones portables et tant d’autres instruments.

Et puis, il suffit de se concentrer sur la route goudronnée, bien signalée, avec des espaces de repos, des stations services, etc…

L’hostilité quasi générale n’a pas frappé d’immobilisme, n’a pas paralysé le génie créatif du peuple juif, tant ici qu’ailleurs.

Il ne s’agit pas de déclarations d’ordre apologétique. Tous ceux qui s’acharnent à dénoncer Israël devraient plutôt l’imiter ou suivre ses conseils. Le défunt premier ministre d’Israël, Itshaq Rabin, avait jadis dans un très beau discours rendu hommage à la sagesse et à l’ingéniosité du peuple juif. Et il avait raison.

Mais je doute que la paix apparaisse de notre vivant. Voilà pourquoi les liturgistes juifs ont ajouté à l’invocation de l’avènement messianique la formule : bi-mehéra beyaménou, vite et de nos jours, de notre vivant… Cette redondance est voulue, intentionnelle. 

Toujours cette course contre la montre du peuple juif, toujours cette temporalité qui sort du temps qui passe pour adhérer à l’éternité.

Déjà le talmud avait frappé deux formules que Heidegger aurait dû méditer en publiant en 1927 Sein und Zeit. IL s’agit de Hayyé Olam et Hayyé sha’a : l’éternité face au temps qui passe. La stabilité face à la fugacité.Résultat de recherche d'images pour "sein und zeit"Résultat de recherche d'images pour "sein und zeit"

Mais Danielle m’arrache à mes pensées en me disant que nous sommes arrivés à bon port. Encore un chabbat au Herodes de yam ha mélah avec tous ces plats marocains relevés et cette ambiance unique en son genre.

La moitié des nationalités du monde est ici représentée. Et surtout tous les maîtres d’hôtel sont des bédouins, y compris le principal manager, mon ami Ismaïl…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la quatrième d’entre elles (pour lire les trois premières : Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN©Lettres d’Israël II, par Maurice-Ruben HAYOUN© et Lettres d’Israël III, par Maurice-Ruben HAYOUN©).


Lettres d’Israël IV : Au bord de l’eau

Dans une station balnéaire avec des kilomètres de plage au sable fin sans le moindre galet, un peu comme à Agadir, la baignade compte beaucoup. Les gens sont là, certes en moindre nombre qu’au cours du mois d’août où se déversent ici toutes les banlieues de Paris, mais on ne peut pas dire que la plage soit déserte, comme dirait Aznavour.

Ici, comme dans les rues de cette ville balnéaire, le français est la langue la plus usitée, avant l’hébreu et le russe. C’est une véritable mosaïque qui se déploie sous vos yeux.

En général, mis à part le mois d’août, je peux lire tranquillement des textes difficiles (Heidegger, Arendt, etc…) et la plage n’est guère brillante. Tout cela change lorsque les Français viennent.

Ce sont eux, d’ailleurs, qui sont aussi là, mais ce n’est pas la même clientèle. Il s’agit principalement de retraités français qui ont fait leur alya mais qui n’ont pas coupé tout lien avec la France.

Leurs conversations gravitent toujours autour des mêmes sujets : le taux de convertibilité de l’Euro, monnaie en laquelle est libellée leur pension… Ensuite viennent les difficultés d’insertion surtout pour des personnes âgées qui ne peuvent pas assimiler l’hébreu. J’ai même entendu une dame dire : nous sommes ici des analphabètes ! Elle a raison, mais à qui la faute ? Certes, il faut avoir de la compassion pour des gens d’un certain âge, peu cultivés, mais qui ne sont plus en mesure d’acquérir les bases d’une langue sémitique, si différente du français, langue indo-européenne. Et qui sont perdus, incapables de déchiffrer l’alphabet hébraïque, de comprendre ce que leur dit le guichetier de la banque. Heureusement, il y a un francophone qu’on appelle à la rescousse ; mais au lieu de durer cinq minutes, l’explication prend une bonne demi-heure.

On entend aussi des critiques accablantes contre les Israéliens, surtout les commerçants et les artisans qui considèrent ceux qui viennent de l’extérieur, comme de véritables vaches laitières, taillables et corvéables à merci.

Il y a, certes, à prendre et à laisser. Il est indéniable que l’Israélien moyen abuse de l’inexpérience et ou de la naïveté du nouveau venu, qui se croit protégé de tous ces requins par d’hypothétiques ou imaginaires valeurs juives. Je ne vais pas donner d’exemples que les antisémites pourraient nous envoyer à la figure.

Si vous voulez acheter des cartes SIM, réparer votre portable, faire marcher votre téléviseur, remettre à jour la climatisation ou l’eau chaude, c’est un véritable parcours du combattant. Je puis en parler en connaissance de cause.

D’autres subissent comme un traumatisme les vicissitudes entourant l’achat d’un appartement. Ici, tous les avocats sont aussi notaires et les choses ne se passent pas toujours sans accrocs.

Un vieille dame, non loin de mon transat, hurle au téléphone en français sa mésaventure de ce matin même à la banque. On l’a fait attendre, elle a à peine pu visiter son coffre… Une autre se plaint des incivilités de l’Israélien moyen qui ne dit jamais ni bonjour ni merci… C’est du moins ce que ces braves dames disent. Mais elles n’ont pas entièrement tort…

Il existe incontestablement un fossé entre les deux cultures, celle du pays d’origine et celle du pays d’accueil. Quiconque s’attendrait à trouver ici le même service qu’en Europe, en France ou en Suisse, ferait fausse route et se préparerait de tristes lendemains.

Comment s’explique cette rugosité israélienne (ha hispous ha israélien) ?

La guerre, les lendemains incertains, une administration tâtillonne, les périodes militaires obligatoires, la vie chère, le terrorisme, la pression des religieux, la crise du logement, l’enseignement supérieur payant ? Ou d’autres choses ?

Peut-être une volonté délibérée animant les éducateurs et les pédagogues israéliens de produire un Juif nouveau, fier de lui-même, valeureux, courageux, défiant le monde entier… J’y crois un petit peu et ce n’est pas pour me déplaire. Mais cela reste difficile à supporter car l’éducation reçue ne s’emboîte guère avec ce qui se passe en Israël.

A toutes ces récriminations, plus ou moins fondées, les Israéliens natifs, les sabras, répondent que ce n’est rien, comparé aux défis que le pays doit relever à toute heure du jour et de la nuit, confronté à la méchanceté, à la cruauté des ennemis d’Israël qui proclament urbi et orbi sa disparition. Mieux vaut un soldat courageux, valeureux qu’un individu policé et bien élevé…

Comment départager les deux parties ? Comment établir une passerelle entre ces deux visions ? La société israélienne évolue selon des critères qui lui sont propres. Elle bouge sans cesse, comme les routes et les infrastructures de ce pays. Certains sont pour d’autres sont contre. Sommes nous à l’orée d’un point de fracture ? J’espère que non, même si la vraie cassure oppose les religieux aux laïcs.

Selon moi, l’élite rabbinique locale n’a pas accompli l’effet qu’on attendait d’elle. Elle se préoccupe plus de son pouvoir d’achat et de sa situation matérielle que de l’avenir spirituel de la nation. Or, mis à part les rabbins, aucun autre corps n’est en mesure de le faire.

On m’a raconté des comportements de gardiens de la foi qui font flèche de tout bois pour s’assurer des revenus et un niveau de vie confortable. Je ne suis pas contre. Mais le rabbinat est une vocation, ce n’est pas une profession avec échelle mobile des salaires ou cumul de points de retraite. Israël est très fort militairement, c’est bien et c’est même rassurant. Mais il ne doit pas accumuler les retards spirituellement.

Il nous faut des rabbins convaincus, fidèles, conscients de leurs devoirs vis à vis de nous tous. Il faut laisser à d’autres le trafic ou le commerce des indulgences. On oublie que pour être un Etat juif et le rester il faut que cette condition soit remplie : le respect des enseignements de la Tora, d’abord par ceux qui sont chargés de l’enseigner au kelal Israël…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Château Mercier de Serre
Pour un dialogue (réussi) des cultures occidentales et orientales
au Château Mercier de Sierre

Par Maurice-Ruben HAYOUN©

Dans le canton du Valais, où naquit mon ami le grand journaliste genevois Pascal Décaillet, j’ai pu enfin visiter le fameux château Mercier et y résider avec Danielle durant quelques jours.Résultat de recherche d'images pour "chateau de mercier sierre"

Cela m’a rappelé des souvenirs d’adolescence, puisque j’allais souvent dans cette région suisse avec les colonies de vacances des CCVL.

Je connais bien Urlrichen, Reckingen et d’autres lieux dits où nous nous rendions avec ces fameux trains à crémaillère dont je me demandais jadis comment ils pouvaient grimper aussi haut et nous conduire à bon port.

Image illustrative de l'article UlrichenC’était ce côté carte postale de la Suisse qui m’a toujours plu, avec ses montagnes qui se découpaient sur un fond de ciel bleu mais parfois aussi brumeux, comme ce fut le cas durant un seul après midi, au cours de ce séjour de retrouvailles avec cette belle région, où tous les flancs de montagne sont plantés de pieds de vignes.. Je me suis laissé dire qu’il existait dans cette belle région plusieurs centaines de marques de vins, tant rouges que blancs, cette dernière catégorie ayant incontestablement ma préférence.

L’invitation, adressée par notre ami Monsieur René-Pierre Antille, prévoyait un débat amical avec mon collègue Rachid Benzine sur de nouvelles approches du judaïsme et de l’islam.

Tout s’est très bien passé devant un auditoire nombreux, attentif et aussi exigeant.

Maroun-Atallah
le Père Maroun Atallah

J’ai aussi eu l’insigne honneur de recevoir la visite de mon éminent ami le Père Maroun Attalah du Liban, passé par Sierre au château, juste pour me saluer car il était attendu ailleurs.

Nous eûmes à peine le temps de nous donner l’accolade et de faire une photographie à trois avec Danielle. Après, ce père maronite absolument adorable, que j’appelle un homme de Dieu, était déjà parti vers d’autres destinations.

Comme je le disais, cette région est belle, riche, bien entretenue et ferait pâlir d’envie bien des régions françaises. Mais ce n’est pas le sujet. Et les habitants ont de l’humour. Nous avons pris le funiculaire pour monter jusqu’à Montana, car, faute de temps, nous ne sommes pas allés à Cran où nous avons pourtant de la famille. Et Danielle a demandé au contrôleur du funiculaire comment cela marchait… Et l’homme a répondu dans un grand éclat de rire : Mais à l’électricité, Madame !!

Description de cette image, également commentée ci-après
Dr Nedim Gürsel

J’ai assisté à la plupart des conférences, notamment à celle portant sur la Turquie. Et des deux protagonistes, c’est le célèbre écrivain turc le Dr Nedim Gürsel qui a emporté mon adhésion. Son protagoniste, qui semblait bien connaître la question, n’a pas réussi à se dégager d’une posture idéologique, digne de tous les intellectuels de gauche.

J’ai été plus qu’agacé quand il a dit verbatim que l’expression judéo-christianisme provoquait chez lui un réflexion nauséeux. C’est largement excessif et les provocations inutiles ne forcent pas l’attention du public. Personne n’a réagi car ce qui est excessif est insignifiant.

Personnellement, j’ai une dette envers la Turquie du début du XVIe siècle, car elle recueilli un de mes ancêtres du côté maternel, venu d’Espagne.

Ma mère s’appelait Gracia Elmosnino, et était une descendante du célèbre kabbaliste Moshé Elmosnino qui publia à Izmir, quelques décennies après son arrivée sur cette terre d’asile, un ouvrage sur la mystique juive. Plus tard, il y aura le talmudiste Hasdaï Elmosnino de Tétouan dont on peut consulter la vie et l’œuvre dans l’Encyclopaedia Judaica.

Au cours du déjeuner, j’ai pu m’entretenir avec Monsieur Günzel, qui réside à Paris et qui porte un jugement équilibré sur la situation socio-politique prévalant dans son pays.

Une autre conférence a retenu toute mon attention, ce fut celle prononcée par mon éminent ami, le professeur Charles Mela, sur la Chanson de Roland. Ce fut magnifique et surtout l’interprétation profonde et tout à fait originale donnée de cette chanson qui a parfois été quelque peu dévoyée, voire instrumentalisée, à des fins qui lui sont étrangères.

Je ne puis évidemment pas parler de tous les conférenciers, car les limites de cet article ne le permettent pas mais je dois dire que j’ai beaucoup appris sur les musiques sacrées, et notamment au sein du judaïsme lui-même, ne m’étant jamais vraiment intéressé à la question.

J’ai regretté d’avoir manqué le débat courtois et approfondi entre Elias Sambar et Abraham Burg, ancien président de la Kenését. En revanche, j’ai pu m’entretenir avec les deux protagonistes lors du petit déjeuner. Il est rassurant de voir que de telles personnalités peuvent échanger en toute courtoisie et ressentir l’un pour l’autre un authentique respect. Et ce n’est pas le moindre mérite de cette fondation Mercier que de favoriser un tel dialogue.

Il y eut aussi une très belle intervention du professeur Albert de Pury sur certains passages du livre de la Genèse qui reflètent même oralement la grande richesse exégétique de son œuvre écrite. Là aussi, j’ai beaucoup appris.

Mais il ne faut pas croire que nous vivions au château Mercier comme des ermites ou des savants reclus dans leur tour d’ivoire. Chaque soir, il y avait des concerts, des pièces de théâtres, des animations culturelles. Une seule fois, il y eut une manifestation franchement militante et qui n’a suscité qu’un assentiment de politesse, mais je ne puis en dire plus car nous nous sommes levés et sommes partis, tant l’aspect largement orienté et unilatéral était surdimensionné. Mais dès le lendemain, des amis sont venus nous dire qu’ils partageaient notre réserve.

Mais de même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, une soirée risquée ne compromet pas l’ensemble de l’édifice qui brillait par sa qualité, son esprit de tolérance et sa volonté de dialogue, dans le respect évidemment des opinions de chacun.

L’Orient a encore tant de choses à apprendre de l’Occident même si, jadis il a incontestablement contribué à le civiliser et à le dégrossir. Voyez le West-Oestlicher Diwan de Goethe qui parlait finement deaufpolieren (dégrossir, affiner).

La meilleure illustration par cette délicieuse jeune chanteuse israélienne, d’origine marocaine, qui a interprété avec sa voix sublime les mélodies qui ont bercé son enfance.

Elle a fait revivre tout un patrimoine culturel d’une civilisation, dite judéo-arabe, qui risquait de disparaître avec la vieille génération. Les Juifs du Maroc qui ont émigré en Israël gardent un attachement très fort pour leur ancienne patrie et vouent au régime alaouite un véritable culte La jeune femme a évoqué les chants d’une grande chanteuse juive de Fes, Zohra al-Fassiya, considérée à juste titre comme le modèle même de cette musique judéo-arabo-andalouse.

Quand elle a chanté la belle chanson Ahya byadi ana, entonnée au cours des cérémonies nuptiales, lors de la nuit du henné, je fus débordé par l’émotion : cela aussi est un mérite inestimable, porté au crédit de cette belle fondation Mercier.

Nous avons été accueillis magnifiquement par l’administrateur du château Mercier, René-Pierre Antille, devenu notre ami au cours de ce beau séjour où j’eus l’occasion de revoir un collègue, évoqué plus haut, que j’aime tant, le professeur Charles Mela, ancien doyen de la faculté des lettres de l’uni de Genève, ancien président et directeur du Musée Bodmer.

J’ai aussi pu, à la faveur de cette belle invitation,  m’exprimer sur différents sujets, et faire la connaissance d’un grand maître de la critique biblique, le professeur Albert de Pury.

Pour finir, je dois dire un mot de la soirée du samedi, véritable point d’orgue (c’est bien le cas de le dire) de ce colloque : l’orchestre rassemblé pour la sixième année consécutive par ce redoutable Mahmoud, grand artiste, grand guitariste excellent chef d’orchestre, a fait sensation. J’ai rarement vécu une si belle soirée musicale, il y avait une chanteuse africaine, un juif russe sur lequel je reviendrai, un slave, le marocain Mahmoud, un Egyptien et deux autres instrumentistes dont la nationalité m’échappe.

Tout le monde était parfait mais selon moi et Danielle, celui qui a remporté la palme d’or et qui a mis le feu à la salle ( plus de deux cents personnes), ce fut notre trompettiste judéo-russe qui sera le Sydney Bechett du XXIe siècle.

Grand artiste, doublé d’un redoutable comédien, commença par dire qu’il était russe, ajoutant à voix basse qu’il était aussi un peu juif. Et de nous régaler du son de sa trompette. Et voici qu’il nous donne deux mélodies en yddish, notamment la célébrissime Bei mir bist Du scheyn (Pour moi tu es belle) où sont résumées toute la nostalgie, toute la détresse, tout le désespoir d’une humanité persécutée en raison de ses origines ethniques et religieuses. Et ce jeune trompettiste a mis le feu à la salle, comme un vin paradisiaque. Lors du superbe cocktail dînatoire offert aux spectateurs, je suis allé l’embrasser et le féliciter. En quelques secondes une kyrielle de dames sont venues le congratuler. Il avait l’air d’un petit garçon, entouré de cousines et de tantes.

Belle apothéose qui a effacé la désastreuse impression de la précédente veillée poétique qui portait si mal son nom. Mais, c’est comme toute chose dans la vie : il faut savoir attendre, faire preuve de patience. Le cœur ou la raison, finit toujours par l’emporter. La paix des cœurs finira par s’imposer. Goethe dont il fut aussi question avant notre arrivée a dit que la haine trouve sa place au plus bas niveau de la culture (Der Hass befindet sich auf der untersten Stufe der Kultur). Et il a encore raison.

Les rencontres orient-occident sont en de bonnes mains au château Mercier ; elles ont de beaux jours devant elles ; et notre ami René-Pierre Antille connaît bien son affaire et a le choses bien main. Bravo aussi à tous ses collaborateurs et collaboratrices.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la troisième d’entre elles (pour lire les deux premières : Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN© et Lettres d’Israël II, par Maurice-Ruben HAYOUN©)


Lettres d’Israël III : Le vieux souk de Natanya

« – Mais pourquoi donc criez vous si fort en parlant ?
– C’est pour être sûr d’être entendu… »
A lui seul, cet échange que j’ai eu avec un vendeur de primeurs dans le vieux marché de la ville résume tout Israël, sa situation dans la région et les relations que ses citoyens entretiennent entre eux par temps normal, si tant est que la normalité ait élu domicile dans ce pays si spécial.

Un marché révèle ce que l’on ne voit pas sur les terrasses des cafés ni dans une salle de restaurant. Vous avez sous les yeux des échanges directs, non formalisés. Vous êtes témoin direct de la réalité qui se déroule sous vos yeux.

Et c’est bien le cas du souk. La plupart des classes sociales s’y côtoient. Et parfois, hélas, on sent la gêne, la misère car la vie est chère en Israël. Et ceux qui prétendent que la vie y est plus facile qu’ailleurs se trompent. Il suffit de voir comment le citoyen se jette sur l’argent, comment les nouveaux arrivés sont littéralement rackettés par les uns et les autres.

Les vendeurs du marché vantent en hurlant la qualité de leurs produits et surtout la modicité du prix. Ils crient à tue-tête.Shuk_005

Rien n’est à l’arrêt ici, tout bouge, une énergie incroyable se déverse sur le chaland, surtout européen. C’est le seul endroit au monde où les vendeurs n’hésitent pas à apostropher le client qui ne réagit pas aussi vite qu’eux. C’est le seul pays que je connaisse où un vendeur vous fait attendre car il sirote son café ou se désaltère en buvant à même le goulot.

Un exemple : je m’approche d’un étal de mandarines ou de clémentines. Un jeune Soudanais m’annonce les prix du kilogramme. C’est dix-sept shekel. Comme sa prononciation est assez inhabituelle je fais signe que je ne comprends pas. Il me hurle à l’oreille le prix en arabe : sba’ ta’ch. Je Je regarde, cela ne le démonte pas. Mais quelque chose me frappe : il répète chaque mot prononcé par Danielle, pour apprendre la langue.Résultat de recherche d'images pour "souk netanya"

Ce détail change entièrement ma réflexion ; je me trouve devant un adolescent réfugié sur place après avoir bravé bien des dangers. Par tous les moyens dont il dispose, et ils sont hélas très réduits, il tente d’apprendre, de comprendre, de communiquer. Il a tout répété comme on révise une leçon d’histoire ou on apprend un poème à l’école primaire, une école que l’histoire et la vie ne lui ont pas permis de fréquenter.. Pensif, je m’éloigne, le pas lent ; sait il ce que je pense ? le reverrai-je un jour ? Sera t il encore en Israël ou sera t il renvoyé chez lui au Soudan ? Dieu seul le sait.

Il nous manque des pittot. On va chez Malka le roi de la pitta, c’est ainsi qu’il se nomme. Natanya est une ville francophone et le magasin de Malka est son haut-lieu, sa capitale de la francophonie : je n’ai encore jamais entendu personne parler hébreu dans ce magasin. Ni les clients, ni les vendeurs, ni le patron, ni sa femme.

Ce vieux souk est luxuriant, il déborde de victuailles et le vendredi matin il est impraticable. Les imprudentes qui n’ont pas fait leurs emplettes pour le chabbat la veille connaissent leur douleur : des temps d’attente multipliés par deux au moins.

Je n’aurai garde d’oublier de mentionner le marchand de pistaches. Personnage très important car nous en achetons beaucoup que nous ramenons dans nos valises. A Paris, les meilleures marques de cacahuètes ou de pistaches n’égaleront jamais celles-ci, faites selon un mode artisanal. Je connais le vendeur depuis de longues années, il ne sourit jamais. Cette fois-ci, pour le dérider, je lui dis qu’on est venu de Paris et qu’on ne se fournit que chez lui. Enfin, il esquisse un sourire qui atteint ses deux oreilles. Mais, Ô miracle, il fait enfin une déclaration que je résume :

Paris, cela suffit ! Tu dois faire ta aliya. Il est grand temps. On t’attend ici. 

Unique !! Connaissez vous un autre pays au monde, un seul, où un marchand de pistaches exhorte ses clients à changer de pays et à émigrer ? Si oui, faites le moi savoir.

J’ai souvent réfléchi sur la promesse de Dieu à Abraham : l’installation de ses enfants, nous les Juifs, dans un pays où coulent le lait et le miel. Ce que les simples d’esprit interprétaient dans ce sens : on reste assis les bras croisés et tout nous tombe du ciel, sans se fatiguer. Et je ne parle même pas des Arabes et des problèmes qu’ils posent des décennies.

Certains caricaturistes ont hasardé l’interprétation suivante : cette promesse divine à Abraham serait la plus grosse arnaque historique. Une fraude à l’échelle planétaire… Ce serait la plus grande tromperie sur la marchandise de l’Histoire. Commise par Dieu en personne à l’encontre d’un peuple qui n’en demandait pas tant. Quand vous prenez place à la terrasse d’un café, bien à l’ombre et que vous scrutez ces personnes âgées, transpirant sous le soleil et généralement souffrant de surcharge pondérale (rappelez vous le rapport des Juifs à la nourriture qui les rassure…), vous vous demandez si Dieu a vraiment voulu récompenser Israël, son peuple élu, en l’installant là où il l’a installé.

Et pourtant le sourire malicieux du vieux vendeur de spiritueux vous fait aussitôt changer d’avis. A ma demande mais où sont les bières, il répond dans un français approximatif : mais sous vos yeux !! Toujours cette infinie délicatesse israélienne qui fait le charme mondial des habitants de ce pays. Et aussi  de leur réputation qui les précède. Mais il me plaît ce vieux monsieur qui a la peau basanée probablement à cause du soleil. Il me rappelle cette vieille femme qui disait à son vis à vis il y a quelques années : toda la ’ El ‘al médinat Israël : Grâce soit rendue à Dieu pour la terre d’Israël…

Oui, Grâces soient rendues à Dieu pour cette terre d’Israël que les avatars de l’Histoire ont tenue loin de nous pendant deux mille ans.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Kfar Vitkin

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la deuxième d’entre elles(pour lire la première : Lettres d’Israël, par Maurice-Ruben HAYOUN©


Lettre d’Israël II : Sur la route de Kfar Vitkin

Dans un folio talmudique, les disciples des sages voulant glorifier leur pays d’origine, même quand ils durent s’exiler en Babylonie, avaient dit une phrase unique en son genre : l’air d’Erets Israël rend intelligent (Awirah shél Eréts Israel mahkim)… Moi je dirais cela autrement : en Israël, c’est un ciel toujours bleu et un soleil rayonnant.

C’est ce que je constate en ouvrant les yeux au premier matin du séjour. Il fait beau, la mer est à nos pieds. Mais en ce mois de mai il n’y a pas encore cette clameur de bruyants touristes du mois d’août, issus des banlieues parisiennes. Le vent souffle sans être très fort…

Devons-nous aller à la mer de suite ou nous promener à Tel Aviv ? La ville blanche un samedi, c’est difficile. Nous jetons notre dévolu sur un petit village, Kfar Vitkin, où Danielle avait, l’année précédente, savouré une pizza unique, paraît-il, en son genre. Après maintes demandes, maintes traversées de petites localités, nous finissons par trouver le lieu en question. Et en effet, il s’agit d’un village agricole où la proximité des vaches laitières et surtout de leurs émanations de gaz ont indisposé les riverains, et notamment la pizzeria qui se nomme Pizza Shabbetaï.

Par chance, au moment de notre arrivée, ce n’est pas encore la grande affluence des familles de jeunes Israéliens qui arrivent avec leurs bébés. Oui, j’ai rarement vu autant de nourrissons dans un restaurant. Et les pizzas, remarquables par leur pâte fine, leurs recettes et autres, sont succulentes. Pas une trace de viande dans cet établissement, tout est halavi, laitier, et les vaches, si nombreuses dans les étables voisines, sont là pour l’attester.

On commande les pizzas à la taille et aux ingrédients. Ayant peu d’appétit, on prend une taille moyenne de pizza et de la bière israélienne en pression. Une jeune américaine vient prendre la commande. C’est une charmante demoiselle qui travaille pour financer ses études, comme cela se fait en Israël. C’est tellement bon qu’on commande une autre pizza à emporter. Vingt minutes plus tard, elle arrive empaquetée dans une boîte. Mais ce n’est rien par rapport aux autres pizzas qui passent sous notre nez, elles sont destinées à dix personnes au moins.


On oublie souvent de dire que les Juifs ont fait refleurir le désert, asséché les marais, défié au péril de leur vie la malaria et résisté aux actions terroristes de leurs voisins.
Aujourd’hui, c’est très facile de revendiquer un territoire que d’autres ont mis à profit et mis en valeur.

De retour à Natanya, nous avons le loisir d’admirer les petits mochavim avec de coquettes petites maisons, des jardinets proprets mais aussi de vastes orangeraies bien alignées.

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On oublie souvent de dire que les Juifs ont fait refleurir le désert, asséché les marais, défié au péril de leur vie la malaria et résisté aux actions terroristes de leurs voisins. Aujourd’hui, c’est très facile de revendiquer un territoire que d’autres ont mis à profit et mis en valeur.

Le soir venu, je croise des fidèles sortant de la synagogue voisine, pour se rendre chez eux réciter la prière de la havdala. Petit à petit, les magasins d’alimentation rouvrent mais impossible de trouver la moindre pitta qui ne sortira du fournil que le lendemain.

Là aussi les Juifs sont uniques en leur genre : ils ont du temps une conception bien à eux.

Franz Rosenzweig, Abraham Heschel et Emmanuel Levinas ont souligné cette spécificité : le Juif insère dans le temps qui passe une dose d’éternité. Ceci est patent dans l’Etoile de la rédemption de Rosenzweig mais encore plus dans The Shbbath and its meaning for the modern man de Heschel.

Le jour du chabbat n’est pas un jour comme les autres. La temporalité est autre, et c’est ainsi que les Juifs religieux y investissent une durée peu commune aux autres jours de la semaine.

En Israël, quand j’observe le soleil couchant le samedi, je pense à ma ville natale d’Agadir où mon père me conduisait à la synagogue chez son neveu, le Dayyan de la ville, le défunt grand Rabbin Yehouda Chetrit, futur rabbin d’Afoula en Israël. L’enfant que j’étais était terrorisé par le ciel rougeoyant. Mon père me parlait de ce folio talmudique où l’on dit reconduire les damnés dans leur enfer, rougeoyant comme une fournaise solaire…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique nationale et internationale. Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, il profite de son séjour en Israël pour rédiger des chroniques, que nous avons le plaisir de retranscrire ici.

Voici la première d’entre elles.


L’an prochain à Jérusalem !

Paris 18 mai, vers 20h45. Je finis tout juste ma conférence mensuelle à la Mairie du XVIème arrondissement sur Heidegger et l’antisémitisme, devant un auditoire nombreux et attentif, qui posa beaucoup de questions – ce qui explique mon arrivée tardive à la maison où Danielle s’impatientait. Un auditeur compréhensif consent à me véhiculer en raison de la pluie battante.

Sitôt arrivé je m’installe pour dîner avec Danielle, qui s’inquiétait de mon retard, quand soudain le téléphone sonne. EL AL appelle pour savoir si nous pouvons différer ou avancer notre départ prévu pour le lendemain vers 11h40, en raison de je ne sais quel prétendu ennui mécanique de l’appareil. Danielle refuse tout net et le lendemain ce fut une pagaille monstre à Roissy, mais au moins le vol était assuré, avec quelque retard.

La libéralisation du ciel israélien, notamment avec l’arrivée d’Easyjet, va contraindre EL AL à changer certaines de ses habitudes héritées d’une occupation exclusive du marché. La concurrence a du bon car EL AL agissait comme bon lui semblait, imposant des tarifs indus et des pratiques difficiles. Mais, reconnaissons ceci : quand vous mettez le pied dans un appareil d’EL AL, vous vous sentez en sécurité et déjà un peu chez vous.

Installé dans l’avion, je me livre à mon passe temps favori, hormis la lecture : scruter le visage de ceux qui m’entourent dans ce type de vol ethnique où je retrouve tant de gens qui me connaissent ou qui me lisent.

Les Juifs m’ont toujours intrigué, ils ne ressemblent à aucun autre peuple. Ils n’ont pas vraiment d’histoire.

Ou plutôt leur histoire fut écrite ou dictée par d’autres. A commencer par Dieu en personne qui a lancé une terrible OPA sur eux.

On assiste aussi sur la ligne Paris Tel Aviv à des péripéties qui ne se produisent nulle part ailleurs. Les Juifs adorent les psychodrames : ce n’est pas la bonne place, les sièges sont trop étroits, on met trop de temps à les servir, bref, même entre soi il y a de l’insatisfaction.

Pourtant ils ont tous ou presque un très bon fonds et quand ils touchent la terre ferme ils sont très contents et ne pensent qu’a une chose : rentrer chez eux, embrasser leurs proches et alors ils sont réconciliés avec la terre entière.

Aucun n’est le même homme. Ah, les Juifs et leurs embrassades. Jusqu’à cette grand-mère tunisienne classique qui se croit chez elle dans sa cuisine ou son salon alors qu’elle obstrue l’allée, embrasse ses petits enfants avec passion, les trouvent beaux, charmants, bref uniques… Evidemment, puisque ce sont les siens.

On est vendredi vers 18h, heure israélienne.

Le pilote a rattrapé le retard car l’entrée du chabbat est proche. Les bagages arrivent vite et la récupération de la voiture est accélérée. Quand nous abordons l’autoroute, celle-ci est déserte… Au bout d’une petite heure, nous arrivons à Natanya où nous nous installons avec les surprises israéliennes habituelles : l’électricité, l’eau chaude, la télévision, la climatisation, etc…Résultat de recherche d'images pour "netanya"

Mais un message d’une amie de Danielle qui fête ce soir même son anniversaire dans un hôtel de Herzliya nous change les idées. Elle nous invite à la rejoindre avec sa famille à l’hôtel A…

Que faire, ce que femme veut, Dieu le veut. Danielle conduit et veut s’y rendre. Nous arrivons sur place et trouvons la dame en question attablée avec une partie de sa famille.

Je regarde autour de moi, voilà une triple salle à manger, pleine à craquer ; des buffets surchargés de victuailles à perte de vue. De la nourriture abondante, mangeable, mais aucune finesse gastronomique comparable à nos restaurants étoilés. Mais cela plaît aux gens qui se contentent de bien manger.

Je me suis souvent interrogé sur le rapport que les Juifs entretiennent avec la nourriture. Surtout le jour du chabbat.

Ils ont tendance à marier nourritures terrestres et nourritures spirituelles. Ce rapport à la nourriture s’explique peut être aussi par certains aspects de l’histoire juive : une communauté pourchassée, affamée, tourmentée, parfois même assassinée purement et simplement. Avoir suffisamment à manger rassure. Et je ne parle même pas des survivants de la Shoah ni de leurs enfants pour lesquels ce ne fut pas une simple enquête historique mais un histoire douloureusement vécue.

Sur un mode plus léger : quand j’étais jeune lycéen à l’école Maimonide à Boulogne-sur-Seine, nous avions un professeur un peu spécial de talmud. Parlant des joies du chabbat, il disait qu’il fallait manger du poisson, au sens où on dit viande ou passion… Ce soir là, il faut les deux. Et il citait le fait suivant : la valeur numérique du terme DaG en hébreu est sept ; donc, le septième jour, il faut du poisson. Allons donc ! CQFD.

Je me souviens aussi de ce folio talmudique qui m’avait jadis bien amusé : le disciple des Sages choisit la nuit du vendredi au samedi pour honorer son épouse… On a déjà des rabbins dans nos cuisines et voilà qu’on en met aussi dans nos chambres à coucher !!!

Ghershom Scholem avait dit un jour dans une interview que vivre à la juive revenait à vivre dans un sursis permanent : on repousse toujours tout.

Meilleur exemple : l’an prochain à Jérusalem !, une litanie que nos ancêtres ont répétée deux mille ans durant. Mais elle a fini par se réaliser.

Mais revenons à ces interminables buffets où je me sers pour me sustenter. Ce n’est pas du Pierre Gagnière  mais au moins c’est cacher. Et pour ce soir, c’est ce qui compte.Résultat de recherche d'images pour "chabbat"

Robert B. récite l’action de grâce après le repas. C’est un sympathique jeune et alerte octogénaire qui suggère que nous marchions un peu le long de la jetée. Nous faisons le chemin ensemble, les dames suivent derrière… Finalement, nous arrivons au pied d’une belle demeure au gazon finement tondu ; c’est là qu’il habite. Il insiste pour que nous entrions prendre un dernier verre. Eu égard au respect que j’ai pour cet homme, j’accepte même si j’avais de bonnes raisons de refuser. Un calme intense nous entoure dans la pénombre car aucune lumière électrique n’était là en raison du chabbat.

Bien avant minuit, nous prenons congé. Une nuit d’un sommeil réparateur nous attend. Le lendemain matin, je comptais me rendre à la synagogue britannique de la rue Mac Donald mais à mon réveil il est déjà dix heures. Ce sera pour une autre fois…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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On y découvre le Premier ministre et le président de l’époque, au moment où ils foulent pour la première fois l’esplanade ainsi que d’autres clichés qui étaient restés jusqu’à présent inconnus du grand public.

Libération de la vieille ville: la bibliothèque nationale diffuse des photos inédites

David Ben Gourion arrive au Kotel le 11-06-67

Le président Zalman Shazar prie au Kotel le 11-06-67

Le président Zalman Shazar prie au Kotel le 11-06-67

Le rabbin de Tsahal, Shlomo Goren

Le rabbin de Tsahal, Shlomo Goren

Premier contact avec le Kotel

Premier contact avec le Kotel

Un soldat apprend à mettre les téfilines

Un soldat apprend à mettre les téfilines

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par Anne-Laure Frémont

Source : Le Figaro
Hessy Taft a récemment fait don au mémorial de Yad Vashem de Jérusalem d’une couverture de magazine sur laquelle elle apparaît. Une image d’elle bébé qu’un photographe professionnel avait fait exprès d’envoyer aux nazis dans le cadre d’un concours pour trouver «le plus beau bébé aryen».

«Maintenant, je peux en rire. Mais si les nazis avaient su qui j’étais vraiment à l’époque, je ne serais pas en vie aujourd’hui». Hessy Taft et ses proches ont gardé le secret pendant des années. Mais son don le mois dernier au Mémorial de Yad Vashem de Jérusalem, raconté ce mardi dans la presse israélienne et anglosaxonne, met en lumière son étonnante histoire.

Il y a quelques jours, Hessa Taft a en effet offert au mémorial des victimes juives de la Shoah une copie d’une couverture de magazine nazi, représentant un bébé aux joues rondes et aux yeux grand ouverts.

Ce bébé, c’est elle, en 1935.

A l’époque, comme le raconte le site du Musée Mémorial de l’Holocauste à Washington, Hessy Levinsons, née en 1934 en Allemagne de parents juifs originaires de Lettonie, est photographiée par un professionnel à la demande de sa mère, qui veut garder un simple souvenir des jeunes années de son enfant.

Quelques mois plus tard, elle se rend compte avec effroi que la photo de sa fille figure en une du magazine nazi «Sonne ins Haus» (Du soleil dans la maison) daté du 24 janvier 1935,un des rares journaux à être autorisés à l’époque.

Terrorisée à l’idée des conséquences que cette publication peut avoir si les nazis se rendent compte que le bébé en «une» est juif, elle se précipite chez le photographe. Ce dernier lui explique que le régime lui a demandé d’envoyer des photos de bébés pour un concours destiné à trouver celui représentant le parfait exemple de la race aryenne.

Le professionnel avoue qu’il savait pertinemment que Hessy était juive et qu’il a envoyé cette photo pour ridiculiser le régime hitlérien. L’histoire, selon le journal allemand Bild, raconte même que le ministre de la propagande Joseph Goebbels aurait personnellement choisi la photo de l’enfant.

«Une petite revanche»

A cette époque, l’image a un tel succès que des cartes postales sont créées à son effigie. La photo figure même sur les devantures de certains magasins de vêtements pour enfants. Mais Hessy est loin de profiter de cette popularité inattendue. Ses parents, qui ont trop peur qu’on la reconnaisse et qu’on la questionne sur son identité, font en sorte qu’elle reste le plus possible à la maison. En 1936, son père est arrêté pendant quelques jours par la gestapo. La famille décide alors de quitter l’Allemagne: elle se réfugie en Lettonie puis en France, avant de partir pour Cuba et de s’installer finalement aux États-Unis, à la fin des années 1940.

Hessy Taft, aujourd’hui âgée de 80 ans, est professeur de chimie à New York. En remettant au mémorial de Yad Vashem une copie de cette couverture de magazine, elle a fait part de son émotion au journal Bild en se remémorant cette histoire: «C’est pour moi une petite revanche. Une satisfaction, en quelque sorte».

NDLR : cet article du Figaro a été publié en 2014. Mais son histoire est suffisamment frappante pour que nous ayons eu envie de vous la faire partager
 

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Une ligne dans le sable: le conflit franco-britannique qui façonna le Moyen-Orient

de James Barr, Perrin

Voici un ouvrage solidement documenté, qui a puisé à toutes les archives dans les différents ministères, tant au Foreign Office qu’au Quai d’Orsay, mais, fait plus étonnant, dans les collections de l’Agence juive de Ben Gourion et d’autres témoignages parfois assez étonnants, tant les rivalités franco-britanniques au Proche Orient tournaient facilement à l’aigre : on en était presque venu aux mains entre les deux puissances européennes pourtant liées par un solide pacte contre l’Allemagne nazie.

Notre intérêt pour cet ouvrage de grande qualité s’explique par les réalités d’aujourd’hui. Quand on regarde attentivement certains chapitres, on comprend mieux les déchirements qui caractérisent cette région du monde qui n’a jamais connu la paix et ne la connaîtra probablement pas avant de longues décennies.

L’expression une ligne dans le sable illustre le caractère très mouvant, pour ne pas dire instable, des frontières, des traités, des échanges, des alliances, etc…

Au fond, le général de Gaulle, qui avait tout fait pour que l’armée du Levant fasse défection et ne suive plus les ordres de Vichy, et qui s’était rendu en pleine guerre à Beyrouth, Damas, Haïfa et dans d’autres sites moins connus, n’avait pas tort de dire : vers l’Orient compliqué, je voguais avec des idées simples. En effet, Descartes n’est pas né en Orient mais en Occident judéo-chrétien… Et c’est là toute la différence.

L’histoire commence avec le dépeçage de l’homme malade de l’Europe, l’empire ottoman que les puissances chrétiennes ont dépouillé sans le moindre scrupule. Mais cet empire agonisant régnait, même simplement théoriquement, sur de larges portions de territoires, tant en Afrique du nord qu’au Moyen Orient.

Mais les deux puissances concurrentes qu’étaient la France et le Royaume-Uni voulaient s’approprier les dépouilles de cet empire. Les Turcs furent chassés d’Orient par des armées constituées de soldats occidentaux mais aussi de tribus de Bédouins, armées alternativement par les Français ou les Britanniques. Cela avait commencé avec la Première Guerre mondiale et cela va se poursuivre jusqu’à la fin de la guerre hitlérienne.

En gros, les Français voulaient acquérir la Syrie et le Liban, un pays qu’ils avaient aidé à se constituer afin de sauver les chrétiens orientaux, les Maronites principalement qui, furent maintes fois massacrés par les Druzes.

Quand on s’informe sur ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux dans des territoire comme la Syrie, l’Irak (appelé jadis la Mésopotamie), la Jordanie, l’Arabie saoudite, les choses deviennent moins étonnantes quand on fait appel à l’éclairage historique.

Les tribus arabo-musulmanes, les quelques résidents chrétiens sur place, ne se sont jamais vraiment acceptées ; toutes ces tribus furent contraintes de vivre dans un cadre étatique imposé de l’extérieur. C’est-à-dire par les puissances occidentales qui commencèrent à réaliser que les champs pétrolifères étaient plus intéressants que les mines de charbon dont la teneur énergétique était nettement supérieure. Or, à cette époque, il fallait produire beaucoup d’acier, beaucoup d’éléments d’électro-ménager, et surtout d’armes…

La France et la Grande Bretagne devaient donc s’entendre d’une manière ou d’une autre.

100 ans des accords Sykes-Picot : "Ils ont inventé une paix qui ressemble à la guerre"
Mark Sykes et François Marie Denis Georges-Picot. (akg-images)

L’entente Sykes-Picot n’avait pas résolu tous les problèmes. Certes, les Anglais avaient jeté leur dévolu sur l’Irak dont les richesses en pétrole étaient considérables et joueront aussi un rôle lorsqu’il s’agira de contrer l’Afrika-corps de Rommel ; le corps expéditionnaire du renard du désert subit une éclatante défaite à El Alamein, aux portes de la Terre sainte. Rommel avait conquis Tobrouk, un port vital pour ses lignes d’approvisionnement, notamment en carburant.

Le maréchal Montgomery qui fera aussi un séjour remarqué en Palestine pour mater la rébellion arabe grâce à son puissant corps expéditionnaire, changera le cours de la guerre et, par voie de conséquence, l’avenir du peuple juif réfugié en Terre sainte.Résultat de recherche d'images pour "déclaration balfour"

On peut donc dire que les années de 1916 à 1949 furent vitales, décisives pour l’avenir du Moyen Orient. L’année suivante, 1917, est passée dans l’histoire car c’est alors que Lord A. Balfour a promis l’établissement d’un foyer national juif en Palestine qui allait être arrachée aux Ottomans par Allenby qui fera une entrée triomphale à Jérusalem.

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Edmond Allenby

Dans cette fameuse déclaration Balfour on oublie souvent de préciser qu’elle contient aussi une ligne destinée à rassurer la population arabe dont les intérêts ne devaient pas être lésés…

Les Anglais du Foreign Office n’ont jamais été favorables au sionisme. On en veut pour preuve les deux cas, au moins, dans desquels ils interdirent l’accès en Terre sainte aux navires chargés de rescapés du nazis. Dans ces deux cas, des mines, posées par des inconnus, avaient provoqué la mort par noyade de centaines de réfugiés…

Membres de la Haganah en 1947/photo Wikipédia

Et là, nous allons de surprise en surprise : l’attitude des autorités françaises, affilées au général de Gaulle ont maintes fois renseigné les sionistes, notamment de la Hagganah, mais même le groupe Stern et l’irgoun qu’elles dotèrent d’armes et de munitions. Tout était bon pour neutraliser l’emprise britannique sur la région.

A la suite d’attentats particulièrement sanglants, commis par l’Irgoun, les enquêteurs britanniques remontèrent à des sources françaises qui avaient, en sous-main, renseigné et armé les brigades sionistes, leur expliquant que les attentats étaient le moyen de chasser la couronne britannique de la terre ancestrale.

La France a donc puissamment aidé les milices sionistes à s’armer, à se défendre et à bouter les Anglais hors de Palestine. Plus tard, lorsque les Arabes parviendront à imposer aux Anglais un livre blanc limitant l’arrivée de colons juifs, la France aidera à faire une immigration sur une très large échelle. Elle fermera aussi les yeux sur les décollages d’avions chargés d’armes et de munitions tchécoslovaques, à partir d’aérodromes français : sans cette aide vitale, la Haggana n’aura pas réussi à stopper les armées arabes qui avaient commencé à envahir le jeune Etat.

Que viennent faire les Arabes dans tout cela ? On doit à la vérité de dire que leurs divisions tribales et sectaires faisaient d’eux des proies faciles pour des puissance habiles à les dresser les uns contre les autres, en les corrompant ou en leur faisant des promesses jamais tenues…

La chance de la partie juive tenait au fait que les juifs avaient à leur tête une personnalité aussi brillante que David Ben Gourion que rien n’arrêtait. Jamais, il ne désespéra la cause sioniste – son ancien secrétaire Shimon Pérés le relate dans ses mémoires.Résultat de recherche d'images

Et puis, la fidélité à la terre d’Israël ne datait pas d’hier. Durant près de deux millénaires, l’espoir est resté vivant, les juifs ont consenti tous les sacrifices possibles et imaginables afin de faire refleurir ces arpents de terre sablonneuse dont la superficie globale ne dépasse celle de deux départements français de taille moyenne.. Et pourtant, tous les états arabo musulmans jurent qu’ils ne peuvent pas vivre avec une telle réalité… Quand donc renaîtra la fraternité abrahamique ? Quand donc les Arabes comprendront ils que rien ne peut éradiquer Israël ?

Quels enseignements devons nous tirer de tout cela ? Ce Moyen Orient ne repose pas sur des réalités historiques ou géographiques légitimes.

On le voit en écoutant le programme de partis extrémistes ou sectaires qui rêvent d’unir sous leur bannière islamiste des territoire entiers englobant plusieurs pays arabes et même Israël.

L’Etat juif est le seul de la région à avoir su tirer son épingle du jeu. C’est le seul qui soit vraiment démocratique, le seul à avoir une Cour suprême vraiment indépendante. Chaque jour que l’Eternel fait, cet Etat tente de survivre et de concilier deux impératifs : un état juif et un état démocratique.

Ce livre de James Barr apporte une contribution remarquable à l’arrière-plan historique d’une région qu’on ne comprend plus, tant la logique en est absente depuis des décennies…

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Cet article résume la conférence donnée le 9 mai par Maurice-Ruben HAYOUN à Lugano, dans le cadre d’un colloque, en collaboration avec l’université de Milan et la faculté de théologie de Lugano.


Judaïsme et droits de l’Homme

On peut s’interroger sur la présence d’une telle préoccupation dans les sources juives anciennes ; pourtant, elle existe bel et bien et il suffit simplement de traduire en langage moderne les données offertes dans la Bible hébraïque, les commentaires talmudiques et midrashiques et passer ensuite aux grands systèmes philosophiques du Moyen Age, des époques moderne et aussi contemporaine.

La problématique est la suivante : il s’agit de confronter le contenu positif des religions révélées aux lois sociales et politiques dans les sociétés humaines, antiques, médiévales et modernes. Nous allons nous contenter d’examiner la question dans le cadre de la culture européenne, qui est la principale émanation de la civilisation judéo-chrétienne.

Dans ce contexte, la publication du Traité théologico-politique de Spinoza (qui remplace la Révélation par la conscience morale, promue au rang d’arbitre suprême), est à marquer d’une pierre blanche, tant elle illustre au mieux la crise de l’esprit européen.

Cette crise trouve son aboutissement dans le siècle des Lumières qui remet en question le magistère de l’église catholique et le rôle tenu par les cultures religieuses dans la vie socio-politique. On peut évoquer dans le cas qui nous occupe des philosophes comme  Kant, Moïse Mendelssohn, et tant d’autres.

Au fond, ce qui se joue ici n’est autre que le statut de la Révélation divine dans la société européenne.

Avant l’humanisme et la Réforme, l’église catholique donnait le ton. Avec la découverte des langues anciennes et la contestation de l’infaillibilité des traditions religieuses, véritables matrices de l’identité culturelle, ce ne fut plus le cas. Les forces en présence sont donc : d’une part, la loi divine révélée, face au droit, qui est nécessairement le fruit d’une évolution historique, d’une noèse humaine et qui ne se justifie que par l’usage, la tradition , la raison et la sagesse humaine. C’est l’absolu de la transcendance face à la faiblesse de la spéculation humaine. Aucune loi d’inspiration humaine  ne peut se mesurer à la loi divine.


L’affaiblissement des prérogatives de l’église chrétienne qui régentait jadis les esprits, coïncide avec la montée en puissance de l’intellect humain, reconnu comme une simple copie fort imparfaite de l’intellect divin.
Les droits de l’Homme peuvent donc se concevoir sans se placer sous la coupe de la loi divine. On peut parler d’une émancipation : l’intellect humain se libère d’un poids, d’une tutelle, incompatibles avec d’authentiques droits de l’Homme qui s’autonomisent sans rejeter complètement une puissance divine.

On note le phénomène suivant : l’affaiblissement des prérogatives de l’église chrétienne qui régentait jadis les esprits, coïncide avec la montée en puissance de l’intellect humain, reconnu comme une simple copie fort imparfaite de l’intellect divin.

Les droits de l’Homme peuvent donc se concevoir sans se placer sous la coupe de la loi divine. On peut parler d’une émancipation : l’intellect humain se libère d’un poids, d’une tutelle, incompatibles avec d’authentiques droits de l’homme qui s’autonomisent sans rejeter complètement une puissance divine, du moins au dix-huitième siècle.

Le cas de la France est spécial car c’était Voltaire qui donnait le ton alors qu’en Allemagne, l’Aufklärung avec G.L. Lessing  a fait preuve d’une grande modération. L’approche théologique fait partie de la culture de l’autre côté du Rhin et la religion a toujours été considéré comme une authentique matière académique.


Léo Strauss a voulu fonder les droits de l’Homme sur le droit naturel.
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Moses Mendelssohn
M. Mendelssohn a même tenté de définir le judaïsme ainsi : une religion naturelle avec une législation divine déposée dans la Bible.
En somme : l’homme se donne-t-il lui-même une loi morale, éthique ou est-il irrémissiblement soumis à une loi divine qui le transcende et dont il ne pourra jamais s’affranchir ?

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Léo Strauss

Léo Strauss, connu pour ses travaux à la fois sur Maimonide, Spinoza et Mendelssohn, a voulu fonder les droits de l’homme sur le droit naturel. M. Mendelssohn a même tenté de définir le judaïsme ainsi : une religion naturelle avec une législation divine déposée dans la Bible.Résultat de recherche d'images

En somme : l’homme se donne-t-il lui-même une loi morale, éthique ou est-il irrémissiblement soumis à une loi divine qui le transcende et dont il ne pourra jamais s’affranchir ? On se retrouve dans le contexte kantien de l’autonomie ou de l’hétéronomie du sujet moral.

Tout bien considéré, les droits de l’homme se conçoivent dans le cadre plus général de la laïcisation et de la sécularisation. La religion chrétienne, ou, dans un sens plus large, le judéo-christianisme, évacue une partie de l’espace primordial qu’il occupait depuis des siècles pour en faire don à une pensée libre et autonome. La liberté de penser, la liberté d’agir, l’autonomie morale sont les premiers de tous les droits humains.

La question qui se pose au sein du judaïsme, et dont tout le reste dépend, est la suivante : nous avons un corpus juridico-légal d’origine divine ou prétendu tel, comment interpréter cette loi de Dieu, surtout lorsqu’elle s’écarte des devoirs ou des droits humains ?

Cela nous ramène à la question de la bonne intelligence des lois religieuses. Donc de l’herméneutique. La raison, la philosophie éthique, font de l’autre homme, d’Autrui, de l’Autre, du Mitmensch ou du Nebenmensch, une valeur morale quasi insurpassable.

On verra qu’au XXe siècle, la philosophie éthique de Levinas en a fait la philosophie première en lieu et place de l’ontologie qui fait fond sur la totalisation, réifie l’Autre alors que l’éthique quitte ce terrain pour s’ouvrir à l’infini,  c’est-à-dire à Dieu.

Mais alors sommes nous sûrs d’être dans le vrai ? De servir comme il convient la volonté divine ? C’est la question qui se pose à l’humanité croyante. Levinas (voir plus haut) note dans Difficile liberté ceci : le Dieu des guerres de religions n’est pas le Dieu de la religion.

Il existe évidemment un humanisme religieux, et donc un humanisme biblique ou plus largement hébraïque. Plusieurs versets bibliques militent en ce sens, notamment ceux qui règlent les rapports avec Autrui : l’homme a le droit de revendiquer une solidarité du groupe s’il se trouve un jour dans des situations très difficiles et la Bible hébraïque qui a prévu ce cas de figure, lui en donne le droit…

Lévitique 25 ; 25 et 35 : Si ton prochain qui vit près de toi, devient pauvre et se vend à toi, tu ne le feras pas travailler comme un esclave… Si ton prochain qui vit près de toi devient pauvre et sombre dans la misère, tu lui viendras en aide, même s’il est étranger ou immigré, afin qu’il survive à côté de toiwa-hay ahikha immakh, afin que ton frère puisse vivre à tes côtés. Ou si ton frère est ruiné et qu’il t’est vendu, ne lui impose pas des travaux d’esclave (ki yamoukh ahikha we nimlhar lakh lo taavod oto avodat aved

Les droits de l’Homme sont donc englobés dans une grande législation sociale qui ne fait pas de différence entre les hommes : il n’est nullement question ici d’une solidarité réservée aux seuls enfants d’Israël.

Emmanuel Levinas l’a maintes fois montré dans ses différentes Lectures talmudiques qui ont redoré le blason de cette littérature, notamment aux yeux de l’Europe chrétienne qui avait rabaissé le talmud au rang de méchant ouvrage (Ernest Renan).

Enfin, il existe un autre problème bien connu de la tradition juive, celui de l’exil et de l’occupation de la terre ancestrale. Par exemple : la communauté juive autochtone face à l’occupant grec, babylonien ou romain. Comment se comporter face à l’ennemi en temps de guerre ? Ces contacts avec des civilisations si différentes, polythéistes et idolâtres, ont pesé sur le développement de la religion juive. Mais ne l’ont jamais éloignée de sa tradition humaniste, du moins au niveau des principes. Le Talmud, pourtant connu pour son rigorisme rituel et son refus de transiger sur les grands principes, manifeste un peu de compréhension face à certaines pratiques idolâtres transmises par héritage traditionnel (massorét avotam be yadam) : les gens qui pratiquent l’idolâtrie ne le font pas par vice ni dépravation morale mais simplement par fidélité à la tradition ancestrale… Si une autre tradition les avait atteint, nul doute qu’ils auraient agi autrement. Il ne fait donc pas les condamner de manière définitive.

Si l’on veut relativiser le caractère contraignant et obligatoire des interdits talmudiques, on peut se poser la question suivante : A quoi aurait ressemblé le judaïsme contemporain si le temple de Jérusalem n’avait pas été détruit par Titus en l’an 70 de notre ère et si les enfants d’Israël ne s’étaient pas disséminés sur toute la surface de la terre ? La réponse ne fait pas le moindre doute : Des pans entiers de la législation talmudique n’auraient jamais vu le jour.

Les droits de l’Homme dans la Bible apparaissent surtout pour des êtres nécessitant une protection : la femme, les pauvres, les enfants, les personnes âgées. L’homme est considéré comme le diadème de la création. Au sixième jour, le livre de la Genèse dit que Dieu observa sa création et s’en dit très satisfait. Cette expression hébraïque (Tov MEOD : très bien) est interprétée comme suit par le talmud= MeOD est l’anagramme d’ADaM. C’est du Heidegger ou du Levinas avant la lettre.

Les expressions bibliques à notre ressemblance, à notre image, doivent être interprétées comme des métaphores. Fidèle à son intellectualisme foncier, Maimonide dit dans son Guide des égarés qu’il s’agit d’une ressemblance intellectuelle, de la possibilité pour l’homme de se lancer dans la spéculation philosophique et d’appréhender ainsi l’essence divine.

Mais le plus important est ailleurs : le talmud insiste sur le caractère unique de l’homme. Son unicité. En allemand, on utiliserait le terme : Einmalig, Einmaligkeit. Dieu aurait pu créer plusieurs exemplaires, plusieurs spécimen de l’être humain, or, il n’en a créé qu’un seul. Sa toute-puissance le lui aurait permis sans le moindre problème. Pourquoi ? Pour que, nous dit le talmud, nul ne puisse dire à son prochain : je descends d’Adam numéro 1, le meilleur, l’incomparable et vous d’Adam numéro 2, 5 ou 50. Ceci coupe l’herbe sous les pieds de toute théorie raciste. Aucun homme n’a un sang plus rouge que son prochain. Toutes les vies se valent. C’est que dit le traité Sanhédrin, fol. 37a.

Non seulement l’homme est unique et descend d’une souche unique mais aussi il ne peut se confondre avec un autre. L’espèce humaine ne saurait être réifiée. Dieu, dit le Talmud, ne ressemble pas à un artisan fondeur frappant des pièces de monnaie qui se ressemblent toutes : les individus ont la même provenance, mais ne sont pas interchangeables, ce ne sont pas des copies conformes, elles sont dotées d’une salvifique diversité qui préserve et garantit leur liberté. Aucun homme ne ressemble en tout point à un autre.

Donc unité de du genre humain (êtres de chair et de sang : basar wa-dam)) mais dans le respect de la diversité, condition sine qua non de l’autonomie et du libre arbitre de l’homme.

Dernière remarque d’ordre philologique : le terme hébraïque ADAM n’a pas de pluriel; ce n’est guère le fruit du hasard. Pour parler de l’humanité au pluriel, la tradition juive ajoute le mot bené, fils de, ce qui donne BENé ADAM, littéralement les fils de l’Homme. C’est comme si la tradition juive voulait toujours insister sur deux notions qui lui semblent vitales : tous les hommes ont la même origine mais aucun n’est la copie conforme de l’autre…

Au vu de ce qui précède, on peut donc dire que les droits fondamentaux de l’Homme disposent d’un ancrage quasi religieux dans l’humanisme hébraïque de la Bible.

Quid de la femme ? Les premiers chapitres de la Genèse parlent d’une créature androgyne (zakhar u nekéva) mâle et femelle. C’est seulement dans une autre source documentaire qu’il est question de la cote d’Adam, dérobée durant son sommeil pour en faire une femme. Mais en dépit de cette origine mythique réductrice, un passage talmudique (Yebamot, fol. 63a) évoque le dur labeur de l’homme qui laboure la terre, cultive les champs pour se nourrir et se vêtir, et conclut en disant que la femme illumine la vie de l’homme.

Les talmudistes ont élargi leur recherche afin de ne pas se limiter au seul pré carré de leurs coreligionnaires ; ils ont donc prôné une double Révélation : celle des Dix commandements, réservés aux Juifs, mais aussi celle des fils de Noé, les Bené Noah (Noachides). Il s’agit de la charte de l’humanité civilisée ; elle comprend sept recommandations dont l’interdiction de maudire Dieu, l’obligation de respecter ses parents, de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas commettre d’adultère, d’instaurer des cours de justice et l’interdiction de consommer le membre d’un animal encore vivant…Résultat de recherche d'images pour "10 commandements"

Nous pouvons passer aux interprétations philosophiques au Moyen Age et au siècle des Lumières. Pour simplifier l’exposé, on évoquera la position de Maïmonide telle qu’il l’expose dans son œuvre philosophique majeure, le Guide des égarés. Il distingue entre les masses et les élites, ces dernières étant seules habilitées à interpréter la Tora selon une approche philosophique, alors que les masses incultes doivent se soumettre au sen littéral. Pour Maimonide, le premier des droits humains est d’employer son intellect, de le développer et d’accumuler les intelligibles afin de parvenir à un intellect. La liberté, autre droit de l’homme, est à ce prix. Et c’est aussi ainsi que l’homme assure à son intellect une immortalité, à l’exclusion de la résurrection des corps. Le traité sur cette question est apocryphe et provient des disciples de Damas qui s’inquiétèrent des accusations d’hérésie articulées contre leur maître.

Les commentateurs averroïstes de Maimonide ont cultivé les mêmes valeurs. Notamment le meilleur d’entre eux, Moïse ben Josué de Narbonne (1300-1362), qui rédigea l’essentiel de ses œuvres dans des commentaires de Maimonide, certes, mais aussi des grands penseurs arabo-musulmans, tels Averroès, Abuhamid al-Ghazali, Abu Bakr ibn Tufayl et ibn Badja.

Ce même Moïse de Narbonne, aussi connu sous son nom provençal Maestro Vidal Belshom ou simplement Narboni cite un auteur persan de la fin du XIIIe siècle, un certain Mohammed ibn Zacharya al Tabrizi, qui avait commenté en arabe les vingt-cinq propositions du second volume du Guide et dont le commentaire fut traduit à deux reprises, en hébreu ! C’est dire que la symbiose culturelle arabo-juive fonctionnait bien en ces temps là.

Mais Narboni est surtout l’auteur de l’unique traité médiéval en hébreu portant sur le libre arbitre humain (Ma’amar ba-behira). L’auteur s’y livre à un plaidoyer philosophique en faveur de l’autonomie de la conscience humaine, niant au passage l’existence d’un déterminisme absolu.

Avec l’époque des Lumières c’est le personnalité de Moïse Mendelssohn qui domine le paysage avec sa Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme, (Berlin, 1783). Ce texte, récemment traduit par Dominique Bourel fait émerger les premières idées de la laïcité. Dans le judaïsme, dit-il, tout ne relève pas exclusivement du religieux.

Grâce à ce texte, le judaïsme se voit doter d’une panoplie de droits qui préservent l’autonomie de l’action humaine sur terre.

Pour ce qui est de l’époque moderne et contemporaine, on peut citer des philosophes comme Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Martin Buber et Emmanuel Levinas : tous ont opté pour la reconnaissance des droits humais, tout en signalant que L’Etat sécularisé, donc octroyant des droits civiques aux Juifs en tant que tels, est inséparable de son arrière-plan chrétien. Pour ce qui est de ces philosophes, je renvoie aux livres que je leur ai consacrés récemment.

Jusqu’à présent on a vu comment les Juifs étaient traités dans une société non juive ; il faut dire un mot du statut de l’étranger dans la Bible, notamment. On parle de deux catégories distinctes : le guer toshav, le simple résident étranger qui doit bénéficier des mêmes prérogatives que le citoyen hébreu. On utilisera les mêmes instruments de mesure, on ne recourra pas à des lois discriminatoires, pas d’aliénation de l’étranger à partir du moment où il ne se livre pas à des pratiques idolâtres. Mais nul ne peut le contraindre à rejoindre le peuple d’Israël.

Il y a aussi le Guer Tsédék, l’étranger fidèle à la justice, c’est-à-dire qui rejoint, de son propre gré, le peuple d’Israël car il croit en la justice, c’est-à-dire en Dieu.

Mais il existe aussi des garde-fous. Lorsqu’il est question de NOKHRI ou du ZAR, là on change de statut car pour dire un culte idolâtre, on parle de Avoda zara. Et quand on parle de Nokhri, on s’en réfère à un culte étranger, donc polythéiste. Dans ces deux cas, l’étranger n’est pas considéré comme un enjeu neutre car il véhicule des valeurs qui sont à l’opposé du monothéisme biblique.

Il reste à envisager un point important : le rôle du prophète qui réaffirme avec force le respect des droits fondamentaux de l’homme contre un pouvoir royal despotique. Le prophète dans la société hébraïque ancienne est le héraut des droits de l’homme pour lesquels il lutte, parfois même au péril de sa vie.

Perspectives :

L’époque messianique symbolise dans notre contexte le point culminant du respect et de l’accomplissement des droits de l’homme, une époque au cours de laquelle toute injustice est bannie de ce monde, où l’histoire s’arrête, où le temps se fige en éternité puisque le moteur de l’Histoire (les conflits, les désaccords, les guerres, les oppositions, les rivalités) est à l’arrêt. C’est l’état d’accomplissement, d’apaisement universels, décrits dans les premiers chapitres du livre d’Isaïe.

Dans sa Jérusalem…, premier ouvrage d’importance affirmant la séparation de l’église et de l’état, Mendelssohn (1729-1786) écrivit cette phrase : le plus grand bonheur est que la lutte pour nos droits en tant qu’hommes coïncide en tout point avec la lutte universelle pour les droits de chaque homme sur cette terre.Résultat de recherche d'images pour "jerusalem mendelssohn"

Pour la genèse religieuse du politique, il convient de s’n référer à Carl Schmitt, Politische Theologie,  (traduction française en 1988 chez Gallimard) : L’auteur reprend quatre de ses conférences montrant que les thèmes politiques des démocraties laïques modernes constituent une sécularisation ou une laïcisation de valeurs religieuses (respect de la vie, de la dignité humaine, de la solidarité entre les générations, des droits fondamentaux)

Le renaissance de l’Etat d’Israël a nécessairement transformé cette problématique des droits des l’homme. L’état d’Israël est un état des juifs et non un état juif, dans le sens où il serait régi par la loi religieuse proprement dite, la halakha.

Sa Cour suprême fait preuve d’un certain activisme et heurte très souvent les sentiments de la majorité de la population, voire même du gouvernement. Il arrive que des familles palestiniennes dont un membre a commis un acte terroriste voient reconnaître leurs droits de ne pas être impliquées dans ce crime. Ainsi de la décision du gouvernement de détruire la maison du terroriste, qui est parfois interdite par la cour suprême.

Ici, deux impératifs contradictoires, du moins en apparence, s’opposent : l’état sioniste et l’état démocratique. Jusqu’à présent, Israël a réussi à surmonter cette contradiction.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Golem est le premier et le plus célèbre roman de l’écrivain autrichien Gustav Meyrink. Il s’agit d’un roman fantastique, fortement marqué par l’influence de la Kabbale, dont l’action se passe dans le quartier juif de Prague.

Paru en 1915, et depuis traduit, réédité, et porté à l’écran, ce magnifique ouvrage sera à nouveau bientôt réédité en France, grâce à Monsieur Claude Sarfati. Une réédition très attendue (Pour plus de précisions vous pouvez contacter Monsieur Sarfati-La Torah-Oblong-sarfati. /sarfati.claude@orange.fr ou par téléphone : 06 80 42 26 08).

En attendant, nous avons le plaisir de pouvoir découvrir dès à présent l’introduction à cette réédition écrite par Maurice-Ruben HAYOUN.

Ce dernier, passionné, comme à son habitude, maîtrise cet ouvrage qu’il adore. Pour cette raison, sa dense introduction sera publiée ici en plusieurs fois.

En voici la dernière partie (lire les cinq premières ici :  Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN© , Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (2ème partie)©Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (3ème partie)© , Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (4ème partie)© et Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (5ème partie)©


Le Golem, à l’origine du clonage ?

Les idées les plus révolutionnaires ont parfois des origines très anciennes. La volonté de reproduire un être à l’identique n’est pas d’hier ni d’avant-hier ; elle a effleuré les civilisations les plus reculées dans le temps. Le golem fait partie de ces archétypes que l’on a oubliés depuis.

DRésultat de recherche d'images pour "golem meyrink"errière ce symbole tellurique, c’est, on l’a vu plus haut, tout le mythe de la création qui se profile : l’homme peut-il imiter Dieu ? Peut-on créer un homme autrement qu’en s’unissant à une femme ? N’est-ce pas là la problématique du clonage où l’homme cherche à se reproduire à l’identique en s’affranchissant des lois de la reproduction ?

Le golem, c’est le mythe de la création d’Adam revisité : Adam est à Dieu ce que le Golem est à l’homme, une créature qui est nécessairement imparfaite puisque dépourvue d’âme et de parole.  Enfin, ce mythe du Golem a largement imprégné de manière directe ou indirecte l’ensemble de la culture européenne, et notamment les thèmes du Faust et de l’apprenti-sorcier. Et plus directement encore Gustav Meyrink qui a choisi ce terme pour titre de son ouvrage paru en 1915.

Dans la pensée judéo-chrétienne cette idée du Golem révèle la lutte entre des conceptions contradictoires : l’une, gnostique, véhiculant une certaine rivalité entre Dieu et les hommes, et l’autre subrogeant tous les éléments et la vie elle-même au monothéisme.

Après l’unique occurrence biblique (Psaume 139), on peut signaler que Luther dans sa traduction allemande de ce Psaume, déjà évoquée plus haut, parle aussi de Gebein (ossements) tandis que le dictionnaire hébraïque énonce les différents sens du terme : Golem, comme on l’a vu, signifie, un homme écervelé, un bon à rien, un corps dépourvu d’âme et … une femme sans enfant alors qu’elle est en âge d’enfanter.

Comme on le laissait entendre, le mythe a donné naissance à la légende dans l’imaginaire juif qui a vu dans le Golem une formidable libération de sa faculté fabulatrice : le Golem devint l’instrument de libération des juifs de leurs oppresseurs, une sorte de Messie du ghetto.

C’est seulement à partir des XVII-XVIIIe siècles que l’on rattacha la création du Golem à une personnalité charismatique quasi légendaire, le Maharal de Prague. Pourquoi le Maharal ? Personnalité européenne éminente,  il eut l’insigne honneur de s’entretenir avec l’Empereur Rodolphe II qui était un grand amateur de mysticisme et d’occultisme.

Praha, Mariánské náměstí, Maharal.jpg
Statue du rabbin Löw sur la façade de l’hôtel de ville de Prague

Le Golem est une sorte d’anthropoïde dont on retrouve la trace jusque dans les couches les plus archaïques de la littérature juive : on y enseigne que l’univers a été créé grâce aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque et aux dix unités. L’addition de ces deux sommes donne trente-deux, c’est pourquoi cette même tradition parle des trente-deux voies de la sagesse : puisque le substrat de l’univers correspond à ce chiffre, il existe donc une adéquation parfaite entre la réalité de l’univers et son intelligibilité. Il est permis de dire que les lettres de l’alphabet hébraïque constituent bien l’archétype intelligible de l’univers.

Mais quel rapport existe-t-il entre de telles spéculations et la création, réelle ou imaginaire, d’un anthropoïde tel que le Golem ?

Dans leurs spéculations sur la création de l’univers et de l’homme par Dieu, les Sages se demandèrent s’il était possible à l’homme d’en faire autant. C’est-à-dire de modeler une poussière ou une terre vierge, de réciter diverses combinaisons de lettres de l’alphabet et de faire jaillir de cette mixture incantatoire une sorte d’homoncule.  Leur attention fut attirée par un curieux verset de la Genèse (12 ; 5)  qui parle «des âmes  qu’ils (Abraham et Sarah) avaient fait à Haran.»

Les Sages ont voulu trouver dans ce verset de la Genèse l’idée que l’on pouvait réellement «faire des âmes» ; ils se demandèrent si, au fond,  un Sage antique n’était pas parvenu à insuffler la vie dans une motte de terre. Tel fut le noyau des spéculations du début du Moyen Age jusqu’à la Renaissance.

Est-ce que toute la pensée juive, du Moyen Age à la Renaissance, a pris une telle croyance naïve au pied de la lettre ?  Nullement ! La réelle création d’un Golem n’a jamais fait l’unanimité : Moshé Idel l’a montré dans un ouvrage récemment traduit aux éditions du cerf. La tradition populaire a attribué la création du Golem au Maharal de Prague qui vivait au XVIe siècle.

Mais ici, comme ailleurs, l’imaginaire européen n’a pas pu empêcher la légende de prendre le pas sur l’Histoire : que l’on songe aux déclarations de Pic de la Mirandole (aidé de Flavius Mithridates), de Ludivico Lazzarelli, intellectuel italien de la fin du XVe siècle,  de Jean Reuchlin et de Cornelius Agrippa de Nettesheim : tous ces savants vivaient à une époque où la magie et le néo-platonisme avaient ruiné les derniers bastions de l’averroïsme, ouvrant la voie à de telles spéculations sur le Golem.  Il faut signaler, cependant, que les contemporains ou les prédécesseurs juifs de certains de ces kabbalistes chrétiens avaient tout fait pour réduire l’impact de la magie : ils déclarèrent, par exemple,  que l’ordre des lettres fourni  par le Livre de la formation (Sefer yetsira)  avait été gravement troublé , réduisant à néant leur pouvoir créateur.

En réalité, tout se jouera vers le début du XXe siècle, lorsqu’un certain Judel Rosenberg de Varsovie publiera des faux qu’il intitulera Les prodiges du Maharal. On y conte la légende d’une créature à l’apparence humaine qui agissait comme un robot docile, sans toutefois avoir le don de la parole. On peut s’interroger sur le caractère imaginaire d’une telle créature : c’est que le Maharal de Prague n’a, lui-même,  jamais évoqué un tel anthropoïde dans ses écrits.

Peut-on dire qu’un Golem n’a pu germer que dans l’imaginaire profondément traumatisé par des siècles de persécutions sanglantes ?  N’est-ce, au fond, qu’un Ersatz de Messie vengeur qui protégerait les reclus du ghetto ? 

En tout état de cause, c’est pratiquement la seule figure légendaire d’importance que le judaïsme ait transmise à son environnement européen. Elle enflamma l’imagination de tant d’écrivains dont J.W. Goethe lui-même, Jacob Grimm, E.T.A. Hoffmann et A. de Chamisso.

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Comment s’explique un tel engouement ? La figure légendaire du Golem fascinait tout le monde, à commencer par les populations juives d’Europe pour lesquelles cette création d’un homuncule n’était pas vraiment une nouveauté. L’imaginaire européen ne fut pas épargné par un tel engouement : c’est probablement de là que dérive le thème de l’apprenti-sorcier (Zauberlehrling)  qui perd le contrôle de sa créature. Nous sommes peut-être aussi en présence de l’archétype du personnage de Faust, cet homme qui voulut, comme Icare,  repousser les frontières de la puissance humaine, conserver une éternelle jouvence et percer au jour les mystères de l’existence.

Ce mythe du Golem a peut-être été, sans le savoir, l’ancêtre du clonage. Et son insertion profonde dans la culture européenne fut la conséquence de ce beau roman de Gustav Meyrink.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Le Golem est le premier et le plus célèbre roman de l’écrivain autrichien Gustav Meyrink. Il s’agit d’un roman fantastique, fortement marqué par l’influence de la Kabbale, dont l’action se passe dans le quartier juif de Prague.

Paru en 1915, et depuis traduit, réédité, et porté à l’écran, ce magnifique ouvrage sera à nouveau bientôt réédité en France, grâce à Monsieur Claude Sarfati. Une réédition très attendue (Pour plus de précisions vous pouvez contacter Monsieur Sarfati-La Torah-Oblong-sarfati. /sarfati.claude@orange.fr ou par téléphone : 06 80 42 26 08).

En attendant, nous avons le plaisir de pouvoir découvrir dès à présent l’introduction à cette réédition écrite par Maurice-Ruben HAYOUN.

Ce dernier, passionné, comme à son habitude, maîtrise cet ouvrage qu’il adore. Pour cette raison, sa dense introduction sera publiée ici en plusieurs fois.

En voici la cinquième partie (lire les quatre premières ici :  Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN© , Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (2ème partie)©Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (3ème partie)© et Le Golem, vu par Maurice-Ruben HAYOUN (4ème partie)©


La personnalité divine

Résultat de recherche d'images pour "golem meyrink"Concernant la personnalité divine, voici un autre thème que les mystiques –et, partant, Oetinger lui-même- n’ont pas manqué d’évoquer en dépit de son extrême difficulté. Tous les documents révélés parlent du Dieu vivant (Elohim hayyim). Mais  comment concilier l’attribut de vie, synonyme de changements, avec celui d’éternité, donc d’immutabilité’? Quand on sait que le dogme de l’immutabilité divine est la principale pomme de discorde entre philosophes aristotélicien et kabbalistes, on comprend aisément que l’aspect vivant implique le changement…

Cela pose un autre problème qui explique la rupture entre les maimonidiens et les kabbalistes : si la volonté divine est éternelle –et elle doit l’être si l’on veut préserver la transcendance de l’essence divine- à quoi  servirait la prière qui demande à Dieu d’agir sur le coup, de changer le cours des choses, par exemple de guérir les maladies graves, de sauver ceux qui vont mourir , bref de conjurer le sort ? A quoi servirait la prière si l’essence divine et donc sa volonté étaient immuables ? Le Dieu immuable, commente Pierre Deghaye, c’est Dieu en soi alors que le Dieu révélé de la théologie  nous est décrit en devenir, in fieri, suivant les modes successifs qu’il revêt pour se communiquer aux hommes(36). Ce serait donc à lui que s’adresseraient les prières. Contrairement aux philosophes juifs, sectateurs d’Averroès qui n’accordèrent qu’une  place modeste à la liturgie (37), les kabbalistes rédigèrent d’innombrables ouvrages consacrées à la mystique de la prière(38).

La mystique juive donne deux noms étranges à deux aspects différents de la divinité. On retrouve ces deux désignations divines chez Oetinger : la grande face, arikh anpin, qu’il conviendrait de traduire par le Longanime, et la petite face, ze’ir anpin que l’on rendrait correctement par Celui qui a le souffle court.  La première entité couvre les trois sefirot supérieures, réputées incognoscibles et la seconde, les sept restantes. Mais les kabbalistes chrétiens ne purent résister à la tentation de voir dans la première triade une préfiguration de la sainte Trinité.

Dans son ouvrage hébraïque intitulé Les doctrines du Zohar (Mishnat ha-Zohar) Yeshaya Tishby donne une très intéressante définition du monde séfirotique : les sefirot sont l’archétype divin d’un monde qui ne l’est déjà plus…(39)

Nous n’allons pas nous poser ici la question de savoir si ces sefirot sont l’essence de la divinité ou tout simplement les organes par lesquels elle manifeste son action au sein de l’univers. Nous allons plutôt voir succinctement le rôle joué par la notion lourianique de tsimtsoum dans la philosophie sacrée d’Oetinger qui, on se le rappelle, avait de bonnes connaissances des grands thèmes de la kabbale de Safed.

Cette notion d’auto-contraction de Dieu (Scholem intitula son étude sur ce sujet Die Selbstverschränkung Gottes) n’est que le développement kabbalistique d’une notion  déjà connue de l’ancienne littérature midrachique, notamment les Pirké de-Rabbi Eliézer. On y lit qu’avant la création de l’univers, il n’existait que Dieu et son Nom…L’idée sous-jacente était que la production ou l’émanation de l’univers extradivin avait pour origine le divin lui-même. On croit généralement que cette notion mystique de tsimtsoum divin est due à Louria (1534-1572), alors, qu’en réalité, c’est Moshé Cordovéro (1522-1570)  son contemporain plus âgé, qui en fit état le premier..(40) Ces deux grands maîtres de la mystique juive du XVIe siècle à Safed cherchaient à dépasser l’aporie philosophique de la création ex nihilo.

Ils s’appuyèrent donc sur ce texte des Pirké de-Rabbi Eliézer dont l’implication est claire : rien n’existait à part Dieu et son Nom, donc du divin intégralement. Pour laisser une place au monde en passe d’être créé, il fallait que la divinité évacue en quelque sorte un espace primordial où le monde créé prendrait place. Ce monde commence par être celui des dix sefirot et aboutit à l’univers matériel des hommes. Les kabbalistes réglaient donc, à leur façon, l’épineuse question de l’Un et du multiple. Alors que Maimonide et ses commentateurs butaient sur l’insoluble problème de l’origine du monde, les questions de temps et d’espace de la physique aristotélicienne, les kabbalistes recouraient à la notion de néant mystique, enfoui au sein même de la divinité, pour expliquer la procession de l’univers. Mais si la notion de tsimtsoum a vraiment un sens, c’est au sein même de la divinité, même si elle se rétracte, que l’univers trouve sa place. Partant, le tsimtsoum assigne au monde une place à l’intérieur de Dieu lui-même.  Comment et pourquoi la volonté divine décide une tel retrait en soi-même, nul ne le sait. Mais pour Oetinger c’est le désir divin de se révéler aux créatures qui explique cette auto-contraction, expression suprême d’une volonté absolument libre.

Pourtant, dans cet espace ainsi libéré, le Dieu inconnu, En-Sof va  permettre les émanations de dix puissances ou forces ou esprits, les sefirot, qui sans porter atteinte à son unité essentielle le doteront d’une unité dynamique laissant apparaître plusieurs facettes de son être. Ainsi se  trouve conciliés l’immutabilité et la personnalité vivante de la divinité : à travers les sefirot qui se succèdent, l’homme fait la connaissance de la pluralité divine sans que cela ne porte atteinte à son unité. Unité dynamique et immutabilité de l’essence divine semblent s’accorder. Mais les kabbalistes ont fait preuve d’une incroyable hardiesse puisque, si l’on pousse leur raisonnement jusqu’au bout, c’est le tsimtsoum qui crée le néant d’où ils font procéder l’univers tout entier.  On comprend mieux, à présent, pourquoi une telle doctrine a pu séduire des mystiques d’autres religions.

Mais si les ingrédients de cette philosophie sacrée d’Oetinger sont empruntés au mysticisme juif du XVIe siècle, son aboutissement et ses conclusions sont intégralement dévoués à la gloire du Christ. Lorsque la procession des sefirot parvient à son terme et que l’avant-dernière sefira yesod, le fondement, est bien à sa place, un processus de restauration de l’harmonie cosmique, mise à mal par l’irruption du mal, commence. Jusqu’ici, on retrouve l’idéologie lourianique qui plaçait cette restauration de l’équilibre au terme d’un cycle ternaire. Sauf que Oetinger accorde au sang de Jésus une vertu régénératrice universelle. Comme l’écrit Pierre Deghaye, le sang de la blessure de Jésus guérit une blessure bien plus profonde, celle subie par la divinité elle-même au cours de son auto-contraction…(41)

Et dans ce cas, Oetinger suit Böhme et sa christosophie bien plus que les enseignements de la kabbale lourianique.  Mais est-ce vraiment étonnant ? En cultivant la kabbale dont ils pensaient qu’elle préfigurait les grandes doctrines christologiques, les  théosophes et théologiens chrétiens du Moyen Age et de l’époque moderne poursuivaient des objectifs bien précis.

Et ceci nous conduit au terme d’une longue enquête sur les sources mystiques ayant permis à Gustav Meyrink de composer son livre sur Le Golem en 1915. Tirons en les enseignements et essayons de voir ce que cette publication représentait et représente encore pour l’homme et la culture de l’Europe.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

 

(36) Pierre Deghaye (op. cit.) p 135.
(37)Cf. Maurice-Ruben Hayoun, La liturgie juive. Paris, PUF, Que sais-je ? 1996.
(38) Il y a évidemment le commentaire d’Azriel sur les prières quotidiennes, mias vers la fin de la kabbale espagnole, l’œuvre du kabbaliste Méir ben Ezéchiel ibn Gabbay qui accordait à la prière une place éminente (tsorékh gavo’ah)
(39)  Déjà cité in Maurice-R. Hayoun, Le Zohar, p 182s
(40) Sack, Bracha, The Kabbalah of Rabbi Moshe Cordovero [bi-she’arey ha-kabbalah shel rabbi Moshe Cordovero]. Mossad Bialik, Jérusalem, 1995
(41) Cf. Pierre Deghaye (déjà cité) p  157.

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Cet article de Slate date d’avril 2014. Mais nous estimons que cette lettre qu’il reproduit de Germaine Tillion est intemporelle, et qu’il nous appartient à tous d’en lire ou d’en relire tous les termes.

Ayant quitté Paris avec sa mère, c’est au cours de l’exode qu’elle entend le discours de Pétain du 17 juin (« il faut cesser le combat »), auquel elle réagit par un refus immédiat et catégorique. Peu après l’armistice, Germaine Tillion recherche d’autres personnes ayant le même point de vue qu’elle et prend contact avec Paul Hauet (1866-1945), colonel en retraite devenu industriel, antipétainiste de longue date ; elle trouve aussi des sympathies au Musée de l’Homme (Yvonne Oddon, Paul Rivet).

Après le retour à Paris de Boris Vildé (juillet) et d’Anatole Lewitsky (août), s’établit un réseau autour de Paul Hauet et Boris Vildé, avec pour objectifs l’assistance aux prisonniers de guerre notamment africains ; le renseignement militaire ; la propagande (journal Résistance, publié à partir de décembre 1940). Germaine Tillion ne participe pas à Résistance, elle est surtout l’adjointe de Paul Hauet dans le cadre de l’Union nationale des Combattants coloniaux, qui sert de couverture à leurs activités.

À la fin de 1940, elle donne les papiers de sa famille à une famille juive qui sera ainsi protégée jusqu’à la fin de la guerre.

Le réseau est démantelé en 1941 : arrestations en janvier-mars de Boris Vildé, Anatole Lewitsky et d’autres personnes du Musée de l’Homme, puis en juillet de Paul Hauet et de Charles Dutheil de La Rochère. Germaine devient alors responsable de ce qui reste du réseau. En janvier 1942, le procès contre Vildé, Lewitsky, Oddon, etc. aboutit à sept exécutions pour espionnage. Amie des Lecompte-Boinet, elle entre en contact avec Combat Zone Nord et par Jacques Legrand, avec un groupe lié à l’Intelligence Service, le réseau Gloria. Mais celui-ci est infiltré par un agent de l’Abwehr, Robert Alesch, prêtre, vicaire de La Varenne-Saint-Hilaire (à Saint-Maur-des-Fossés), qui réussit à livrer de nombreux résistants, dont, le , Germaine Tillion, lors d’un rendez-vous à la gare de Lyon ; jugé en 1949, il sera condamné à mort et exécuté (Source : Wikipédia)


Les cendres de l’ethnologue et de la grande résistante française morte en 2008 seront transférées au Panthéon. Elle a été déportée au camp de concentration de Ravensbrück.

Cette lettre extraordinaire de Germaine Tillion à la Gestapo n’a pas eu lors de sa parution l’écho qu’elle mérite

Nous la publions en partenariat des DesLettres afin d’attirer l’attention sur le courage, l’habileté, l’ironie et la qualité de style de cette ethnologue et grande résistante française dont les cendres seront transférées au Panthéon.

Arrêtée le 13 août 1942, Germaine Tillion est déportée le 21 octobre 1943 à Ravensbrück. Elle perd sa mère, résistante comme elle, déportée en 1944 et gazée en mars 1945. Dès sa libération, elle fonde une équipe de déportées qui s’emploie méthodiquement, dans les règles de l’art, à rassembler et à classer des documents concernant l’histoire de Ravensbrück.

« Fresnes, 3 janvier 1943

Messieurs,

J’ai été arrêtée le 13 août 1942, vous le savez, parce que je me trouvais dans une zone d’arrestation. Ne sachant encore au juste de quoi m’inculper et espérant que je pourrais suggérer moi-même une idée, on me mit, pendant trois mois environ, à un régime spécial pour stimuler mon imagination. Malheureusement, ce régime acheva de m’abrutir et mon commissaire dut se rabattre sur son propre génie, qui enfanta les cinq accusations suivantes, dont quatre sont graves et une vraie:

1. Assistance sociale. J’ai en effet fondé et dirigé personnellement pendant un an un service dont le but était de venir en aide à tous les prisonniers de nos colonies relâchés immédiatement après l’armistice. Des appuis officiels sont venus, et mon organisation a fini par prendre une telle ampleur que je devais cesser de la diriger ou renoncer à mes travaux scientifiques, ce qui ne se pouvait pas. J’ai eu la chance de pouvoir confier mes équipes de visites d’hôpitaux et de confection de colis dans de très bonnes mains (un commandant de l’armée coloniale) en juillet 1941. À partir de cette date, je me suis consacrée exclusivement à mon œuvre d’ethnologie berbère, mais sans renoncer à venir en aide (à titre strictement privé et personnel) aux malheureux que le hasard mettait sur mon chemin. Je demande donc: En quoi cela est-il contraire aux lois de l’occupation ou à une loi quelconque?

2. Espionnage. Je nie formellement avoir jamais fait quoi que ce soit pouvant être qualifié ainsi. Depuis mon retour à Paris, je ne suis pas sortie une fois des limites du département de la Seine, fait que la police allemande ne conteste pas. En outre, je n’ai aucune compétence en matière militaire et, si j’avais eu des curiosités dans ce sens, vous auriez ou en trouver des traces chez moi car vous avez pu constater, par l’énorme fatras de mes papiers, tout ce qui m’intéresse fort. D’autre part, la police allemande a contrôlé le fait que c’est dans un café, par hasard, quelques mois avant mon arrestation, que j’ai rencontré un géologue, M. Gilbert T., vaguement connu six ans plus tôt et perdu de vue. Heureuse de reconnaître son obligeance d’il y a six ans, je l’invitai cordialement à venir chez moi et je l’ai revu trois ou quatre fois sans y attacher d’importance, car je connais beaucoup de gens à Paris et, en outre, mes activités sociales et scientifiques m’amenaient de nombreux visiteurs. N’oubliez pas que pendant 2 ans, je me suis trouvée à peu près seule spécialiste de l’ethnologie berbère de ce côté-ci de la Méditerranée, les autres résidant à Alger ou au Maroc. J’ai demandé à mon commissionnaire si, étant chef d’une organisation d’espionnage, il ferait ses confidences à une femme qu’il aurait connue dans un café et vue une ou deux fois (ce qui me laissait une semaine ou deux pour « espionner » en ne perdant pas de temps — et espionner quoi?). J’ajouterai ceci: si ce monsieur rencontré dans un café et vu une ou deux fois m’avait fait de telles confidences, cela n’aurait pu me paraître que très suspect; en 1942, un homme assez imprudent pour commettre une inconséquence pareille ne peut être considéré que comme un fou ou un agent provocateur. Bien au contraire, M. Gilbert T. me fit la meilleure impression: extrême obligeance, bonté, droiture, dévouement. Et son ami, M. Jacques Legrand, me parut être un homme lettré, d’un excellent milieu, modéré et sûr dans ses jugements, très humains (en outre, ce sont des hommes spartiates et courageux, mais c’est uniquement par vous, messieurs, que je le sais). […] Je demande donc: quelle sorte d’espionnage ai-je fait? Pour le compte de qui? Est-ce qu’un verre de bière pris à la terrasse d’un café constitue à lui seul une preuve suffisante à vos yeux?

3. Evasion. J’aurais (si l’on en croit mon acte d’accusation) fait évader, en compagnie de gens que je connais à peine, des gens que je ne connais pas du tout. «Et comment m’y suis-je prise?» ai-je demandé. Mais il ne fut pas répondu à cette question. D’où je conclus que mon commissaire, présumant (non sans raison) que je ne savais rien, préférait ne pas me mettre au courant. D’accord. Je demande donc si je suis accusée ou non. Et, si je suis accusée, comment puis-je me défendre si je ne sais pas avec détails de quoi je suis accusée?

4. Parachutistes. J’aurais été très certainement ennuyée si un parachutiste était descendu dans mon jardin, car il m’est absolument impossible de loger quelqu’un chez moi sans que tout le quartier le sache: ma grand-mère, âgée de 93 Ans, va encore chez quelques fournisseurs très proches et cause volontiers avec eux: en outre, nous sommes servies depuis 25 ans par une excellente femme, mais la plus bavarde et la plus peureuse du département. Je n’ose même pas imaginer quelles auraient pu être leurs réactions à toutes deux en présence desdits parachutistes. La seule chose dont je suis sûre, c’est que j’aurais jamais eu l’audace de m’y exposer. Au surplus, si on les interroge avec adresse et douceur, elles vous attesteront que pas un personnage du sexe masculin n’a reçu l’hospitalité chez moi depuis l’armistice. Je demande donc: d’où sortent ces parachutistes? Où les ai-je pris? Où les ai-je mis? Car je ne les ai pourtant pas dissimulés dans un repli de ma conscience (en admettant que celle-ci ait des replis).

5. Entreprise contre la police allemande. Je serais profondément navrée si l’on m’accusait d’ironie, c’est pourquoi je me fais un devoir de citer mot à mot et en détail ce qui me fut notifié au sujet de cette dernière et extraordinaire accusation. Après avoir consulté (d’un œil un peu trop rapide) le dictionnaire, mon commissaire me dit: «Vous êtes accusée d’avoir voulu naturaliser la police allemande et les traîtres français». Il se rendit compte que ça ne «collait» pas, car il repiqua dans son lexique. Simple lapsus. […]

Pendant que je réfléchissais sur ce thème, mon commissaire, émergeant enfin de son dictionnaire me disait: «Cette fois, je sais. Vous êtes chargée de rendre leur innocence aux membres de la police allemande».

Il y a là peut-être (probablement) un autre contresens, mais je fus si abasourdie (et réjouie) devant cette entreprise grandiose que je ne songeai pas sur l’instant à demander d’explication. J’ai pourtant l’habitude des requêtes les plus extraordinaires, car, comme vous le savez, j’ai vécu seule, en Afrique, pendant des années, en compagnie de tribus dites sauvages: des femmes mariées à des démons m’ont demandé de les divorcer; un vieux bonhomme (pire que Barbe-Bleue) qui avait, m’a-t-il dit, mangé ses huit premières épouses, m’a demandé une recette pour ne pas manger la neuvième; des tribus en guerre m’ont chargé d’un commun accord de leur tracer une frontière; j’ai vu des paiements de prix du sang, des jemaâ secrètes, des sorciers dansant une fois par an sur une montagne sacrée… Je ne parle pas de ceux qui, en transe, avalent des charbons rouges et jouent avec des vipères, la chose étant trop banale. Malgré ces compétences variées, je déclare formellement que, si ces messieurs de la police allemande ont réellement perdu leur innocence, je suis incapable de la leur rendre. Toutefois, s’ils tiennent à la retrouver, ils ne doivent pas désespérer. […] Je ne puis que conseiller à mon commissaire un pèlerinage sur les rives de ce fleuve fameux, d’où il nous reviendra, espérons-le, paré des grâces de Parsifal, mais je souhaite vivement qu’on n’attende pas cet heureux événement pour me dire que signifie cette histoire et en quoi elle me regarde.

Voilà, messieurs, tout ce que je sais au sujet de mon accusation. Vous reconnaîtrez vous-mêmes que c’est peu et que, en apparence, ce n’est guère sérieux. Remarquez que je ne proteste pas contre mon incarcération car je comprends parfaitement que le ratissage actuel est nécessairement trop sommaire pour qu’il n’y ait pas un grand nombre de personnes arrêtées sans raison. (Cela fait, peut-être, compensation, à un plus grand nombre de personnes qui, ayant des raisons d’être arrêtées, ne le sont pas. Et comme dit La Fontaine: «Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.») Très franchement, je vous assure que j’envisage sans peur et sans mauvaise humeur tout ce qui n’atteint que moi —avec tout au plus un peu de curiosité, mais vous ne la trouverez ni injustifiée ni prématurée, car il y a près de six mois que je suis en prison.

C’est dans cette espérance, messieurs, que je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments choisis.

Germaine Tillion

En partenariat avec le site DesLettres

Source : Slate

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Carol Iancu, le Grand Rabbin A. Safran et les juifs de Roumanie durant l’instauration du communisme

Depuis de nombreuses années, notre éminent collègue, le professeur Carol Iancu de l’université de Montpellier, consacre une énergie qui, Dieu merci, ne faiblit guère, à nous présenter de nombreuses facettes de la vie et de l’activité communautaire, politique et éducative de celui qui, à moins de trente ans, fut le guide spirituel des juifs de Roumanie.

Le Grand Rabbin Alexandre Safran

On l’oublie parfois, mais ce judaïsme roumain était, à la veille de la seconde Guerre mondiale, l’un des plus nombreux puisqu’il comptait pas moins de huit cent mille âmes.

Monsieur Iancu a déjà consacré plusieurs ouvrages à celui qui fut son compatriote, et dont il partage à la fois la langue maternelle et l’histoire. Sans ce travail d’historien qui se veut rigoureux et respectueux des mémoires qu’il nous offre, nous ne connaîtrions pas vraiment les mérites qui reviennent légitimement à un si grand pasteur d’Israël qui, à une époque très troublée et éminemment dangereuse, n’a pas ménagé sa peine, au point de parvenir à sauver des âmes juives promises à l’extermination.

Dans le présent volume intitulé Alexandre Safran et les juifs de Roumanie durant l’instauration du communisme : documents inédits des archives diplomatiques américaines et britanniques (1944-1948), titre un peu long mais reflétant fidèlement le contenu de l’ouvrage, Carol Iancu aborde un aspect de l’œuvre du grand rabbin, qui englobe l’international, la fin de la guerre, le début du retour des déportés dans certaines régions mais aussi, ou plutôt surtout, les relations entretenues avec les grands ce monde.

Songez que le jour de la signature de l’armistice, le 8 mai 1945, le tout jeune grand rabbin du pays, en poste depuis à peine cinq ans, félicite le président Truman en personne pour l’action victorieuse des forces armées US. Ce sont les archives diplomatiques des alliés (principalement la Grande Bretagne et les USA) que Monsieur Carol Iancu a exploitées et qu’il a reproduites à la fin de cet imposant volume…

L’iconographie n’est pas oubliée puisque l’on découvre de très belles photographies du jeune Grand Rabbin, accompagné de son épouse et de sa chère fille, Madame le professeur Esther Starobinski-Safran… J’ai eu plaisir à voir les deux grands rabbins, côte à côte, celui de Roumanie évidemment mais aussi celui de Paris qui allait devenir le grand rabbin de France, Jakob Kaplan.Résultat de recherche d'images pour "alexandre safran"

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce judaïsme roumain qui a traversé bien des épreuves, les introductions de Carol Iancu sont très éclairantes et très agréables à lire. Dans un style élégant et sobre, l’éditeur de ces archives rappelle les faits les plus marquants dont un m’a particulièrement intéressé en raison de son aboutissement : le ralliement de certains cadres dirigeants de la communauté juive roumaine aux communistes qui tissaient leur toile dans l’ombre et voulaient contraindre le grand rabbin à leur céder sur tous les points, ce qu’il se refusa à faire.

A cette époque là, il n’était pas bon de s’opposer frontalement au régime communiste car l’armée rouge campait tout près, n’hésitant pas à prêter main forte à ses affidés…

Dans sa belle autobiographie, le Grand Rabbin avait décrit une entrevue particulièrement éprouvante avec un officier communiste, juif de surcroît, qui posa sur la table son revolver chargé dans le but d’intimider son interlocuteur.

En fin de compte, après toutes ces attaques et cette guerre d’usure, le Grand Rabbin s’est trouvé dans incapacité de remplir sa mission et fut contraint à l’exil.

La reproduction de toutes ces archives confère à ce livre une très grande valeur pour la poursuite même de ce travail par de jeunes chercheurs.

Et le professeur Carol Iancu s’est acquis de très grands mérites en consacrant le meilleur de ses jours et de ses veilles à une grande figure du judaïsme contemporain, un homme qui dut quitter, sous la contrainte, son pays natal et qui continua de se dévouer à ce en quoi il a toujours eu foi : la vocation universaliste de la religion d’Israël, la défense de ses coreligionnaires et la propagation du messianisme des prophètes.

Cet homme, grand croyant et grand érudit, avait acquis une grande science traditionnelle auprès de son propre père, lui-même grand rabbin, et parallèlement avait soutenu une thèse en allemand sur le sionisme en tant que problème universel. Il n’a jamais manqué de soutenir le projet de faire renaître un état juif sur la terre ancestrale, la terre d’Israël.

Remercions aussi le professeur Carol Iancu pour ce bel ouvrage dont il nous fait l’aubaine et qui représente pour lui tant d’années de travail et d’effort.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Himmler et sa fille visitant le camp de Dachau

Saül Friedländer et ses réflexions sur le nazisme.

Entretiens avec Stéphane Bou (Seuil, 2016)

Saül Friedländer est probablement l’historien le plus connu et le plus sérieux de la Shoah, dans la mesure, toutefois, où l’intelligence humaine, soumise aux exigences de la science historique, est à même de rendre compte d’une tragédie qui dépasse les frontières de l’imaginable.

Dès que l’on décide de rendre compte d’un ouvrage sur ce drame sans égal, unique, de l’histoire de l’humanité, les superlatifs s’imposent tout  naturellement à notre discours, même quand on cherche, comme le fait l’auteur, à coller aux faits, à sacraliser les pièces d’archives et à jeter un regard sur soi-même, afin de savoir déjouer la ruse de l’inconscient qui, souvent, à notre insu, tient la plume.

Friedländer n’a jamais caché qu’il avait eu des problèmes psychologiques, qu’il avait suivi une analyse du temps où il enseignait à Genève. Il a même proposé dans certains ouvrages des essais d’interprétation psychanalytique de l’antisémitisme nazi.

Il avait jadis, dans les années soixante-dix, fait son profit de certaines caractéristiques de la personnalité d’Hitler, qui prit le nom du mari de sa mère, étant dans l’ignorance de l’identité de son père biologique. Avait- il eu connaissance d’une origine juive cachée et hautement embarrassante ? Nul ne peut le dire avec certitude, mais cette haine paraît vraiment inexpiable.

Mais dans le présent ouvrage, d’une lecture passionnante, clair et fourmillant de détails inédits, l’auteur fait une sorte de rétrospective, centrée autour d’un autre ouvrage de sa production, Reflets du nazisme (1983).

Avant d’en dépouiller le contenu, formulons une remarque qui ne nous est inspirée ni par l’apologétique ni par je ne sais quelle victimologie.

Au fond, si des historiens juifs tels Friedländer, Hilberg ou Lanzmann ne s’étaient pas emparés du sujet, qui en aurait parlé ? Certainement pas les historiens allemands dont certains, comme le montre Friedländer, commençaient à chercher des échappatoires, formulaient des comparaisons hasardeuses entre Hitler et Staline, allant jusqu’à dire à peu près ceci : Le goulag fut l’original, Auschwitz la copie.

D’autres n’ont pas hésité à dire, en guise de justification, qu’Hitler était obsédé par sa lutte contre le bolchévisme, jadis incarné par une écrasante majorité de l’élite juive d’URSS et de l’Europe de l’est, en général.


On n’a pas hésité à dire, en guise de justification, qu’Hitler était obsédé par sa lutte contre le bolchévisme, jadis incarné par une écrasante majorité de l’élite juive d’URSS et de l’Europe de l’est, en général.
Les juifs n’ont jamais plaidé pour une culpabilité collective du peuple allemand, à travers toutes générations, Après tout, la tradition prophétique juive a introduit l’idéal de l’individualisme religieux dans le chapitre XVIII du livre d’Ezéchiel, où il est dit clairement que le fils ne paiera pas pour les fautes du père et inversement. 
Les juifs veulent simplement que l’on regarde les choses en face et que l’on ne maquille pas l’Histoire.

On pensait échapper ainsi à l’intégration ou à la qualification de ces douze années (1933-1945) qui ont compromis à tout jamais la relation de l’Allemagne avec les juifs et le reste du monde tout entier.

Soyons clair : les juifs ne plaident pas ni n’ont jamais plaidé pour une culpabilité collective du peuple allemand, à travers toutes générations, Après tout, la tradition prophétique juive a introduit l’idéal de l’individualisme religieux dans le chapitre XVIII du livre d’Ezéchiel, où il est dit clairement que le fils ne paiera pas pour les fautes du père et inversement. La conscience individuelle de la personne est née dans ce texte.

Les juifs veulent simplement que l’on regarde les choses en face et que l’on ne maquille pas l’Histoire.


Celle d’un régime essentiellement criminel qui a tout sacrifié à sa haine viscérale des juifs, au point même de perdre la guerre car il continuait à concentrer ses forces armées dans des tâches génocidaires au lieu de tout miser sur l’effort de guerre.

Celle d’un régime essentiellement criminel qui a tout sacrifié à sa haine viscérale des juifs, au point même de perdre la guerre car il continuait à concentrer ses forces armées dans des tâches génocidaires au lieu de tout miser sur l’effort de guerre.

Dans Reflets du nazisme (1983), cité plus haut, l’auteur analyse les représentations artistiques, historiques et littéraires de ce régime dictatorial et génocidaire.

Il rappelle qu’à l’origine, il n’entendait pas dut tout suivre la voie qu’il a fini par suivre et sa thèse, préparée à Paris à la Fondation des sciences politiques, portait sur l’entrée en guerre des USA.

Et Friedländer raconte une anecdote absolument incroyable qui détermina  (il emploie ce verbe) sa vie.

Alors qu’il préparait un travail sur le Vatican durant la guerre et qu’il consultait les archives à Bonn (Pie XII et le troisième Reich), il prend connaissance fortuitement d’une pièce d’archive qui avait été mal classée et qui, de fait, n’avait pas à se trouver là…

Datée de décembre 1941, donc en pleine guerre et alors que les massacres allaient bon train, le Vatican demandait à l’orchestre de Berlin qui allait se produire les semaines suivantes à Rome, de venir jouer Parsifal de Wagner dans les appartements privés du pape Pie XII…

Cette découverte précipita le jeune chercheur dans un désarroi inimaginable : comment le chef spirituel de l’église catholique pouvait-il, en cette période si sombre, solliciter une telle faveur, de la part des autorités nazies ?

Finalement, le concert n ‘eut jamais lieu, mais le malaise demeura.  A la même époque, vers 1963/64, le cinéaste Hochhut publiait Le vicaire , un film qui s’en prend à l’attitude du Vatican à l’égard des juifs pendant la guerre. Certains historiens sont d’avis que le pape était obsédé par le bolchevisme que Hitler justement combattait de toutes ses forces…

C’est donc un hasard, un pur hasard, qui guida la voie du chercheur, lui-même rescapé de la Shoah puisque ses parents l’avaient remis à une institution religieuse catholique avec l’autorisation formelle de le convertir à la foi chrétienne.

Les parents qui avaient tenté de franchir la frontière suisse furent remis aux Nazis qui les exterminèrent dans un camp de la mort. La vie du jeune Saül n’a tenu qu’à un fil. N’était le pressentiments des parents, l’enfant les aurait accompagné dans la mort.

Cette décision de permettre la conversion de l’enfant au catholicisme peut paraître incompréhensible, pourtant elle donna lieu à des controverses à l’époque : devait–on accepter une mort certaine ou sauver sa vie en changeant de religion. Le choix entre le martyr et le baptême.

Tous les rabbins n’étaient pas d’accord sur une même solution. Mais pour Friedländer, ce fut probablement ce qui le décida à devenir ce qu’il est devenu : un professeur d’histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem en 1967. Avec pour centre de gravité de ses recherches, la Shoah.

En l’étudiant, il effectuait une sorte d’introspection qui allait durer toute une vie.


On discerne quatre piliers majeurs qui ont perpétré ou rendu possible la Shoah dans son ensemble : l’armée allemande, le parti nazi, la bureaucratie et l’administration et enfin le secteur économique, venu en soutien de l’ensemble.

Comme il le reconnaît lui-même, Friedländer n’a pas eu de maître, il s’est formé tout seul, à force de persévérance et d’obstination, contrairement à un autre très grand historien de la Shoah, Raoul Hilberg, qui développa les thèses de son mentor Franz Neumann, auteur de Béhémot en 1944.

On discerne quatre piliers majeurs qui ont perpétré ou rendu possible la Shoah dans son ensemble : l’armée
allemande, le parti nazi, la bureaucratie et l’administration et enfin le secteur économique, venu en soutien de l’ensemble.

Chemin faisant, Friedländer souligne les exigences du métier d’historien. Il distingue nettement entre ses Mémoires et ses travaux historiques purs. Soucieux de ne pas se leurrer sur son propre projet, l’auteur évoque cette zone crépusculaire (twilight) où la mémoire subjective le dispute à l’investigation historique proprement dite.

Il renvoie d’ailleurs au livre publié par Pierre Nora en 1987, Essais d’égo-histoire.

Friedländer  prend vraiment conscience du problème que représente l’interprétation historique du nazisme lors de la projection du film de Hans-Jürgen Syberberg, Hitler, un film d’Allemagne, projeté à la cinémathèque d’Israël, et suivi d’un dîner chez la directrice de cette institution.Résultat de recherche d'images pour "hitler un film d'allemagne"

Cela donnera à l’historien juif la possibilité de critiquer les vues du cinéaste allemand. Mais en 1990, Syberberg publie un ouvrage au titre suivant : Sur le malheur et le bonheur de l’art en Allemagne, après la dernière guerre.

Friedländer décèle dans l’ouvrage, mais aussi dans certains propos de l’auteur, des remarques antisémites tendant à l’esthétisation du nazisme et à la fascination qu’il commençait d’exercer dans certains milieux…

Le cinéaste allemand s’exclamera lui-même, à propos de l’épisode hitlérien : Mais c’était fascinant !!, une manière de juger grandiose le passage d’Hitler dans l’histoire allemande.

Certains allèrent jusqu’à établir une commune mesure entre l’épopée napoléonienne et les atrocités hitlériennes. Napoléon a ravagé l’Europe, eh bien Hitler n’a pas fait pire que lui… L’Allemagne commençait à vivre une sorte de Hitlerwelle, une vague d’Hitler.

Les choses n’allaient pas s’arranger avec la publication de la biographie d’Hitler par Joachim Fest qui, mine de rien, évacue la nature criminelle du régime nazi. Pourtant, dans ses développements, Friedländer souligne que la Shoah n’aurait jamais pris cette ampleur sans la volonté de cet homme, Hitler, qui en fit le combat de sa vie.

Il a, dit l’auteur, poussé la machine à l’extrême. Et sans lui, l’Allemagne se serait rendue beaucoup plus tôt.

Comme allait le montrer la fameuse querelle des historiens (Nolte, Broszat, etc…) un problème considérable se dressait sur la voie d’une présentation objective, sérieuse de la Shoah ; car chaque fois que les victimes ou leurs héritiers présentaient des documents ou des témoignages, leurs adversaires cherchaient par tous les moyens à les disqualifier.

Il fallut de longues années avant que les historiens allemands n’acceptent d’organiser de grands colloques (notamment àStuttgart et à Berlin) sur la question. Mais si cela a servi à débroussailler le terrain, on n’avait pas réussi à se mettre d’accord sur la méthode : fallait-il raconter ou expliquer ?

Ceux qui rédigeaient des ouvrages savants ou moins savants passaient pour des littéraires qui ne rendaient aucun service à la reconstitution historique des événements, tandis que ceux qui cherchaient des causes à la Shoah se voyaient eux aussi contestés par leurs adversaires.

Un exemple : beaucoup de lecteurs furent rebutés par la sécheresse des statistiques, par le renvoi aux archives nazies ou alliées.


Les Allemands – et cela est légitime quoique contestable – voulaient jeter le manteau de Noé sur un pan de leur histoire qui en faisait un peuple d’assassins en plein cœur de l’Europe civilisée et chrétienne. Ils redoutaient aussi la division profonde entre les générations des pères et des fils. Dans les familles, les jeunes demandaient au père ou au grand-père ce qu’ils avaient fait ou où ils étaient durant la guerre…
Et puis, il y avait la réponse facile mais indigne : nous ne savions pas, nous n’étions pas au courant, ou bien Hitler était un Autrichien, etc…

Les Allemands – et cela est légitime quoique contestable – voulaient jeter le manteau de Noé sur un pan de leur histoire qui en faisait un peuple d’assassins en plein cœur de l’Europe civilisée et chrétienne. Ils redoutaient aussi la division profonde entre les générations des pères et des fils. Dans les familles, les jeunes demandaient au père ou au grand-père ce qu’ils avaient fait ou où ils étaient durant la guerre…

Et puis, il y avait la réponse facile mais indigne : nous ne savions pas, nous n’étions pas au courant, ou bien Hitler était un Autrichien, etc…

Les héritiers des six millions de morts dont un million d’enfants ne pouvaient pas se satisfaire d’une telle réponse. L’historiographe allemande devait donc assumer ce lourd héritage.

Comment rendre compte de l’extermination ? Les moins jeunes se souviennent de la production hollywoodienne Holocaust qui fit connaître à des millions de gens, en Amérique notamment, la tragédie vécue par le judaïsme européen. Certes, quelques spectateurs se sont transformés en rescapés imaginaires, façon de vivre l’événement en se disant : heureusement, nous n’y étions pas… mais au moins le mur du silence était brisé.

Un cinéaste allemand avait alors estimé que l’on avait volé son passé à l’Allemagne, il créa la fameuse série télévisuelle Heimat qui voulait montrer que l’Allemagne profonde, celle des villages et des bourgs, le pays réel, n’était pas concernée par la folie meurtrière d’Hitler, qu’elle ignorait tout des massacres et qu’au fond, rien n’était venu troubler sa quiétude.

Et le tout en pleine guerre, alors que le front russe enregistrait chaque jour que Dieu faisait des centaines de morts et de blessés allemands. Comment l’Allemagne profonde aurait-elle ignoré la mort de ses fils au combat ? Pas un jour ne se passait sans de multiples enterrements.  L’objectif était clair : imputer à une fine couche de l’élite, à une superstructure nazie, les crimes et en disculper la masse du peuple allemand.

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Mais les critiques n’ont même pas épargné le film de Claude Lanzmann, Shoah, l’homme qui s’est acquis un mérite insurpassable en s’attelant à une telle tâche. Certains ont frappé une formule : Shoah (le film) n’est pas la Shoah (l’énorme tragédie historique).

D’autres ont critiqué l’insupportable centralité de l’auteur dans son film : tout passe par lui, il est partout à la fois, rien ne se dit ni se traduit sans lui ; il rudoie certains témoins ; il accable de préférence les paysans polonais mais épargne bizarrement les gouvernements et les populations d’Europe occidentale…

Friedländer va jusqu’à dire que Lanzmann a réagi comme un juif français, soucieux de ne pas se brouiller avec ceux qui l’avaient aidé.

Par delà ces contestations internes à la mémoire juive sur lesquelles nous ne prenons pas position, Stéphane Bou pose une question cruciale : peut on concilier une mémoire juive de la Shoah avec une mémoire non-juive de cet événement, ou même seulement les rapprocher ?

Il est difficile d’y répondre car là derrière se profile la question de la sensibilité juive. Si j’étais chimiste, je dirais qu’il y a une différence entre la chimie organique et la chimie anorganique… Comment ressentir profondément la Shoah quand on n’a aucune ascendance juive ?

Mais je ne nie pas l’existence d’hommes et de femmes dotés d’une conscience morale parfaite. Citons la phrase de Jean-François Lyotard :

L’extermination est comme un tremblement de terre qui aurait détruit les instruments permettant de le mesurer.

Nous sommes toujours à la recherche des mots justes et du récit adéquat pour le raconter.

Chacun sait ce qui s’est passé en Israël, peu après la fin de la guerre. Les autorités, entièrement préoccupées par la nécessité de produire un nouveau type de juif, fier de lui, prêt à mourir les armes à la main, contrairement aux juifs d’Europe qui sont allés comme des moutons à l’abattoir (l’expression n’est pas de moi) se sont désintéressées de la chose.


Chacun sait ce qui s’est passé en Israël, peu après la fin de la guerre. Les autorités, entièrement préoccupées par la nécessité de produire un nouveau type de juif, fier de lui, prêt à mourir les armes à la main, contrairement aux juifs d’Europe qui sont allés comme des moutons à l’abattoir (l’expression n’est pas de moi) se sont désintéressées de la chose.
C’est seulement graduellement que les choses ont fini par évoluer pour donner un Yom ha shoah we ha gueboura, précédant le yom ha zikkaron, lui-même suivi de la liesse du yom hag ha atsmaout.

C’est seulement graduellement que les choses ont fini par évoluer pour donner un Yom ha shoah we ha gueboura, précédant le yom ha zikkaron, lui-même suivi de la liesse du yom hag ha atsmaout.

A l’heure où l’image règne en maîtresse absolue dans tous les domaines de la communication, à l’heure où les lecteurs délaissent les dédicaces de leurs auteurs préférés pour faire des selfies, demandons-nous ce que valent les images de la Shoah ou tout simplement si elles existent ?

Peut-on exploiter les photographies évoquant la Shoah ? Par exemple, ces sonderkommandos qui prirent des photos furtivement d’hommes nus marchant vers les chambres à gaz ? S’il y a shoah (le film) il n y a pas d’images de la Shoah…

Friedländer s’interroge un instant sur les archives allemandes et relève un paradoxe qui serait savoureux s’il n’était tragique : les nazis, avec leur manie de tout classer, de tout inventorier, de tout classifier en sont arrivés à se contredire eux-mêmes. Ainsi, les 4 et 6 octobre 1943, alors que plus aucun doute ne subsistait sur l’issue de la guerre, Himmler tient un discours devant les généraux SS où il insiste sur la nécessité de tenir secrète  (unter dem Siegel der Verschwiegenheit) cette entreprise de mort à grande échelle… Mais il tient à ce que son discours soit enregistré !!

Comment le jeune Saül a t il appris la mort de ses parents ? A la fin de la guerre, c’est un prêtre, un père jésuite, qui lui expliqua ce qui s’était passé. Il n’avait alors que treize ans…

Le futur grand historien conclut son propos en disant que la Shoah n’appartient à personne. Personne ne peut s’approprier la Shoah. Mais il souligne une citation de Gustav Meyrink, l’auteur du Golem, que voici : connaissance et souvenir sont une seule et même chose.

Faute de place et comme le texte est déjà assez long, je ne commenterai pas cette si profonde réflexion, pourtant elle tente de limiter la distance entre l’histoire et la mémoire. Le souvenir, c’est l’histoire vécue, c’est la trace que les événements laissent en nous.

Pour finir, laissons la parole à Saül Friedländer :

J’ai suivi malgré moi un chemin et finalement, si je peux dire de manière assez directe, ma vie a été entièrement déterminée par la Shoah, dans mon existence même et dans mon travail.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Engagé dans le combat contre l'extrémisme, Rainer Höss sillonne les écoles, les collèges, les universités. | Ouest-France

Rudolf Franz Ferdinand Höss (ou Höß), né le  à Baden-Baden et exécuté le à Auschwitz, était un officier de la SS qui occupa une fonction de premier plan dans le génocide des Juifs d’Europe.

Il est commandant des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, le plus vaste complexe du système concentrationnaire nazi, du au , puis de nouveau entre mai et , période durant laquelle la déportation massive des Juifs hongrois a porté la machine de mort à son paroxysme. (Source Wikipédia)


Rainer est le petit-fils de Rudolf Höss, commandant du camp d’extermination de 1940 à 1943. Il témoigne de l’histoire familiale, tourmentée. Et de son engagement actuel contre l’extrémisme.

Bien calé dans son fauteuil, il dégage l’image d’un bon vivant. Loquace. Qui ne force pas le sourire, qu’on devine naturel. Ne dévie jamais le regard, qu’on imagine profond. Pourtant, à 51 ans, Rainer Höss, petit-fils du commandant d’Auschwitz, met en garde. « Je ne suis certainement pas un homme simple. »

Il enchaîne un nouveau sourire qui, cette fois, cache des ombres cruelles, des souvenirs d’enfant éduqué dans le silence nazi des années d’après-guerre. « Ma grand-mère, la femme du commandant, a posé une chape de plomb sur l’histoire familiale. Tout en restant très nostalgique de ce qu’elle considérait comme le bon vieux temps. »

Dressé pour obéir

Celui où elle récupérait les bijoux et fourrures des femmes assassinées dans les chambres à gaz. À quelques encablures de leur villa d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, là où ont été exterminés un million de juifs jusqu’en novembre 1944. Depuis l’été 1942, date à laquelle le grand-père Höss officiait en maître absolu, les transports arrivaient là de l’Europe entière. « L’Obersturmbannführer Höss a été l’exemple parfait d’un homme dressé pour obéir. »

Assise aux côtés de Rainer, Élisabeth Willenz, la traductrice du livre qu’il a écrit en novembre 2016 (1), revient sur le rôle central joué par cette femme, épouse modèle du Troisième Reich : « Après l’exécution de son mari en 1947, c’est elle qui a imposé à sa famille la continuité idéologique du nazisme. Sinon, à la place de Rainer, c’est peut-être son père que vous auriez devant vous. » Mais celui-ci a toujours refusé de parler. De livrer le moindre indice sur le commandant, comme condamné à perpétuité d’être fils d’assassin.

Pendant l’adolescence, son fils, le jeune Rainer, prend donc la décision de fausser compagnie à ce monde teinté de détestations et de croix gammées. Seul, il se démène, se forge un caractère de rebelle. « J’ai largué les cinquante amarres qui me retenaient à ma famille, persuadé que le crime n’est pas héréditaire. » Objecteur de conscience, il découvre l’envers de ce décor où la mort rôde, omniprésente. Il lit pour la première fois Elie Wiesel, ancien d’Auschwitz et prix Nobel de la paix, qui dévoile une autre parole, celle des rescapés : « Il est une chose pire que le mal lui-même, l’indifférence face au mal. »

La cible des négationnistes

D’internats en centre d’accueil pour jeunes « instables », il prend peu à peu conscience de la responsabilité de porter le nom de « Höss ». « J’ai dû l’accepter. Mais c’est un processus de longue haleine. Avant, je n’étais qu’un élément d’une famille épouvantable à laquelle on avait promis un Reich millénaire. »

Une idée forte le guide quand il commence à sonder les tréfonds de son histoire familiale, à s’immerger dans la connaissance de la Shoah : le pire est derrière lui. Désormais, il lui faut s’engager, auprès des survivants, des nouvelles générations ou des politiques.

À Stuttgart, où il demeure, ce père de quatre enfants ne se rend à Auschwitz qu’en 2009. « Avant, je n’avais pas d’autorisation polonaise, car j’étais descendant de criminel de guerre. » Là, il découvre l’immensité du camp, de l’ancienne caserne polonaise qui a servi à édifier le stammlager Auschwitz I, jusqu’aux restes du complexe d’extermination de Birkenau, sorti de terre en 1941.

Une douleur profonde pour Rainer, qui s’obstine pourtant. Vérifie méticuleusement, mètre après mètre, le dispositif de mise à mort, absorbe les données statistiques, juge sur le terrain pour mieux contrer le discours des négationnistes. « Ma boîte aux lettres a été arrachée, la porte de la maison taguée. J’ai reçu pas mal des menaces téléphoniques anonymes de néonazis », remarque celui que les sympathisants de droite, qui ressentent une attirance pour les porteurs de patronyme d’un dignitaire nazi, considère comme un traître.

Voter contre l’extrême

Aujourd’hui, il sourit à nouveau à l’idée d’apporter avec son livre une lumière dont il ignorait l’existence. Celle d’une libération. « J’ai pu montrer mes émotions, devenir moi-même. Définitivement. »

Engagé dans le combat contre l’extrémisme, il sillonne les écoles, les collèges, les universités. Témoigne pour poursuivre son combat contre le retour « des idées noires, partagées par les Orbán, en Hongrie, Hofer, en Autriche, ou Le Pen, chez vous, en France. Ils sont tous devenus présentables, mais leurs thèses sont basées sur les mêmes processus mentaux. D’où l’importance de se déplacer, d’aller voter contre le Front national. »

Benoît ROBERT.

(1) L’héritage du commandant, éditions Notes de nuit, 227 pages, 20 €.

Source : Ouest France

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Moses Joseph Roth (Brody, Galicie – , Paris) est un écrivain et journaliste juif autrichien. Il est né en Galicie, aux confins de l’Empire autrichien (aujourd’hui en Ukraine), sous le règne de François-Joseph, dans une famille juive de langue allemande.

Âgé de 20 ans au début du premier conflit mondial, il participe à l’effort de guerre dans des unités non combattantes tel le service de presse des armées impériales. Il devient ensuite journaliste à Vienne et à Berlin, puis publie ses premiers textes à la chute de l’Empire austro-hongrois en 1918, notamment Hôtel Savoy (1924), Le Poids de la grâce (1930) et La Crypte des capucins (1938).

Son œuvre porte un regard aigu sur les ultimes vestiges d’une Mitteleuropa qui ne survivra pas à l’avènement du xxe siècle, tels les villages du Yiddishland ou l’ordre ancien de la monarchie austro-hongroise. Son roman le plus connu, La Marche de Radetzky, publié en 1932, évoque le crépuscule d’une famille autrichienne sur trois générations.

Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis détruisent les livres de celui qui se définissait comme « patriote et citoyen du monde ». En 1934, Joseph Roth s’exile à Paris, où, malade, alcoolique et sans argent, il meurt le 27 mai 1939, à l’âge de 44 ans. (source : Wikipédia).

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN vient nous parler de ce visionnaire, en deux chroniques. La première était intitulée à « Une vie sous le signe de Job ». Aujourd’hui, il évoque le passage de la vie de l’écrivain en Russie.


Joseph Roth, en reportage à travers la jeune URSS en 1926

Les éditions C.H. Beck de Munich ont eu l’excellente idée de commencer l’année 2017 par la publication, entre autres, d’un excellent petit volume contenant des articles rédigés en allemand, sa langue maternelle, par cet auteur judéo-autrichien presque oublié aujourd’hui, alors qu’il effectuait un voyage pour le compte du
journal Frankfurter Zeitung en 1926 à travers la jeune URSS, moins de dix ans après la chute du régime tsariste et la victoire des Bolcheviques.Résultat de recherche d'images pour "joseph roth"

Avec Arthur Schnitzler et Stefan Zweig, dont j’ai maintes fois parlé dans ces colonnes, Joseph Roth fait partie d’un trio exceptionnel d’écrivains autrichiens dont l’œuvre a été abondamment traduite en français.

La question ukrainienne, déjà…

Cédant peut-être aux exigences de l’actualité présente, l’éditeur de ce livre, Jan Bürger, a commencé l’ouvrage par un article consacré à l’Ukraine, qui semble avoir été un thème à la mode dans le Berlin des années vingt. Le premier reportage parut dans la Neue Berliner Zeitung du 13 décembre 1920.Exponat: Zeitung: "Sturz der Regierung. - Kapp Reichskanzler" Neue Berliner Zeitung, 1920

Rappelons qu’en cette année là, le Reich wilhelmien n’existe plus depuis deux ans, que l’empereur Guillaume II a fui en Hollande, où un exil lui fut offert et que la République de Weimar sort des limbes. Mais le plus grand changement est évidemment l’instauration du communisme en Russie et dans les états voisins pour former la nouvelle URSS.

Ce sont tous ces changements, la mentalité de ses habitants, les transformations sociales et la NEP (Nouvelle politique économique) que Joseph Roth passe en revue dans ses articles.

Pour ce qui est de l’Ukraine, Roth parle même d’une Ukrainomanya à Berlin, où l’on ne sait pas vraiment qui est ce peuple, quelles sont ses mœurs et sa spiritualité. Ce pays, situé entre le Caucase et les Carpates, est presque inconnu ici ; contrairement à la Russie dont d’anciens prisonniers allemands ont abondamment rendu compte, l’Ukraine, elle, reste entourée d’un halo de mystère, ce qui explique l’engouement que certains ressentent pour elle.

Les habitants de Berlin se grisent de toutes ces opérettes pseudo-ukrainiennes, au point que toute musique ou tout refrain à la mode est automatiquement affublé d’Ukrainité. Et on y mêle aussi, pour faire bonne mesure, des éléments tatares, polonais et évidemment russes…

Tout ceci s’explique par le fait que ce pays se trouve coincé entre la Pologne et la Russie qui estiment y avoir des droits. Décrivant le ballet Les souliers rouges, donné au Palais de glace de Berlin, Roth signale toutes les incohérences de la mise en scène : rien ne correspond à ce qui se présente comme typiquement ukrainien…

Lemberg (Lvov), capitale de l’ancienne Galicie autrichienne

Après l’Ukraine, Roth poursuit ses visites et nous parle de la ville de Lemberg (Lvov), la capitale de l’ancienne Galicie autrichienne, la ville où le jeune Martin Buber a habité chez ses grands parents paternels durant toute une décennie. Roth qui naquit à Brody, située dans l’Ukraine actuelle, décrit le caractère multinational de la ville et de sa région : des juifs, des Ruthènes, des fonctionnaires polonais, des russes ; des rues aux trottoirs mal dallés où l’on entend du russe, de l’allemand, du yiddish, du roumain et du polonais.

Buber y avait fait ses études en polonais tout en parlant le haut allemand à la maison car sa grand mère y tenait absolument. Au plan architectural, ce sont les coupoles dorées de superbes églises qui retiennent l’attention. Roth repère aussi la synagogue principale de Lemberg qui borde la rue commerçante de la ville. Il décrit aussi un couple formé par un lieutenant à la poitrine bardée de médailles de bravoure, tenant la main de sa femme. En d’autres temps, ajoute Roth, un domestique aurait suivi ses deux maîtres à une distance respectueuse d’au moins trois bons mètres…

Lemberg, conclut l’auteur, est une cité aux frontières évanescentes ; elle représente les confins orientaux de l’ancienne double monarchie austro-hongroise.

A la découverte de la jeune Union Soviétique

Après l’Ukraine et la Galicie, c’est la Russie en tant que telle qui retiendra l’attention de l’auteur. Il faut bien comprendre qu’on est au milieu des années vingt ; l’URSS suscite à la fois de la crainte et de la curiosité. Et les lecteurs allemands de Joseph Roth sont friands de descriptions des nouvelles réalités sociales et politiques.

Le premier reportage porte un titre évocateur, Ma nuit avec les punaises. Roth cite même un mot d’esprit en exergue et que je résume en quelques mots :

cette nuit, dit-il, j’ai découvert une punaise que j’ai aussitôt tuée. Alors, lui dit-on, vous avez eu beaucoup de chance! Mais que dites vous ? Si au moins une armée de punaises ne s’était pas présentée aussitôt après, afin de présenter leurs condoléances…

Monsieur l’aubergiste : y a t il des punaises dans le Lit ? Mais où voulez vous donc qu’elles soient, me répondit-il…

Malgré une nuit horrible, l’auteur ne perd pas son sens de l’humour et évoque les descriptions données par Franz Kafka dans La métamorphose…

Leningrad, Saint Petersburg, Petrograd

Le 18 mars 1928, Joseph Roth est enfin arrivé à Leningrad, qu’il visite avec une évidente curiosité. Ce qui frappe tout d’abord le visiteur de la grande ville impériale, c’est le froid hivernal, la neige qui crisse sous le pas des badauds, le souffle humain qui se transforme immédiatement en vapeur, la majesté des façades qui confère à cette ville où les palais privés sont innombrables un aspect hors du temps.

Une sorte d’éternité granitique contre laquelle même la révolution bolchevique n’a rien pu faire. La grande place enfouie sous la neige semble encore plus vaste, incommensurable, car le manteau neigeux en a caché les limites. Les hommes qui s’y trouvent paraissent si dérisoirement petits…

Tout ce qui m’entoure, dit Roth, semble doublement immobile et pétrifié, les ponts, les baraques, les maisons, les lanternes, tout, absolument tout semble être là de toute éternité, un peu comme les pyramides. Il y a ce caractère monumental qui semble se jouer de la révolution et du changement en général. Roth écrit même cette phrase : les façades se dressent  comme ds symboles d’éternité.

C’est ainsi que Leningrad se présenta à mes yeux pour la première fois, comme la ville de Pierre le grand, l’Européen universaliste qui s’imaginait gouverner depuis cette cité asiatique et qui, contrairement à d’autres souverains, n’avait pas érigé de monument à sa propre gloire, mais qui s’était édifié une simple résidence.

Leningrad est constamment enveloppée d’une sorte de brume que la ville produit d’elle-même car elle s’enfonce dans des sols marécageux sur lesquels elle fut édifiée. Roth dit : s’enfonce et non pas construite sur… C’est une énigme, car tant de palais et d’églises y furent édifiés.

Et de même que Venise défie l’eau, Leningrad triomphe des marécages. Mais les vieux patriotes de la ville disent au journaliste que leur cité fut jadis plus belle, plus riche que Paris, elle était aussi plus européenne. Cette cité a même produit un être bien particulier, le bureaucrate russe qui se veut presque aussi ponctuel que son collègue allemand !

Roth ajoute : dans les rues de la ville on parlait français et allemand mais on jurait… en russe ! On voit le reste de l’Europe par sa fenêtre, dit le reporter, car les bateaux étrangers sont présents, les diplomates habitent tout près et il flotte dans les rues de la cité un parfum qui rappelle le reste de l’Europe…

La ville se nommait Petersburg, elle ne portait donc pas de nom russe jusqu’au jour où le Tsar Nicolas II la rebaptisa en Petrograd. Mais cela ne représentait qu’une simple concession à un chauvinisme ambiant.

Et que font les réactionnaires, les ennemis de la révolution ? Selon Roth, ils se lèvent de leurs bureaux, se défont de leurs uniformes et assistent au naufrage de leurs idéaux aristocratiques. Pourquoi ? Parce qu’ils ont du mépris pour tout ce qui les entoure, y compris pour eux mêmes. C’est un nihilisme qui culmine en un héroïsme de l’indifférence (p 36). Ces aristocrates déchus errent comme des fantômes dans les rues, des fantômes aux mœurs policées, errant à travers les marécages

Le réalisme soviétique Roth décrit l’arrivée à un poste frontière, celui de Niegoreloje. Il fait froid, il pleut, la lumière est blafarde dans le poste de douane, les porteurs déchargent les valises du train, les fonctionnaires vérifient méthodiquement l’identité des voyageurs ; seul à ne pas être fouillé, un diplomate voyageant avec sa valise diplomatique.

Dehors, on gare le train russe dont la locomotive ne siffle pas comme dans les autres pays mais émet un hurlement lugubre. Roth admet n’avoir jamais vécu une fouille aussi méticuleuse dans un autre pays car, souligne-t-il, il ne s’agit pas ici d’une simple frontière entre deux contrées, mais d’un passage d’un monde à un autre monde, d’un régime à un tout autre régime. Les prolétaires qui inspectent les gens et les bagages ne se conduisent comme des gens qui contrôlent d’autres gens, qu’ils soient de pays amis ou ennemis, mas d’hommes qui surveillent des ennemis de classe, des bourgeois ennemis de la classe ouvrière qui a pris le pouvoir. Joseph Roth conclut en ces termes : cette frontière n’est pas une frontière banale, elle sépare deux mondes.

Les fantômes de Moscou

A Moscou, le reporter fixe son regard sur les boutiques de mode féminine, dont les vitrines exposent de vieux vêtements qui n’ont plus que la faveur des partisans de l’ancien régime. Un signe qui ne trompe pas et trahit l’origine et la mentalité sociale des passantes : l’ombrelle ! On a l’impression que la vieille bourgeoisie russe s’est immobilisée depuis 1917. Ses officiers, ses hommes et ses femmes semblent végéter. Mais il y a une nouvelle classe d’hommes qui émerge, celle des membres de le NEP qui se distinguent nettement à la fois des anciens bourgeois et des  prolétaires…

Roth dit ne vouloir s’intéresser qu’à l’ancien intellectuel, d’avant la révolution et à l’ancien citoyen. : ces deux types d’hommes n’ont plus de vitalité, ils font penser à des bougies qui se sont éteintes lors d’un incendie. Ces hommes ont dû, par nécessité, louer leurs services  à l’Etat soviétique. Ils vivent grâce à de petits salaires
et s’imaginent pouvoir vivre comme avant, tout en s’adaptant aux réalités nouvelles.

Certes, ils se souviennent encore des vacances à Karlsbad du temps de leur splendeur, ils ont un bel album de photographies de ce temps  là, ils disposent encore d’un samovar et quelques livres de leur bibliothèque ont une reliure en cuir…

Le soir, la femme joue du piano et son rêve est de faire de son fils un important personnage de ce nouvel ordre social. Mais cette mère n’est plus en mesure de prescrire à ce même fils des règles de conduite pour la bonne raison que ce dernier en sait bien plus que lui sur les dédales de la nouvelle société soviétique. Tout est bouleversé. Et à sa mort, le père sera porté en terre sans cérémonie car même la mort a perdu de sa dignité.

Roth relève que Homère, l’instituteur de la Grèce antique, a été écarté des programmes scolaires au même titre que l’enseignement religieux. Plus aucun hexamètre ne pourra plus être scandé en Russie. On applique une sorte de séparation absolue entre l’Etat et l’humanisme (bourgeois) On ne veut plus de Sophocle, de Tacite, ni d’Ovide. Mais ce n’est pas tout :   comme l’Etat n’a pas conservé les popes, la plupart des Russes pensent que Dieu a cessé d’exister. Une candeur si totale, une telle naïveté en matière de métaphysique ne se trouvent plus qu’aux USA. Et Moscou a vécu un débat public entre le chef d’une de ses si fréquentes délégations américaines et un professeur moscovite au sujet de l’existence de Dieu et de la conciliation entre la foi et la vision marxiste de l’univers. Et la chose s’est déroulée comme dans un club new-yorkais.

Il faudra probablement un certain temps avant que l’on aperçoive ce qui est réellement nouveau ici. Ce qui vient de naître ici, c’est une nouvelle façon de créer et de produire, de lire et d’écrire, de penser et de comprendre, d’enseigner et de se faire comprendre, de peindre et de concevoir.. Tout le reste est en marge et fait figure de réalité fantomatique (p 48)

Le bateau à vapeur sur la Volga

Ce voyage de plusieurs jours sur la Volga pour parvenir à Astrakan offre un véritable laboratoire d’analyse de la nouvelle société soviétique. Il y a quatre classes dans ces bateaux et  le paysan russe préfère voyager en quatrième. De jour, le tumulte sur le navire est insupportable mais le soir venu tout ce petit monde s’endort et Roth écrit que les gens pauvres sont si dignes et si calmes quand ils dorment… Oui, quand ils dorment, dit-il, les êtres humains paraissent si pacifiques. Durant la traversée, Roth s’abîme dans sa contemplation : le fleuve semble s’étendre à l’infini, les jours se suivent et se ressemblent, tous les paysans d’URSS défilent devant lui. L’homme, écrit il, ressemble à un oiseau qui survole la terre…

Arrivé en terre tatare, le visiteur quitte enfin son bateau et contemple les maisons aux toits de chaume, écoute les boutiquiers tatares vanter la qualité de leurs marchandises. On est à Casan, la capitale, la rue principal e mène directement au port. Roth dit que selon les propagandistes officiels, l’analphabétisme a baissé de 25% depuis la révolution et qu’il existe désormais des publications en langue tatare. A l’exception des villages allemands, tous les autres villages le long de la Volga donnent au parti communiste ses adhérents les plus jeunes et plus convaincus. Pour l’habitant candide des rives de la Volga le communisme est le vecteur de la civilisation. Pour le jeune twouwache ( ?) la caserne de l’armée rouge est un véritable palais, c’est le septième ciel, il y a de l’électricité, des journaux, la radio, des livres, de quoi écrire, un cinéma, un théâtre, etc.. Et tout cela, il le doit au parti !

A Casan, l’habit fait le moine : lorsque Roth met ses bottes et son manteau sans cravate, les fruits et légumes au marché ont incroyablement bas mais si l’on est en costume, c’est un tout autre prix . Quand le visiteur se mêle à la population, c’est pour entendre les commerçants se plaindre d’une trop forte imposition ; au fil des
conversations, un antisémite lui dira même que les seuls à bénéficier de la révolution sont les juifs, sans même se douter que celui auquel il s’adresse en est un.

La salade russe des nationalités dans le Caucase

L’arrivée à Bakou était attendue avec impatience par Roth, qui y découvre des jeunes femmes voilées. Il fait aussi connaissance avec ses innombrables mendiants.

Mais le charme de cette ville qui fait penser aux mille et une nuits s’arrête à quelques  kilomètres où jaillit le pétrole des entrailles de la terre. Et le plus inattendu ne tarde pas à se produire. Roth parle de deux villages Privolnaja et Pribosh qui abritent, dit il, les Juifs les plus intéressants du monde (sic) en raison, précise t il, de leur ascendance purement aryenne (p 70). Il s’agit de paysans originellement russes qui furent jadis des sobotnicki, c’est-à-dire des adeptes du chabbat.

Lorsqu’ils furent persécutés par les autorités et l’église officielle ils se convertirent au judaïsme exprimant par là leur défi et leur colère. Ils  se disent des Guérim (en hébreu des convertis), ont l’apparence slave, vivent de l’élevage et de l’agriculture et sont devenus les juifs les plus pieux de l’Union soviétique aux côtés d’autres Juifs russes blancs et sémitiques, donc des Juifs «authentiques».

Un antisémite racial aurait quelques difficultés avec ce type de Juifs, et il en aurait de bien plus grandes s’il entrait en contact avec les Juifs des montagnes. Je leur ai rendu visite. La science affirme qu’ils ne sont pas des sémites même si leurs autorités religieuses prétendent le contraire. Ils appartiennent à la race tatare.

J’apprends qu’avant la guerre les sionistes avaient établi un contact avec ces Juifs des montagnes. Il s’avéra que les rabbins de ces Juifs étaient bien prédisposés à l’égard des sionistes, contrairement à leurs homologues orthodoxes, authentiquement sémites et natifs d’Europe orientale. La guerre a interrompu ces contacts mais la révolution les a détruits.

Il manque à la Russie, dit Roth, cette légèreté qui est l’enfant du superflu (p 78)

Dans la nouvelle Russie l’individu s’efface devant la masse.

L’URSS n’a pas besoin d’artistes ni de grands génies, mais simplement d’enseignants d’écoles primaires. Pas besoin de théoriciens hardis. Les valeurs de la révolution n’ont rien à voir avec ce qui existait précédemment.

Et tous les écrivains doivent puiser leur inspiration dans les nouvelles conquêtes du régime ou décrire de manière suggestive les grandes famines et les souffrances endurées par le peuple que le parti a enfin libéré. L’intellectuel doit se sacrifier au profit de son peuple, il est tout juste un facteur parmi des millions d’autres. Toutes les grandes périodes intellectuelles de l’Europe, l’Antiquité classique, l’église romaine, l’humanisme et la Renaissance, une large partie du siècle des Lumières et  tout le romantisme catholique, toutes ces choses sont qualifiées de bourgeoises/ Le temps des époques n’est plus, vive le règne sans partage des statistiques. L’art est dominé par le réalisme socialiste qui s’en tient aux métaphores sans pouvoir s’élever au rang de symboles. Et Roth se livre à une réflexion littéralement visionnaire : Beaucoup de forces, des milliers, voire des millions ont été libérées.

Un jour, peut-être, réussiront elles à allumer une lumière qui sera plus éclairante que le feu de la révolution Mais aujourd’hui ce n’est pas encore le cas, et ce ne le sera toujours pas, pas même dans  vingt ans. Pour le moment, la physionomie spirituelle de l’Europe demeure plus intéressante, même si son apparence sociopolitique est plutôt effrayante.. (pp 87-88)

Le statut de la femme, la vie sexuelle et la prostitution

En URSS, la femme ne fait pas l’objet d’une cour assidue ni de tentatives de séduction. Partant, le péché en URSS est aussi ennuyeux que la vertu dans nos pays d’Europe (p 89) et l’Occident a tout à apprendre des lois sociales en vigueur ici mais rien en ce qui concerne les bonnes mœurs ou la morale sexuelle. Mais le matérialiste le plus convaincu a beau être un négateur de l’âme et nier celle-ci dans tous les domaines, il ne réussira pas à s’en débarrasser dans un seul : l’amour.

Roth s’arrête assez longuement sur l’église, l’athéisme et la politique religieuse du nouvel état. Pour lui, les communistes ne persécutent pas l’église, ils veulent simplement en réduire la puissance. Un peu plus loin, il semble se contredire en écrivant qu’on ne punit pas les fidèles, on veut simplement les éradiquer, ce qui est un trait d’ironie suprême. Mais les nouveaux maîtres ne parviennent pas à leurs objectifs sur ce plan car il est plus facile de s’en prendre aux sentiments qu’aux convictions. Le reporter signale un échange de lettres entre Gorki et Lénine en 1913 : le premier prônait un retrait momentané de la quête de Dieu à qui le second répliqua sèchement que c’était une lutte de tous les instants et que toute divinité représentait une plaie qui va servir à asservir et à exploiter les masses… Roth dit avoir lu ce qui suit dans un journal : lorsque les travaux des champs prennent fin, les rues s’animent, maisnotre jeunesse ouvrière et paysanne ne sait que faire de son temps libre ; c’est bien pour cette raison qu’elle se presse tous les dimanches dans les églises et le reste du temps, elle commet toutes sortes de bêtises.

C’est donc un désenchantement général qui menace les forces vives de la nation si l’on n’y prend garde. Le meilleur exemple de cette matérialisation insupportable nous est livré par l’accueil au bureau d’état-civil où trônent trois tables : l’une pour les mariages, la seconde pour les divorces et la troisième pour les décès. C’est tout ce que le paradis du socialisme a à offrir.

Que retenir de ces différents articles de Joseph Roth sur la réalité en URSS en 1926 ? Avant tout, la volonté de démythifier (mais sans dénigrement ni rejet global) le paradis du socialisme qui a tout désacralisé, tout matérialisé, au point même de nier l’existence de l’âme humaine, ramenant tous les sentiments, tous les élans intimes à de simples rapports de production ou à une conscience de classe. En cette même année 1926 Joseph Roth a rencontré à Moscou un autre Juif d’expression allemande, un célèbre déçu du socialisme, Walter Benjamin.

On peut aussi saluer l’esprit visionnaire de Joseph Roth qui avait bien compris, en se rendant sur place, et en sillonnant l’URSS, qu’une idéologie aussi anti-spirituelle ne pouvait pas avoir d’avenir.

L’Histoire a fini par lui donner raison en 1989.

Joseph Roth mourut à Paris où il s’était exilé, dans la misère et le plus grand dénuement. Il fut enterré au cimetière municipal de Thiais, en région parisienne, dans le carré des miséreux. Mais depuis quelques années, l’Ambassade d’Autriche à Paris prend en charge l’entretien de sa tombe.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Joseph Roth et son épouse Friedl

Moses Joseph Roth (Brody, Galicie – , Paris) est un écrivain et journaliste juif autrichien. Il est né en Galicie, aux confins de l’Empire autrichien (aujourd’hui en Ukraine), sous le règne de François-Joseph, dans une famille juive de langue allemande.

Âgé de 20 ans au début du premier conflit mondial, il participe à l’effort de guerre dans des unités non combattantes tel le service de presse des armées impériales. Il devient ensuite journaliste à Vienne et à Berlin, puis publie ses premiers textes à la chute de l’Empire austro-hongrois en 1918, notamment Hôtel Savoy (1924), Le Poids de la grâce (1930) et La Crypte des capucins (1938).

Son œuvre porte un regard aigu sur les ultimes vestiges d’une Mitteleuropa qui ne survivra pas à l’avènement du xxe siècle, tels les villages du Yiddishland ou l’ordre ancien de la monarchie austro-hongroise. Son roman le plus connu, La Marche de Radetzky, publié en 1932, évoque le crépuscule d’une famille autrichienne sur trois générations.

Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis détruisent les livres de celui qui se définissait comme « patriote et citoyen du monde ». En 1934, Joseph Roth s’exile à Paris, où, malade, alcoolique et sans argent, il meurt le 27 mai 1939, à l’âge de 44 ans. (source : Wikipédia).

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN vient nous parler de ce visionnaire, en deux chroniques. La première aujourdhui, consacrée à « Une vie sous le signe de Job ».


JOSEPH ROTH (1894-1939)
Une vie sous le signe de Job
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Joseph Roth
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Theodor Lessing

Dans son livre La Haine de soi : ou le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), (Berlin, 1930 ; Paris, 2012) Theodor Lessing, qui dresse un constat implacable de l’aveuglement volontaire de l’establishment judéo-allemand d’avant-guerre, relate l’anecdote suivante : un opulent banquier juif reçut l’écrivain Joseph Roth à dîner.

Au cours du repas l’écrivain fit part de la vive inquiétude que lui inspirait la montée du nazisme et la probable prise du pouvoir par Hitler.

Son hôte lui fit l’étonnante réponse suivante : “Ne vous inquiétez pas ! Hitler ne s’en prendra jamais à nous. Tout au plus tuera-t-il quelques Ostjuden (Juifs d’Europe orientale) .”  Indigné,  Roth se lève de table et quitte immédiatement les lieux …

L’auteur du superbe roman intitulé en allemand Job ou l’histoire d’un homme simple (titre de la traduction française : Le poids de la grâce, Paris, 1965, Calmann-Lévy) se souvenait qu’il était lui-même issu de la Galicie autrichienne, ce berceau des juifs d’Europe de l’est si méprisés par leurs coreligionnaires des métropoles allemandes.

Martin Buber lui-même, remis à ses grands parents paternels à la suite du divorce de ses parents alors qu’il n’avait que trois ans, passa son enfance et le début de son a adolescence à Lvov (Lemberg), la capitale de la Galicie autrichienne.

Adolescent, Roth passa huit années au lycée allemand de Brody où les fêtes catholiques romaines, catholiques orthodoxes et juives étaient également chômées. Les cours de judaïsme étaient assurés par un certain docteur Oser Frost qui traduisait avec ses élèves des passages des Psaumes ainsi que des extraits de la liturgie quotidienne.

Mais malgré une indéniable fidélité à ses origines, qui transpire notamment dans ses descriptions émouvantes d’un univers en voie de disparition (e.g. Le poids de la grâce), Roth ne sera pas profondément marqué par l’enseignement traditionnel.

Son enterrement le 27 mai 1939 à Thiais, dans la région parisienne, donna lieu à un débat houleux parmi ses amis : certains juifs convertis au catholicisme soutinrent que le défunt avait abandonné la religion dans laquelle il était né, d’autres restés fidèles au judaïsme comme Joseph Gottfarstein affirmèrent le contraire et manifestèrent le désir de réciter un Kaddish.

En définitive, un “service minimum” fut assuré par un prêtre catholique : le cercueil ne fut pas introduit dans une église, aucune prière ne fut prononcée devant l’autel, aucune croix ni aucune étoile de David ne surmonte la stèle funéraire. Le cimetière de Montmartre où repose Heinrich Heine s’avéra trop onéreux, ce qui explique le choix de Thiais.

A partir de 1947, l’Ambassade d’Autriche à Paris acquitta les droits de la concession tombale et en 1970 le ministère autrichien de l’enseignement commanda une nouvelle pierre tombale sur laquelle fut gravée la mention : Écrivain autrichien.

La figure emblématique de l’écrivain juif allemand, originaire d’Allemagne ou d’Autriche, et qui cherche asile en France ou ailleurs pour fuir les nouvelles autorités de son pays, est incarnée le plus souvent par Walter Benjamin, l’ami de Gershom Scholem, qui vécut à Paris avant de mettre fin à ses jours à Port-Bou, à la frontière franco-espagnole lorsque l’Alcade menaça de renvoyer tout le convoi ferroviaire en France occupée.

Ces écrivains émigrés ont donné ce que l’on nomme la littérature de l’émigration dont Roth fut l’un des plus beaux fleurons. Il faut lire les lettres et les mémoires de ces malheureux, chassés de leur pays, souvent démunis et isolés, pour comprendre les affres de l’exil : Joseph Roth a erré entre Marseille, Antibes et Paris pour ces mêmes raisons.

Le souvenir de celui que l’on considérait à juste titre comme l’écrivain judéo-autrichien le plus connu de l’entre-deux-guerres n’a pas complètement disparu en France. Bien avant la seconde guerre mondiale, des maisons d’éditions françaises avaient accueilli des traductions de ses œuvres : La révolte (Valois), La fuite sans fin (Valois) Job. Histoire d’un homme simple (Valois ; retraduit en 1965 sous le titre Le poids de la grâce chez Calmann-Lévy), La  marche de Radetzky (Plon), Notre assassin (Laffont), Fausses mesures (Bateau) et La crypte des capucins (Plon).

Nous laissons volontairement de côté les nouvelles et les récits traduits dans des revues comme Les Nouvelles Littéraires. Il y a quelques années paraissait une nouvelle traduction d’un de ses livres.

Mort dans dénuement le plus complet en 1939 à Paris où il s’était réfugié, cet homme épuisé et malade avait été, comme tous les jeunes talents juifs de sa génération, happé par les Lumières de Vienne et de Berlin où il poursuivit ses études. Admirateur de l’empire austro-hongrois, il se porta volontaire pour combattre en 1916 dans les rangs de l’armée de son pays. La guerre finie, il vécut de sa plume en devenant le correspondant de la Frankfurter Zeitung et en écrivant des piges pour de multiples autres journaux…

S’il n’a écrit que treize romans et un peu moins de dix récits, il laissa plus de mille reportages et articles de journaux. Les éditions Le Nouveau Monde viennent de publier un superbe volume regroupant ses reportages qui courent de la fin de la Grande Guerre à l’année 1926, date à laquelle il se consacra durant de longs mois à une visite dans toute l’Union soviétique. Nous y reviendrons dans un prochain article.

Si l’on laisse de côté de réels talents littéraires, on peut dire que la chance n’avait pas toujours souri à un écrivain exilé, errant d’un hôtel à l’autre (celui situé jadis au numéro 18 rue de Tournon fut sa dernière adresse connue à Paris) et qui avait abandonné son épouse Friedl dans un sanatorium des environs de Vienne. Dans ses lettres, mais aussi dans les témoignages de ses amis, on peut lire qu’il ingurgitait parfois jusqu’à trente verres de “Suze à la mirabelle” par jour : était-ce pour oublier le sort de son épouse atteinte de maladie mentale, pour ne plus se dire que sa vie avait fait naufrage ou simplement pour se donner du courage et continuer d’écrire ?

Cet homme qui mourut d’alcoolisme, aggravé d’un delirium tremens dans une salle commune de l’hôpital Necker, entravé aux barreaux de son lit et bâillonné, était hanté par l’idée de la mort.

Dans un roman au titre prédestiné, La légende du saint ivrogne, il place dans la bouche de son héros la phrase suivante : “ …Abandonné à ce long déclin auquel les ivrognes se résignent et que nul être sobre ne connaîtra jamais, Nicolas se rendit de nouveau sur le quai de la Seine, situé sous les ponts…”

Atterrés par la détérioration rapide de sa santé, ses amis parisiens se dirent un jour : “Il décroche.” Mais l’humour aidait cet homme à assumer son triste sort ; ainsi avait-il coutume de dire que ses amis faisaient les “trois huit” auprès de lui : les premiers, les plus mondains (des journalistes, des comtesses, des aristocrates autrichiens etc…) lui tenaient compagnie au café depuis le crépuscule jusqu’à minuit.

La seconde fournée était composée d’amis proches et intimes comme Arthur Koestler et Stefan Zweig qui restaient à ses côtés jusqu’aux environs de trois  heures du matin.  Enfin arrivait le tour de Joseph Gottfarstein, l’ami de toujours, qui demeurait avec lui jusqu’à l’aube. Ma mort, disait pourtant Roth, sera sûrement aussi solitaire que l’est déjà mon existence présente…

Résultat de recherche d'images pour "joseph roth"Lorsque paraît ce roman intitulé Job (en français Le poids de la grâce) qui se déroule au beau milieu du judaïsme d’Europe de l’est, un sinistre compte à rebours a déjà commencé à l’insu des futures victimes : mû par de sombres pressentiments, Roth cherche à  ériger un monument à des juifs que la barbarie nazie va éliminer en tout premier lieu.

Voici les grandes articulations de l’histoire : un misérable melammed, maître d’instruction religieuse, vit avec son épouse Déborah et ses trois enfants. Les conditions de vie sont extrêmement dures mais au moins toute la famille se porte bien jusqu’au jour où la mère met au monde un quatrième fils qui présente des caractéristiques génétiques étranges.

Le père comme la mère hésitent à consulter se fiant à la miséricorde divine puisque, comme chacun sait, la guérison ne peut venir que de Dieu.  A la faveur d’une vaccination obligatoire des habitants du Ghetto, le diagnostic d’un médecin russe tombe comme un couperet : ce dernier-né que ses parents ont nommé Menouhim  ce qui signifie consolations en hébreu, souffre d’épilepsie…


La consultation -pour ne pas dire la prédiction- est à la fois brève et violente : le rabbi n’accorde guère plus d’une œillade à l’enfant dans les bras de sa mère qu’il rassure sur son avenir : il vivra, prospérera et sera heureux… Mais surtout, ajoute-t-il, n’abandonnez jamais cet enfant !
Cette injonction sonne comme un rappel, voire une mise en garde prémonitoire. Revenue chez elle, la maman confia Menouhim à ses deux grands frères et à sa sœur qui le martyrisent : ils lui maintiennent la tête sous l’eau de longues minutes afin de le noyer, lui font ingurgiter du pain moisi, voire même des vers de terre, l’abandonnent sur le sable, lui font avaler du plâtre, le laissent lourdement chuter sur le sol… Rien n’y fit : Dieu ne voulait pas la mort de cet enfant.

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Les descriptions que Roth donne des malformations de l’enfant sont terribles : tête disproportionné par rapport au reste du corps, jambes courtes et arquées, un regard d’où toute expression est absente et un mutisme inquiétant. Déborah ne se remet pas d’avoir donné naissance à un enfant si gravement atteint à la naissance. Méditant jour et nuit sur le malheur qui l’accable, elle décide de se rendre dans une ville voisine afin de solliciter l’avis d’un célèbre rabbi.

Là,  les description des sentiments de la jeune femme constituent un véritable chef-d’œuvre : on assiste à cette nuit sans sommeil précédant l’entrevue si ardemment désirée, on  voit Déborah fendre la foule des gens qui attendent, on l’imagine pénétrant dans la petite pièce où se tient le saint homme, donnant le dos à la porte… La consultation -pour ne pas dire la prédiction- est à la fois brève et violente : le rabbi n’accorde guère plus d’une œillade à l’enfant dans les bras de sa mère qu’il rassure sur son avenir : il vivra, prospérera et sera heureux… Mais surtout, ajoute-t-il, n’abandonnez jamais cet enfant !

Cette injonction sonne comme un rappel, voire une mise en garde prémonitoire. Revenue chez elle, la maman confia Menouhim à ses deux grands frères et à sa sœur qui le martyrisent : ils lui maintiennent la tête sous l’eau de longues minutes afin de le noyer, lui font ingurgiter du pain moisi, voire même des vers de terre, l’abandonnent sur le sable, lui font avaler du plâtre, le laissent lourdement chuter sur le sol… Rien n’y fit : Dieu ne voulait pas la mort de cet enfant.

On devine la fin : les parents ne tiennent pas leur promesse, tous croient que Menouhim est mort alors qu’il se présente un jour, sous une fausse identité mais bien vivant, devant son père Mendel.

Les fées qui ne s’étaient pas penchées sur son berceau l’ont gratifié d’une attention spéciale que la divine Providence allait confier à d’humaines mains. Le rabbin miraculeux avait vu juste. L’enfant reviendra d’un lointain voyage et relèvera la famille de la misère dans laquelle elle avait sombrer. Il y dans cette histoire, en partie seulement, un aspect de la sage de Joseph dans le livre de la Genèse (du chapitre 37 au chapitre 50).

On serait tenté de voir dans cet heureux dénouement à la fois un testament et une variation sur la prophétie (Isaïe 40 ; 4) qui prédit que le “saillant deviendra uni” ou que Job, tout simplement, est comme Ménouhim, régénéré.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Auteur d’un essai sur l’antisémitisme de Céline, Pierre-André Taguieff a voulu répondre à l’article de Jérôme Leroy paru dans le dernier numéro de Causeur.

La rédaction de Causeur


Les Français tiennent à leurs contes de fée nationaux, surtout quand ils prennent une couleur littéraire – exception culturelle oblige –, et l’éclosion supposée de « l’écrivain de génie » nommé Céline en est un. Devant ce lieu de mémoire, on est tenu d’admirer sans s’interroger, de contempler sans questionner. Il n’est pas question de toucher à l’intouchable.
Même les bobards du « génie littéraire » sont sacrés. Oser les mettre en question, c’est blasphémer à la française, c’est-à-dire faire preuve de « haine de la littérature », comme le répètent en chœur les critiques psittacistes de notre livre, Céline, la race, le Juif.

Céline, une mythologie

Les célinophiles inconditionnels de toutes obédiences se sont évertués à propager des « vies de Céline » légendaires, récits apologétiques recyclant nombre de ses mensonges et de ses mythes personnels (par exemple, ses prétendues origines bretonnes et flamandes), et légitimant ses postures trompeuses, celles notamment du « persécuté », du « bouc émissaire ». « Le persécuté c’est moi », écrit  Céline à Lucette Destouches le 13 août 1946. Délire de persécution, mais aussi posture du persécuté prise sans vergogne par un délateur dont nous analysons les sinistres activités sous l’Occupation. C’est le cœur de la légende célinienne, une légende victimaire. Sur la base de ses mensonges et de ses délires, Céline a été angélisé, victimisé, héroïsé.

Le cas Céline a été ainsi mythologisé. L’écrivain s’est transformé en idole. Le culte qui lui est rendu a ses grands prêtres, son clergé, ses rites, ses chapelles et ses célébrations solennelles, ses prières en guise de commentaires. La communauté de fidèles ainsi instituée a ses textes sacrés, ses apologistes professionnels et ses inquisiteurs, lesquels procèdent à l’excommunication des infidèles. Ce culte a même ses mystères, dont le principal est bien connu : le mystère de la transsusbtantiation du pur génie en salaud intégral (et la transmutation inverse). Depuis 1961, l’amoncellement des biographies complaisantes et romancées de Céline a suscité une vulgate célinophile qui a ses mandarins, ses profiteurs et ses colleurs d’affiches. Cette célinophilie est devenue une composante du littérairement correct. Le malheur est que les thèmes de ce récit enchanteur et trompeur ont été intériorisés par nombre de lecteurs aussi naïfs qu’admiratifs de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit. Ces lecteurs admiratifs du romancier forment une communauté de croyants. Le catéchisme céliniste semble les satisfaire, au point de les transformer subrepticement en adeptes. Ce qui les choque, c’est précisément la critique de leur cher catéchisme, celui qu’entretiennent les prêcheurs professionnels du culte, qui en vivent. Nous sommes en présence d’une  entreprise d’endoctrinement qui a réussi.

Illusions perdues

Dans Céline, la race, le Juif, dont l’un des objectifs est de contribuer à la démythologisation du phénomène Céline, plus d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain, nous nous sommes risqués à suivre le sage conseil de Voltaire : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. » Nous n’imaginions pas que le dévoilement, aussi partiel soit-il, de la simple vérité sur l’écrivain, le pamphlétaire antijuif et le propagandiste pronazi serait perçue et dénoncée comme une action scandaleuse. Nous avions sous-estimé la force de l’admiration aveugle et la violence de l’indignation moralisante. Sous-estimé aussi les intérêts éditoriaux et journalistiques liés à la préservation de la légende littéraire. Ces intérêts suffisent à expliquer pourquoi tant d’articles médiocres, rédigés à la hâte par des journalistes n’ayant pas lu notre livre, se ressemblent étrangement : fabriqués avec un petit nombre de clichés, d’impasses calculées et d’accusations infondées, leur seul objectif est de dissuader le lecteur d’ouvrir notre ouvrage, histoire de protéger la communauté des fidèles des « mauvaises » influences extérieures. Les pontifes du célinisme savent que leur statut symbolique tient au phénomène de « polarisation de groupe », par lequel les fidèles restent entre eux, partagent leur goût des images installées et renforcent leur adhésion aux dogmes célinistes. L’admiration est une chose, et elle ne se discute pas. Le manque de probité intellectuelle en est une autre. C’est là qu’est le vrai scandale. Occasion de rappeler que les règlements de comptes sont le déshonneur de la critique littéraire.


Il s’agissait pour nous à la fois, dans notre livre, d’établir les faits et de poser le problème plus général, sur ce cas exemplaire, de la responsabilité morale et politique de l’écrivain

En nous efforçant de dissiper les mensonges pieux et les illusions réconfortantes sur l’idole Céline, c’est-à-dire de remplacer une légende littéraire par une série de faits vérifiés sur l’homme et l’écrivain, nous ne nous proposons nullement  d’« effacer Céline » ni de le « résumer à son seul antisémitisme ». Il ne s’agit pas pour nous de « brûler » le moindre écrit de Céline, parce que leur auteur serait un « salaud ». Ni de criminaliser les lecteurs de Céline, en en faisant des « salauds » par contamination !  Rien dans notre livre ne permet de nous attribuer une telle vision. Les céliniens ordinaires, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, qui prennent plaisir à lire Céline, sont à nos yeux fort respectables. Certains universitaires pourraient en faire l’objet d’une étude sociologique. Mais on ne trouve rien de tel dans notre livre, dont ce n’est pas le propos. Quant aux pamphlets antijuifs de Céline, il reste à en faire une véritable édition critique, fondée sur une connaissance approfondie des sources ainsi que sur une intelligence des objectifs et des stratégies du propagandiste doublé d’un plagiaire pressé. Ce travail critique a été exemplairement commencé par Alice Kaplan en 1987 sur Bagatelles pour un massacre. Nous l’avons poursuivi dans notre livre, en tenant compte de nouveaux documents, en particulier de la correspondance. Notre examen critique porte en outre sur la légende de l’écrivain maudit et « génial » que Céline forge en exil au Danemark ainsi que sur les activités des célinistes militants et des célinolâtres de profession, ceux qui s’efforcent, depuis les années 1960, de blanchir et de transfigurer Céline en s’inspirant de son auto-mythologisation.

Loin de nous cependant l’idée selon laquelle les écrits sur Céline seraient tous du genre hagiographique et témoigneraient tous d’une complaisance frivole à l’égard de l’écrivain engagé, voire d’une complicité idéologique avec lui. Il y a des exceptions notables, dûment relevées dans notre livre. Il en va ainsi des travaux de Jean-Pierre Dauphin, Marie-Christine Bellosta, Annie Montaux, André Derval, Philippe Roussin, Marie Hartmann, Gaël Richard, Jérôme Meizoz, Odile Roynette, etc., dont nous saluons autant l’honnêteté intellectuelle que la compétence dans le domaine.

Céline choque Je suis partout!

Il s’agissait pour nous à la fois, dans notre livre, d’établir les faits et de poser le problème plus général, sur ce cas exemplaire, de la responsabilité morale et politique de l’écrivain. Car, dans la légende célinienne, le culte du « style » pur a permis d’imposer l’image de l’écrivain « de génie », irresponsable et intouchable, magnifiquement « infréquentable », admirablement « réfractaire ». Cette esthétisation va de pair avec une dépolitisation de la trajectoire de Céline, qui fut, en dépit de ses dénégations d’après-guerre, un écrivain engagé, mû par des idées et des passions politiques. « Je suis raciste et hitlérien, vous ne l’ignorez pas », écrit-il à Robert Brasillach en juin 1939. Et il ajoute : « Je hais le Juif, les Juifs, la juiverie, absolument, fondamentalement, instinctivement, de toutes les façons. Une haine parfaite. » Cette lettre, Brasillach refusera de la publier dans Je suis partout, comme d’autres par la suite. Céline, par son pro-hitlérisme inconditionnel et son extrémisme antijuif, a réussi à choquer la direction de l’hebdomadaire fasciste.

Il faut souligner à cet égard l’exceptionnalité célinienne. Dans l’espace de l’antisémitisme de plume des années 1930, on rencontre des extrémistes marginaux (Henry Coston, Henri-Robert Petit, Louis Darquier, Jean Boissel, Jean Drault, etc.), antijuifs professionnels stipendiés, et des « modérés » jugés fréquentables, journalistes ou écrivains, illustrant l’« antisémitisme de salon ». Céline est le seul écrivain antisémite à illustrer la catégorie de l’extrémiste non marginal, le seul écrivain célèbre à s’être engagé totalement et explicitement dans la propagande antijuive et raciste d’obédience pro-nazie.

Notre livre, qui s’attaque aux idées reçues ou imposées sur Céline et son itinéraire, a suscité une polémique à laquelle nous nous attendions. Ce qui nous surprend, et nous consterne, c’est d’abord que nos contradicteurs nous prêtent des thèses qui nous sont étrangères, ensuite qu’ils prétendent parfois que les thèses que nous avançons, et qui les choquent, ne seraient pas fondées sur des preuves. Étrange argument, qu’affectionnent des critiques qui n’ont jamais travaillé sur archives et dont la culture célinienne se limite à la lecture de quelques publications de célinistes pieux ou militants. On comprend dans ces conditions qu’ils ne veuillent rien savoir de ce qui dérange leurs certitudes.

Un as de la délation

Par exemple, le double fait que Céline a pratiqué la délation sous l’Occupation  (ses dénonciations sont passées en revue dans notre livre) et a joué le rôle d’un « agent du SD » (service de renseignements de la police allemande), selon l’expression utilisée par la direction générale des Renseignements généraux sur la base des auditions de  Helmut Knochen, chef de la police allemande en France. Céline est identifié comme « agent du SD » dans  une liste de 45 noms d’« agents de l’ennemi », qu’on trouve dans les archives récemment ouvertes. On peut le considérer comme un « agent » par conviction idéologique, disons un collaborateur volontaire des services de police allemands, prêt à apporter ses informations, son avis et ses conseils sur les mesures à prendre, notamment sur la « solution » de la « question juive ». Les auditions et interrogatoires de Knochen,  entendu par la DST puis par les Renseignements généraux entre novembre 1946 et janvier 1947, viennent corroborer les déclarations, jusque-là isolées, de Hans Grimm, Hauptscharführer SS à Rennes. Ce  responsable SS avait déclaré devant le tribunal de Leipzig que Céline avait pu obtenir un laisser-passer pour la zone côtière interdite grâce à une recommandation de Knochen  et qu’il effectuait des missions pour le SD à Saint-Malo. Knochen cite  « parmi  les Français désireux de collaborer volontairement avec les services allemands : Montandon, Darquier de Pellepoix,  Puységur,  Céline,  Lesdain », ardents hitlériens et antisémites fanatiques.

Le désir de ne pas savoir qui motive nos critiques les a empêchés de lire sérieusement notre livre, où lesdites preuves sont présentées, contextualisées, analysées. Mais il est vrai que notre livre frôle les 1200 pages ! Quand, chez des gens pressés, la paresse intellectuelle rencontre la mauvaise foi, le choix n’est plus qu’entre le silence qui tue et l’exécution sommaire. Faute de pouvoir imposer le silence, ils ont opté pour l’anathème. Ultime tentative de restaurer leur autorité défaillante et négation magique du crépuscule de leur idole.

Si la figure qui se dégage de notre étude est celle d’un personnage haïssable ou méprisable, ou encore celle d’un écrivain aux postures trompeuses, nous n’y pouvons rien. Et surtout, pour nous qui vivons depuis notre enfance dans un univers culturel où la littérature tient la plus grande place, cela n’a rien à voir avec une quelconque « haine de la littérature ». De la même manière, le fait d’avoir publié une longue étude intitulée Wagner contre les Juifs n’implique nullement que je serais mû par une secrète « haine de la musique ». De tels arguments sont pitoyables. Faut-il ajouter, puisque le célinocentrisme est à l’ordre du jour, que la littérature du XXe siècle ne se réduit pas aux romans de Céline ?  Et, pour souligner une autre évidence, que la littérature ne se réduit pas au genre « roman » ? Mais c’est là une tout autre histoire.

Résultat de recherche d'images pour "Pierre-André Taguieff"Pierre-André Taguieff
Source : Causeur

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© Iddo Lavie
En Israël, Cabra Casay est célèbre pour avoir chanté dans le groupe electro world The Idan Raichel Project. Aujourd’hui, elle s’apprête à entamer une carrière en France. Rencontre.
Source : Myriam Levain du journal Cheek Magazine

 

Quand je dis que je suis israélienne, les gens sont souvent surpris. Quand je leur dis que mon grand-père était rabbin en Éthiopie, ils le sont encore plus.”

Alors qu’elle nous raconte tranquillement l’histoire de sa famille dans le fauteuil d’un hôtel parisien, switchant du français à l’anglais et sirotant une orange pressée, Cabra Casay ne réalise pas toujours à quel point son destin paraît extraordinaire vu d’ici.

La chanteuse de 34 ans est en effet née dans un camp de réfugiés au Soudan et arrivée en Israël avec ses parents à l’âge d’un an via l’opération Moïse, qui a permis, en 1984-1985, d’exfiltrer d’une Afrique de l’est en proie à la guerre, la sécheresse et la famine, la communauté juive éthiopienne, vieille de 3000 ans.

Cet épisode peu connu dans le monde a été vulgarisé en France en 2005 avec la sortie du film Va, vis et deviens de Radu Mihaileanu. Roschdy Zem et Yaël Abecassis y campaient un couple d’Israéliens adoptant un orphelin éthiopien. Un scénario émouvant, 500 000 entrées au box office et une bonne façon de découvrir l’existence de la communauté des Beta Israël, celle à laquelle appartient Cabra Casay.

Ne surtout pas lui dire qu’elle est une “Falasha”, le terme désignant les juifs éthiopiens est péjoratif en Israël, où être une femme noire n’est pas plus facile qu’ailleurs. Mais Cabra Casay s’en fiche, le racisme lui est complètement incompréhensible, là-bas comme ici.

C’est tellement stupide, ça ne peut venir que de gens ignorants, soupire-t-elle. Depuis cinq ans que je vis à Paris, je n’y ai jamais été confrontée même si je sais bien qu’il existe, et je suis frappée par les mélanges qu’on voit ici, beaucoup plus nombreux qu’aux États-Unis par exemple. En Israël, il y a du racisme, mais il ne faut pas oublier que c’est un tout petit pays et surtout très jeune, on n’en est qu’au début. Là-bas, tout le monde a tout quitté pour venir s’y installer, les gens viennent de partout, il faut encore du temps pour que les uns et les autres s’acceptent, cela fait partie de la nature humaine.”

Des paroles qui résonnent amèrement à la veille de l’élection présidentielle française, où l’on craint un vote très élevé en faveur du Front National.


Je suis née en Afrique, j’ai commencé à chanter et à voyager dans le monde entier à l’âge de 16 ans, mais sans aucun doute, chez moi, c’est en Israël. Ma famille me manque beaucoup, tout comme les odeurs, et la chaleur. Chaque hiver parisien est une souffrance pour moi.”

D’Addis-Abeba à Tel Aviv

Cabra Casay sera à Tel Aviv à cette date, en compagnie de sa fille de trois mois, qu’elle emmène dans son pays pour la première fois.

Je suis née en Afrique, j’ai commencé à chanter et à voyager dans le monde entier à l’âge de 16 ans, mais sans aucun doute, chez moi, c’est en Israël. Ma famille me manque beaucoup, tout comme les odeurs, et la chaleur. Chaque hiver parisien est une souffrance pour moi.”

De Tel Aviv, Cabra Casay aime avant tout l’énergie, qu’elle n’a retrouvée nulle part ailleurs, “ni à Tokyo, ni à New York, ni à Sydney”.

Mes copines étaient yéménites, marocaines, allemandes, russes… pour moi, le vrai Israël, c’est ça.”

Élevée à Kiriat Malachi, 20000 habitants, où elle a très jeune manifesté un intérêt pour la musique, la danse, et la scène en général, elle confesse avoir été un peu intimidée en arrivant dans la capitale.

La grande ville, on en rêve et en même temps, ça fait peur, ça bouge tellement vite! Au début j’étais un peu perdue, mais maintenant, quand j’y atterris, je me sens chez moi, tout est possible, je peux me faire livrer à manger à toute heure de la nuit ou descendre acheter un falafel en bas de la maison.”

 

 

De son enfance, la jeune femme garde un souvenir très heureux dans un environnement simple. Des parents qui travaillent dur, une fratrie composée de quatre sœurs et trois frères dont elle est l’aînée, et des amis de toutes origines.

Mes copines étaient yéménites, marocaines, allemandes, russes… pour moi, le vrai Israël, c’est ça.” Tous les vendredis, pour Shabbat, sa mère cuisine des plats éthiopiens en écoutant des chansons de son pays natal. “Mes premiers contacts avec ma culture d’origine ont été ceux-là”, se souvient Cabra Casay.

Dans l’album sur lequel elle travaille actuellement, prévu pour 2018, il y aura des morceaux en tigrit, le dialecte de ses parents dans lequel elle a déjà chanté avec Idan Raichel, une superstar en Israël, qui s’est fait connaître par ses compositions électro world mélangeant l’hébreu à l’arabe mais aussi à l’espagnol et l’amharique, mixant la pop au fado ou aux musique indiennes traditionnelles. Forcément, le groupe a chanté partout, y compris devant Barack Obama.

 

De l’hébreu au français

C’est avec Idan Raichel que Cabra Casay est d’ailleurs allée en Éthiopie pour le seul et unique voyage de sa vie sur la terre de ses ancêtres. “C’était fort, toute l’histoire de ma famille m’est revenue, les images que je m’étais créées dans ma tête ont pris forme, j’ai mis des couleurs et des odeurs dessus, j’ai vu les montagnes et les chèvres dont me parlait toujours mon père, j’ai imaginé ma mère sur le marché d’Addis-Abeba…” Une histoire que ses parents n’ont eu de cesse de lui transmettre depuis toujours, lui rappelant la chance qu’elle avait d’aller à l’école et de ne manquer de rien. “Petite, mon père me répétait toujours que je devais maîtriser l’hébreu pour ne jamais être stigmatisée. Il a toujours considéré que mon arme serait la langue et que je devais parler mieux que les autres.”

Ça peut sembler naïf, mais la musique connecte les gens du monde entier.”

La langue, Cabra Casay en a fait son métier, et n’a jamais peur d’en apprendre une nouvelle. Quand elle a déménagé à Paris pour suivre son mari français rencontré à Tel Aviv, elle n’était pas du tout attirée par l’idiome de Piaf et de Gainsbourg, ses premières références musicales françaises. Cinq ans plus tard, Cabra Casay mène toute une interview dans notre langue -avec certes quelques incursions anglophones- et considère Paris comme sa deuxième maison, encore plus depuis qu’elle est celle de sa fille. “

Maintenant, Paris me manque aussi quand je voyage: mon quartier du 17ème, mais aussi le pain et la mode.”

Pourtant, il a fallu tout recommencer à celle dont la carrière était lancée. Ici, Cabra Casay est une anonyme et doit bosser comme une débutante. “Ce n’est pas facile, l’industrie de la musique française est grande mais assez fermée, c’est un vrai challenge pour moi d’y entrer, confie-t-elle. Mais je savais qu’il y avait des opportunités, sinon je ne serais pas venue.” Elle a su convaincre Capitol Music et prépare son premier album solo avec le label pour l’année prochaine.

 

Ses origines multiples en ont fait une participante naturelle au projet Méditerranéennes de Julie Zenatti, ce qui lui a permis de chanter avec des artistes comme Lina El Arabi ou Nawel Ben Kraïem. “Ça peut sembler naïf, mais la musique connecte les gens du monde entier. Pour cet album, on a laissé toutes nos opinions de côté, on a embrassé notre culture commune, celle de la Méditerranée, et on a fait de la musique ensemble, je suis très fière de ce projet.”

 

De l’armée au studio

L’échec, elle l’envisage? “Oui, je me dis que si ça ne marche pas, je pourrai toujours retourner à Tel Aviv. Mais je n’ai pas peur, je pense à mes parents qui se levaient tous les jours à 5h du matin, et je me dis que ce n’est pas si dur.”


Quand deux Israéliens se rencontrent, la première chose qu’ils se demandent c’est leur nom, et la deuxième, ce qu’ils ont fait à l’armée. C’est fou comme ça nous définit. Pour nous, c’est un véritable rite initiatique, un passage de l’enfance à l’âge adulte qui nous met face à nos responsabilités et nous apprend qui nous sommes.”

Son expérience à l’armée –le service militaire est obligatoire pour les hommes et les femmes en Israël-, lui a aussi appris la rigueur, l’effort et le courage.

Quand deux Israéliens se rencontrent, la première chose qu’ils se demandent c’est leur nom, et la deuxième, ce qu’ils ont fait à l’armée. C’est fou comme ça nous définit. Pour nous, c’est un véritable rite initiatique, un passage de l’enfance à l’âge adulte qui nous met face à nos responsabilités et nous apprend qui nous sommes.”

Cabra Casay, elle, ne voulait qu’une chose: intégrer les chœurs de Tsahal, pour pouvoir poursuivre sa carrière de chanteuse entamée à 16 ans au sein d’un groupe local. C’est là, à 18 ans, qu’elle rencontrera Idan Raichel, avec qui elle chantera toute la décennie suivante, et qui est toujours un ami proche aujourd’hui.


Elle ne sait pas si le service militaire rend les femmes israéliennes plus fortes, mais elle se dit “fière de cette dimension égalitaire”. “Je veux les mêmes droits que les hommes, je ne comprends pas pourquoi au XXIème siècle, on doit encore se battre pour ça. C’est quand même la base de la base: on ne peut pas appartenir à un monde moderne, où on voyage dans l’espace, sans avoir l’égalité entre hommes et femmes. L’égalité entre hommes et femmes, c’est quand même la base de la base.”

Elle ne sait pas si le service militaire rend les femmes israéliennes plus fortes, mais elle se dit “fière de cette dimension égalitaire”. “Je veux les mêmes droits que les hommes, je ne comprends pas pourquoi au XXIème siècle, on doit encore se battre pour ça. C’est quand même la base de la base: on ne peut pas appartenir à un monde moderne, où on voyage dans l’espace, sans avoir l’égalité entre hommes et femmes.” Élevée par un père qui a eu cinq filles avant d’avoir trois fils et en a toujours été très fier, au sein d’une famille où “les femmes ont toujours tout contrôlé”, Cabra Casay entend bien transmettre ces valeurs féministes à sa fille. À ce moment de la conversation, elle repasse à l’anglais et lâche, convaincue: “It’s not a man’s world anymore”.

Myriam Levain