Culture

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En 1971, Jerry Lewis, qui vient de disparaître à 91 ans, réalise et interprète « Le Jour où le clown pleura », une fiction sur la Shoah restée inachevée.

L’information se niche dans un article de Slate sur le «  vrai faux film de Hitchcock sur les camps de concentration  ». On y apprend que le réalisateur a bel et bien participé au montage d’images filmées par les armées à la libération des camps. Sur six bobines, cinq concernaient les camps de concentration et étaient l’œuvre des armées anglo-américaines. Une seule tournée par les Soviétiques montrait l’intérieur du camp d’Auschwitz.

On y apprend surtout que le rôle du maître du suspense s’est borné à celui de consultant et que le projet n’a pas abouti. La guerre froide aidant, les Alliés ne tenaient plus tant à dénoncer les crimes nazis ni à souligner le rôle des Soviétiques. Les bobines anglo-américaines sont confiées à l’Imperial War Museum de Londres. Quant aux images filmées par l’Armée rouge à Auschwitz, elles ont été montées pour la première fois dans le cadre de l’exposition qui s’est tenue en 2015 au mémorial de la Shoah, «  Filmer la guerre : les Soviétiques face à la Shoah (1941-1946)  ».

Cette histoire est déjà passionnante : elle rappelle que les images des camps d’extermination que nous avons pour la plupart en mémoire proviennent en fait de camps de concentration : le génocide est sans image. C’est bien pourquoi Claude Lanzmann avait en son temps refusé d’utiliser des images d’archives et fait, dans Shoah, le choix politique autant qu’esthétique de montrer ce qu’étaient devenus les camps au moment du tournage.

Un clown et un producteur indélicat

C’est par une digression que Jean-Michel Frodon, à la fin de son article, nous apprend qu’un «  autre film invisible  » existe sur les camps : Le Jour où le clown pleura. Un film de fiction, réalisé par… Jerry Lewis ! Un film que presque personne n’a vu et dont Libération racontait le triste sort en 1998, en s’appuyant sur un témoignage de première main : celui de Jerry Lewis lui-même dans son autobiographie, Jerry Lewis in Person.

Tout part d’un script que l’acteur-réalisateur reçoit en 1965. Il raconte l’histoire d’un clown allemand antinazi, Helmut Doork. Arrêté par la Gestapo, il est interné dans un camp d’extermination et utilisé par les SS pour que les enfants aillent sans pleurer dans la chambre à gaz. Un scénario qui n’est pas sans rappeler La vie est belle de Roberto Benigni, mais que Jerry Lewis refuse devant l’ampleur du défi. Il accepte finalement en 1971 la proposition d’un producteur français qui s’engage à financer le film avec une société suédoise. Jerry Lewis travaille au projet, visite des camps, rencontre même, dit-il dans son autobiographie, un certain Hans Geibler, un homme chargé de mettre en marche les chambres à gaz. Lequel, inconsolable, est embauché comme conseiller technique.

Image du film « Le Jour où le clown pleura »

Périlleux

Sauf que les producteurs font faux bond à Jerry Lewis, qui finance le tournage sur ses propres deniers. Et se voit à la fin pourtant dépossédé de son œuvre par le fameux producteur français. «  Je pensais que Le Jour où le clown pleura pouvait aider mes semblables à ne pas lâcher prise dans l’adversité la plus absolue. Helmut nous aurait enseigné cette leçon. C’était tout ce que je voulais faire, un film qui nous fasse nous souvenir  », concluait Jerry Lewis dans ses Mémoires.

Sur le tournage du « Jour où le clown pleura »

Peut-être a-t-il eu peur de lire certaines des critiques qui ont accueilli le film périlleux de Roberto Benigni, comme Libération qui l’assassinait en 1998 : «  L’humanisme velléitaire du film, qui nous dit que l’on ne doit jamais décourager de l’homme (tu parles !), fait son succès. Le public est toujours prêt à être exorcisé dans les rires et les larmes des fautes qu’il n’a pas commises.  » En 2013, il livrait, selon Allociné, sa propre version : «  En fait, j’étais profondément embarrassé par le sujet de mon film, j’en avais honte, je n’arrivais pas à trouver au fond de moi la justification nécessaire, pourquoi je faisais ce film. Peut-être que le résultat aurait été merveilleux, mais j’ai préféré arrêter.  »

 

 

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David fils de Jessé, en hébreu David ben Yshay. Les chansons populaires le flattent en le décrivant : VEDAVID YEFE EINAYIM HOU ROE BASHOSHANIM (David a de beaux yeux et il est berger parmi les lys/roses).

La première partie de ce refrain est très flatteuse et la suite l’est encore d’avantage et ce sont ces louanges qui ont enflammé la colère de Shaoul contre le futur roi d’Israël. HIKA SHAOUL BEALAFAV VEDAVID BIREVEVOTAV (Shaoul a frappé des milliers et David des dizaines de milliers).

Conformément à ce que nous savons, les actes  de  Shaoul, vers la fin de son règne, déplurent à l’Eternel et c’est la raison pour laquelle  le prophète Samuel reçut l’ordre de D  d’aller chercher David  et de lui donner l’onction d’ores et déjà.

La folie, la jalousie et  un appétit de vengeance contre David conduisirent Shaoul à sa perte. Avant même que ne surgisse cette jalousie, la conduite de Shaoul avait déplu au Saint béni soit-IL lorsqu’il n’appliqua pas intégralement les instructions divines contre Agag, roi des Amalécites.

Mais, revenons à David qui naquit en -1040. Son père se nommait Jessé et était issu de la tribu de Benjamin tout comme son ancêtre Boaz qui avait épousé Ruth la Moabite.

La mère de David s’appelait Nitséveth fille de  Adaél[1].

D. indiqua à Samuel de se rendre chez Jessé (Yshay) et d’y trouver David. Le grand prophète se rendit donc à Beth Léhem dans la province de Juda et dirigea ses pas vers la maison de Jessé. Il demanda à voir ses enfants qui étaient au nombre de sept garçons et une fille, (Eliav, Avinadav, Shamâ, Nethanel, Raday, Otsem et David, et Tserouya le jeune-fille).

David n’était pas présent lors de cette rencontre et, comme HaShem indiqua à Samuel que l’élu ne se trouvait pas parmi ces jeunes-gens, Samuel questionna Jessé sur un fils supplémentaire que le père de famille considéra avec négligence : « il s’agit du plus jeune, ce n’est qu’un enfant ».

HaShem insista en déclarant que Son choix s’était bien arrêté sur David. Samuel se saisit du cornet d’huile d’onction et l’oignit le consacrant désormais Roi d’Israël.

Il suffit de lire les deux livres de Samuel pour comprendre avec quelle opiniâtreté et avec quelle perfidie,  Saül voulut se débarrasser de son rival. David, à la mort de Shaoul est sacré Roi d’Israël.

Après s’être illustré sous le règne de Shaoul comme guerrier, courageux et habile  contre Goliath, David s’est confirmé comme fin stratège pour vaincre les ennemis d’Israël.

Il établit sa demeure à Jérusalem où il décide de transférer l’Arche qui avait été « abandonnée » dans le champ de Ouzza fut transportée à Jérusalem avec des sacrifices et des danses exécutées par le roi David lui-même (Samuel deuxième livre chapitre VI).

L’allégresse et les danses de David furent vivement critiquées par l’épouse du roi : Mikhal fille de Saül. Les remarques acerbes qu’elle osa proférer à l’égard de son royal époux lui valurent de ne pas avoir la joie de donner le jour à une descendance.

David s’était révélé déjà, depuis sa plus tendre enfance, être un virtuose et en particulier sur le luth. Il distrayait d’ailleurs Shaoul avec les pièces de musique qu’il tirait de son instrument.

 

David était donc un homme extrêmement doué dans l’art de la guerre et, parallèlement, en poésie et en musique. Il était ce que l’on appellerait  de nos jours « un fou de D. » sauf que cette expression actuelle est péjorative. David exprime  tour-à-tour, dans les vers qu’il compose au son de sa harpe, ses angoisses, ses remords puis ses espoirs et son adoration pour le Tout Puissant.

Dans sa jeunesse, il fut un ami fidèle à Jonathan, fils de Shaoul et entre eux deux existait une fraternité exemplaire et  rien d’autre que de l’amitié pure et sincère. David était un homme qui aimait les jolies femmes et il en avait épousé 18 ! Avec lesquelles il eut 20 enfants. La plus aimée d’entre ces femmes fut BatShevâ qui fut la mère de Salomon.

Ishboshet, le seul des fils de Shaoul resté en vie, fut le roi du royaume d’Israël, un roi faible, qui laissa peu de souvenirs. A sa mort, les royaumes de Juda et d’Israël furent réunis et David régna sur ces deux entités. Salomon y régnera également et c’est après Roboam que s’installa un schisme qui vit se produire une scission dans le peuple et vit la destruction du premier Temple, et l’exil de 10 des 12 tribus d’Israël.

David fut donc un monarque avisé bien qu’il consacra trop d’efforts à la guerre et qu’il versât trop de sang raison pour laquelle il ne fut point autorisé à ériger le Temple à l’Eternel.

David connut le prophète Samuel mais, d’autres prophètes se succédèrent pendant son règne :  le prophète Nathan, notamment, évoqué parfois par David dans ses Psaumes.  C’est par la bouche de Nathan[2] que David sera prévenu de la mort de l’enfant adultérin de David et Bat Shevâ.[3]

David vécut des heures très dures et cruelles notamment lorsque la jalousie étreignant Adonyahou, celui-ci programme d’assassiner Salomon, lorsque Abshalom prévoit de tuer son propre père, l’acte de violence survenu entre Amnon et Tamar……..

David, âgé de 70 ans, mourut à Jérusalem. Le tombeau attribué à David non loin du Kotel haMaâravi n’est apparemment pas celui du vieux roi.

Cette sépulture trouvée au XIIème siècle a été attribuée à David alors que d’après la tradition juive David et Salomon ont été enterrés ensemble à l’orée de la vieille ville de Jérusalem dans un site gardé appartenant à la république française et signalé comme étant le « tombeau des rois » (à l’angle de la rue de Shkhem et de Salah A Din).

Caroline Elishéva REBOUH

[1] Il existe des « segouloth » puissantes sur le nom des mères d’Abraham Avinou (Ametélay bat Karnévo) et de David HaMelekh (Nitsévet bat Adael).

[2] Nathan le prophète est sans doute le fils de Yérahmiel de la tribu de Juda (voir Chroniques I, chapitre 2, verset 36.  De nombreux faits de David furent mis ar écrit par Nathan dans un livre qui a été « perdu » comme beaucoup d’autres qui n’ont pas été inclus dans le canon biblique juif car leur authenticité n’a pas été prouvée. Parmi ces livres « perdus » il y a donc celui de Nathann de Ahiyah le prophète, de Gad le prophète, de Shemâya, de Îdo le prophète. En tout une dizaine de livres dont aussi celui des Maccabées .

[3] L’un des officiers de David : Ouri le Hetéen était marié à Bat Shévâ (Betsabée). David s’étant épris de cette femme d’une beauté exceptionnelle, fomente un acte criminel en faisant tuer Ouri pour pouvoir épouser Bat Shévâ.

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Le sultanat mamelouk, instauré en 1250 face à l’armée croisée qui, sous le commandement de Louis IX de France, marche sur Le Caire, contrôle désormais la Syrie-Palestine et le reste de l’empire islamique construit par Saladin ; les accords passés avec les Francs sont alors abrogés.

En 1291 les mamelouks abattent le dernier royaume des Croisés. Ces anciens esclaves affranchis, dominent Jérusalem jusqu’en 1488.

Les Mamelouks sont continuellement en lutte interne pour le pouvoir en Égypte, et ils doivent défendre la Syrie contre les hordes mongoles. Ils n’ont pas beaucoup de temps à consacrer à la Palestine, négligée par les grands empires politiques.

Pendant cette période, Jérusalem connaît un déclin: sa population est réduite par les pillages et massacres successifs – d’autant qu’une nouvelle invasion mongole, en 1260, a entraîné la fuite des habitants – et la Palestine n’occupe pas une place importante au sein du vaste empire de l’Islam. Les vols et les razzias ravagent également les terres agricoles, laissées à l’abandon.

Ainsi aux XIVe et XVe siècles, Jérusalem redevient une ville de province qui conserve toutefois un rayonnement intellectuel et culturel important ; ville de pèlerins et d’érudits, elle accueille également les exilés politiques.

Quant à la présence juive à Jérusalem , elle n’a jamais disparu et va prendre une nouvelle vigueur au XIIIème siècle après l’arrivée du rabbin espagnol Nahmanide surnommé Ramban.


Ramban qui  fuit les persécutions des rois d’Espagne arrive à Jérusalem en 1267 à l’âge de 73 ans.
Dans une lettre adressée à son fils, il raconte qu’il ne trouve que deux juifs, frères et teinturiers de métier. Tous trois voient une maison en ruine avec des piliers en marbre et un beau dôme, ils en font une synagogue. Ils font venir de Sichem, Naplouse, les rouleaux de la Loi, transportés là-bas lors de l’invasion tartare.

Pendant les trois dernières années de la vie de Ramban, sa synagogue est le lieu de rencontre de la communauté juive, décimée depuis le massacre croisé de 1099.
Nahmanide prône pour les juifs l’obligation d’habiter en terre d’Israël (la Palestine de l’époque). C’est pour réveiller l’intérêt pour les textes bibliques chez les quelques Juifs qui y habitent que Nahmanide écrit le commentaire sur la Torah.
La communauté juive commence à se concentrer dans le quartier juif actuel, établi au sud-ouest du Mont du Temple.

De 1267 à 1483, la population juive est passée à cinq cents personnes pour une population globale estimée à trois mille habitants. La communauté juive comprend désormais des exilés espagnols et des immigrants d’Europe centrale. Elle prospère jusqu’à la fin du XVème siècle, malgré les frictions avec les autorités ottomanes sur les taxes de péage, la capitation et l’usage des synagogues.

En 1488, Rabbi Obadia de Bertinoro (1450-1510), le célèbre exégète de la Mishna arrive à Jérusalem, il en devient le chef spirituel et laisse cette description : « Mais que dois-je vous dire sur ce pays ? Grande est la solitude et grandes sont les pertes et, pour décrire cela brièvement, plus les lieux sont sacrés, plus grande est leur désolation ! Jérusalem est plus désolée que le reste du pays[1]. »

Pendant cette période Jérusalem est le théâtre de violences récurrentes, liées des conflits portant sur l’attribution de tel ou tel site à telle ou telle religion. Félix Fabri, frère dominicain allemand et pèlerin à Jérusalem, explique ainsi à la fin du XVe siècle que les différends portent bien davantage sur les espaces consacrés – le site du Temple et le Saint-Sépulcre, notamment – que sur la question de la souveraineté sur la ville.

Dans cette ville désormais majoritairement musulmane – sur dix mille habitants, on estime que Jérusalem compte au XVe siècle environ mille chrétiens et cinq cents Juifs – les persécutions et les vexations ne sont pas rares envers les non-musulmans, et les lieux de culte sont régulièrement saccagés. Tous les témoignages d’époque s’accordent sur l’aspect « désolé » qu’offre la Ville Sainte à l’époque mamelouke.

L’historien Mujir al-Din qui vit dans la Ville Sainte presque toute sa vie, laisse une description au 15e siècle, il explique que, comme d’autres cités islamiques, Jérusalem est divisée en quartiers. Les neuf quartiers principaux sont le quartier maghrébin, le quartier du Sharaf appelé auparavant le quartier des Kurdes, le quartier d’Alam dénommé ensuite le quartier de la Haydarira, le quartier des habitants d’Al-Salt, le quartier juif, le quartier de la Plume, le quartier de Sion à l’intérieur des remparts, le quartier de Dawaiyya, et enfin le quartier des Banu Hârith à l’extérieur des remparts et à côté de la citadelle.
Les théologiens musulmans créent de nombreuses écoles religieuses, appelées madrasas. Al-Aksa et le Dôme du Rocher sont restaurés et embellis. L’architecture chrétienne décline, parce que soumise à de coûteux permis. Les non-Musulmans sont fréquemment persécutés.
La société mamelouke impose le port de signes distinctifs à chaque communauté: turbans jaunes pour les Juifs, turbans rouges pour les Samaritains, turbans bleus pour les Chrétiens, turbans blancs pour les Musulmans. Des conflits ont lieu au sujet de certains sites du Mont Sion, convoités par les Chrétiens, par les Musulmans et parfois par les Juifs.

Des fanatiques musulmans démolissent l’église Sainte-Marie-des-Allemands, construite à l’emplacement supposé de la maison de Marie, mère de Jésus. Et le Saint-Sépulcre est une fois de plus dévasté.
En 1342, les Mamelouks ont autorisé les Frères mineurs à s’y réinstaller. Les pèlerinages peuvent reprendre. C’est à cette époque que de nombreuses traditions chrétiennes liées à la vie de Jésus sont établies, notamment celle de la Via Dolorosa qui est jalonnée par quatorze stations, à l’emplacement de l’actuel couvent de la Flagellation où Jésus a été fouetté par les soldats et on lui a couronné la tête d’épines. Le Chemin de Croix du Christ devient sacré pour les Chrétiens. ( A suivre)

Adaptation par Joël Guedj

[1] Kobler (F.), ed. Letters of Jews Through the Ages From Biblical Times to the Middle of the Eighteenth Century. New York, East & West Library, 1978, vol. 1

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Juifs de Chine, entretien avec Caroline Rebouh, par Jean-Paul Fhima

Jean-Paul Fhima (pour Tribune Juive) : Caroline Rebouh, vous venez de publier aux éditions Persée un livre sur les Juif de Chine. C’est un sujet sur lequel vous vous êtes spécialisée tout en étant conférencière et enseignante du judaïsme. Pouvez-vous nous en dire plus sur vous ? 

Caroline Rebouh : Lorsque j’habitais en France, j’avais une librairie hébraïque. Puis j’ai effectué mon aliya. Tant en France qu’en Israël, on m’a souvent demandé de faire des conférences sur l’histoire juive et la Torah. J’écris aussi des articles sur le judaïsme.caroline-rebouh-les-juifs-de-chine

Jean-Paul Fhima : Il existe de nombreuses et importantes communautés juives en Chine, comme celles de Pékin, Harbin ou Shanghai, mais vous avez choisi de travailler particulièrement sur celle de Kaïfeng (dans la province nord du Henan) qui n’est pas, loin s’en faut, la plus importante de Chine. Pourquoi ? En quoi l’histoire et le destin de cette communauté vous paraissent-ils emblématiques de la présence juive dans ce grand pays ?

Caroline Rebouh : Les communautés juives de Pékin (Beijing) et de Shanghai sont constituées de migrants aux origines européennes diverses (Russie, Pologne, Allemagne), poussés à l’exil par la montée du communisme ou du nazisme. Il s’agit de communautés   européennes récemment établies en Chine, et non de communautés juives chinoises à proprement parler.

Les Juifs de Kaïfeng, en revanche, sont vraiment des Juifs chinois car ils appartiennent à une lignée très ancienne qui remonte aux VIIe et VIIIème siècle selon les archives locales et les sources épigraphiques. Leur façon de vivre et de rester fidèles à leur identité juive, malgré le temps et les difficultés matérielles, est tout à fait passionnante. Ces Juifs sont installés à Kaïfeng depuis de longs siècles, sans doute parce que dans cette ancienne capitale impériale était une importante ville commerciale et un centre politique propice à de nombreuses opportunités.

caroline rebouh

Caroline Rebouh

Jean-Paul Fhima : Que révèle, d’après vous, l’histoire de ces communautés juives de Chine, à propos des capacités de mutation et d’adaptation du judaïsme en général?

Caroline Rebouh : Il convient donc de différencier les communautés juives de Chine d’origine européenne assez récente de celle de Kaïfeng.

A Shanghai ou Harbin, les structures communautaires ont été facilement conservées avec des synagogues, des cadres humains et cultuels traditionnels (rabbins/enseignants/ mohel, schohet etc).

A Kaïfeng, c’est différent. Les Juifs de cette ville ne purent (pour de multiples raisons) disposer des mêmes cadres communautaires qu’ils avaient au début de leur existence en Chine. On sait qu’ils ont contracté des mariages mixtes, au point de ressembler en tous points à des Chinois de souche.  Toutefois, ils n’ont jamais renoncé à la conversion de leurs épouses et à élever leurs enfants dans le judaïsme. Malgré l’absence chronique de rabbins et d’abattage rituel, ils se sont efforcés de préserver certaines habitudes alimentaires préférant, en général, consommer du poulet ;  quant au bœuf ou au mouton, que l’on mangeait plus rarement, ils s’en procuraient dans les boucheries hallal, considérant que l’abattage musulman s’apparente à l’abattage rituel juif !

Ainsi, les Juifs de Kaïfeng se sont à la fois adaptés à la vie en Chine, au point de ne pouvoir se distinguer de leurs concitoyens, tout en continuant à observer scrupuleusement le shabbat, les fêtes, et les différents dogmes originels.

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Jean-Paul Fhima : Les sources ont, dans votre ouvrage, une importance toute particulière. Vous vous appuyez notamment sur les écrits des missionnaires, voyageurs et savants des XVIIIe et XIXème siècle.  Qui sont ces témoins, que nous disent-ils sur les Juifs de Chine et de Kaïfeng?

Caroline Rebouh : Les récits et rapports des missionnaires en Chine sont nombreux et ils commencent dès le début du XVIIème siècle avec les témoignages de Mattéo Ricci, jésuite, qui était en fonction à Pékin. Les jésuites faisaient beaucoup de ‘’tapage’’ car la population chinoise représentait pour eux un public de choix à convertir.  Ils ont été très étonnés de constater que des Juifs se trouvaient en Chine et, de leur côté, les Juifs de Kaïfeng n’ayant jamais entendu parler de christianisme se sont ‘’’trompés’’ pensant avoir affaire à des Juifs européens. Une fois le malentendu dissipé, le responsable de la communauté juive de la ville résista farouchement à toute forme de conversion ; il précisa aux jésuites de manière péremptoire que lui, et les siens, ne pourraient manger de « la bête noire » (porc). Les missionnaires chrétiens n’ont pas insisté.

Par la suite, d’autres missionnaires ne manquèrent pas de rendre visite à cette communauté juive de Kaïfeng. Ils nous révèlent l’existence de Juifs coupés de leurs racines, relativement ignorants de l’hébreu et du judaïsme, quoique très instruits par ailleurs et d’un niveau économique satisfaisant. Une situation qui semble être devenue progressivement plus précaire si on en croit les récits d’un missionnaire anglais, George Smith, qui effectua une visite à Kaïfeng au XIXème siècle.

 Jean-Paul Fhima : Les sources archéologiques ne sont pas non plus négligées. Vous évoquez longuement l’importance des stèles de pierre, dernier vestige de l’ancienne synagogue de Kaïfeng (nous y reviendrons), ou encore les fameuses statuettes dites  »radanites ».  Ces trouvailles exceptionnelles en disent beaucoup sur l’identité juive des commerçants de la soie venus d’Europe en Chine via la Mésopotamie. Ces statuettes, en effet, représentent des hommes  barbus au  type sémite prononcé. C’est bien cela ? 

Caroline Rebouh : C’est exact. La route de la soie (ou celle des épices) a généré de nombreux échanges avec la Chine et le monde musulman depuis l’Europe, mais aussi la Perse (Iran actuel). Des colporteurs représentés par des statuettes exhumées des tombeaux de riches marchands chinois, faisaient du commerce de luxe, de porte en porte. Ces commerçants juifs du Haut Moyen Age dits Radhanites (ou Radanites) vivaient dans cette région de Chine dès le VIIème siècle ; ce que confirment les recueils de Seli’hot ainsi que des fragments de lettre en judéo-persan retrouvés dans les fouilles de Dandan Uilik.

Les statuettes montrent des personnages revêtus de costumes européens, avec une apparence physique assez marquée : ils ont des yeux «ronds», des barbes fournies, des nez fins et busqués, des chevelures ondulées.statue_juif_chine

Jean-Paul Fhima : Vous évoquez l’influence juive dans la pensée chinoise, vous y consacrez d’ailleurs un chapitre entier. Judaïsme et culture biblique seraient présents, par exemple, dans la philosophie et la poésie. Les écritures chinoise et hébraïque ne seraient pas non plus totalement étrangères. 

Caroline Rebouh : Des sinologues français des XVIII et XIXème siècle pensent, en effet, que les idéogrammes chinois ont peut-être pour origine les hiéroglyphes égyptiens et, plus généralement, les différents systèmes d’écriture du Moyen-Orient, dont l’hébreu bien entendu. Des historiens chinois comme Sse Ma Tsien (1er siècle avant J.C) expliquent d’autre part que la Chronologie chinoise retrace les dix premières générations d’empereurs sur le modèle des dix premières générations de la Bible.

Il y aurait, par ailleurs, un parallèle intéressant entre les récits héroïques chinois et les récits bibliques. Par exemple, le mythe chinois du prince qui « arrêta le soleil » pour mettre fin à la guerre semble s’inspirer du même mythe de Josué dans la guerre contre les Gabaonites (Josué 9 : 1-27 ; 10 : 1-5). Enfin, les maximes de Confucius et Lao Tseu (Vème siècle avant J.C) ressemblent beaucoup à nos Pirké Avoth (Maximes des Pères).

Jean-Paul Fhima : Les Juifs de Kaïfeng sont actuellement reconnus par les autorités chinoises  en tant que peuple (Ren) mais non en tant que nationalité (Zu), ce qui ne leur permet pas de disposer d’un certain nombre de droits. Cette distinction est conséquente car elle empêche une réelle identification culturelle et religieuse au judaïsme. Bref, les Juifs de Kaïfeng ne semblent pas être considérés réellement juifs, ni par la Chine, ni par Israël. Pourquoi? Est-ce que c’est le cas des autres Juifs de Chine?

Caroline Rebouh : Les Juifs de Pékin ou de Shanghai sont reconnus Juifs par les communautés orthodoxes, libérales ou progressistes. Ils sont détenteurs de passeports étrangers.

En revanche, les Juifs de Kaïfeng, de lignée bien plus ancienne comme je l’ai dit précédemment, ont rencontré des problèmes successifs et multiples : tout d’abord, l’appartenance à une religion se décidait autrefois par l’ascendance patrilinéaire, c’est à dire par le père ; et non par la mère comme cela fut décidé bien plus tard, et comme c’est toujours le cas de nos jours. Dans la Bible d’ailleurs, les généalogies sont en lien avec les pères et ce n’est que par la suite que les rabbins ont décidé qu’il fallait se référer à la mère. Ainsi, à Kaïfeng, le Père de famille, sacrifiant aux coutumes locales, se mariait en premier avec une femme juive puis épousait des ‘’concubines’’ chinoises elles-mêmes converties au judaïsme et enregistrées comme telles dans le registre de la communauté ; certains noms chinois sont suivis de leur inscription hébraïque de conversion.

Toutefois, à certaines périodes, les Juifs de Kaïfeng n’avaient plus de rabbin ; ils se déplaçaient parfois très loin (jusqu’en Inde !) pour faire circoncire leurs enfants. Sur le plan des mariages, il n’y avait plus de contrôle. De ce fait, et sur le plan halakhique, il est difficile de considérer les descendants des Juifs de Kaïfeng comme de véritables juifs. Or, sans cette reconnaissance halakhique, le gouvernement israélien ne peut prétendre appliquer la loi du retour à ces personnes.

Du côté des autorités chinoises, il semble qu’il y ait  une forte confusion entre « israélite » et « israélien ». Puisque le gouvernement israélien ne reconnaît pas ses propres ‘’ressortissants’’, le gouvernement de Pékin affirme qu’il n’est pas non plus en mesure de considérer les Juifs de Kaïfeng comme une minorité à part entière. La pratique de leur religion ne leur donne aucun droit apparenté à une nationalité distincte et reconnue.

Le gouvernement chinois ne reconnaît officiellement que cinq religions,  conférant aux membres de ces communautés un certain nombre de privilèges et de spécificités : le bouddhisme, le taoïsme, l’islam, le catholicisme et le protestantisme.

Les Juifs de Kaïfeng doivent se soumettre à la loi chinoise commune (comme celle relative à l’enfant unique depuis 1979) ; ils ne peuvent, contrairement aux Musulmans, ni recevoir une allocation spéciale pour se procurer de la viande hallal, ni avoir autant d’enfants qu’ils le désirent.

D’autre part, il faut savoir que les contacts avec des étrangers (entendez détenteurs de passeport étranger) sont interdits. Même les Chinois expatriés ne peuvent séjourner dans leur propre famille et doivent résider dans des hôtels spéciaux.

Les Juifs de Kaïfeng auraient pu tirer un profit quelconque des communautés Habad installées dans les grandes villes ; ils auraient probablement pu régulariser le problème des conversions, de l’approvisionnement en viande et produits casher mais tout contact leur est interdit.

Une famille juive sino-américaine a proposé de célébrer la bat mitsva de leur fille à Kaïfeng en compagnie de tous les membres de la communauté, mais cela n’a pas été possible. Des donateurs américains ont voulu reconstruire la synagogue pour permettre de réorganiser un service cultuel mais cela aussi leur a été refusé ; l’édifice religieux ne pouvait être qu’un musée destiné aux touristes, et non à la pratique du culte. La synagogue ne fut pas reconstruite, un hôpital s’élève aujourd’hui à son emplacement.

Vue extérieure de la synagogue de Kaïfeng, d'après les dessins du Père Jean Domenge (1722)

Vue extérieure de la synagogue de Kaïfeng,
d’après les dessins du Père Jean Domenge (1722)

Jean-Paul Fhima : Cette synagogue de Kaïfeng dont vous parlez justement, a bien été détruite définitivement en 1851, après de multiples reconstructions dues à des inondations ou des incendies n’est-ce pas ? Arrêtons-nous un instant sur la précieuse source d’information que représentent pour les historiens les stèles qui étaient apposées à son entrée et qui sont conservées actuellement au musée de la ville. Que peut-on en dire ?

Caroline Rebouh : Ces quatre stèles conservées au Musée de Kaïfeng  ne sont pas toujours visibles, soit dit en passant, il faut une autorisation spéciale pour pouvoir les contempler. Elles retracent, en quelque sorte, l’histoire du peuple juif en général, de Kaïfeng en particulier.

Ces stèles, rédigées en très ancien mandarin, racontent un certain nombre d’anecdotes, comme celle-ci par exemple : les Juifs de Kaïfeng, fuyant des hordes sauvages, s’étaient réfugiés en Inde où ils avaient appris le tissage et la teinture du coton (inconnu alors en Chine). A leur retour, ils offrirent un tribut de coton à l’Empereur qui, satisfait, les invita à se réinstaller à Kaïfeng pour y pratiquer leur religion.

Jean-Paul Fhima : Il n’y a pas traces, semble-t-il, d’antisémitisme en Chine. La culture asiatique serait-elle plus tolérante qu’en Occident ? Pourquoi ?

Caroline Rebouh : Les Juifs n’ont jamais été pourchassés, persécutés ou contraints à se limiter à certaines professions comme ce fut le cas en Occident. Au contraire, ils jouissaient d’une entière liberté. Leurs descendants ont continué d’affirmer leur appartenance au judaïsme jusqu’à nos jours, sans restrictions ni interdits, au point de souhaiter ardemment vivre aujourd’hui en Israël. Le lien, en somme, n’a jamais été rompu avec leurs racines.

Arrivés en Chine depuis des millénaires, ils se sont, par ailleurs, merveilleusement intégrés à la culture chinoise et ont contribué au développement culturel de ce pays immense et contrasté. Ils font partie intégrante de sa très longue histoire. A aucun moment, ils n’en ont été exclus.

L’enseignement clérical, qui a propagé en Europe la haine du Juif dès le 1er siècle, n’avait pas les mêmes buts en Asie où les prêtres catholiques recherchaient surtout à convertir massivement.

Nullement perçus avec défiance, nullement considérés comme d’ «éternels étrangers», les Juifs de Chine ont bénéficié au contraire, et en haut lieu, d’une réelle bienveillance.

Descendants des Juifs de Kaïfeng (source Univers Torah.com)

Descendants des Juifs de Kaïfeng (source Univers Torah.com)

Jean-Paul Fhima : Caroline Rebouh, nous arrivons au terme de cet entretien. Quelques mots de conclusion ? 

Caroline Rebouh : La longévité des Juifs de Kaïfeng s’explique par un amour inconditionnel pour le judaïsme et l’appartenance à une forte identité communautaire. Malgré le manque de guides spirituels, malgré le désarroi cultuel et culturel qui a jalonné leur histoire, leur attachement pour Jérusalem et Israël est un exemple pour toutes les communautés juives du monde.

Merci Caroline Rebouh pour ce beau message de Pessah.

Jean-Paul Fhima

Caroline Rebouh, Les Juifs de Chine, histoire d’une communauté et ses perspectives, Éditions Persée, 2016.

TRIBUNE JUIVE

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Un document archéologique récent, la stèle de Tel Dan découverte en 1993, met un terme au débat sur l’historicité du roi David.

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Elle fait clairement référence à deux royaumes : Juda, le royaume du sud, entouré de puissants voisins ; Israël, le royaume du nord, Aram-Damas, Gath. Au cours des IXe et VIIIe siècles le royaume de Juda est à son apogée, tous les signes archéologiques d’un royaume centralisé[2] sont présents. Hazaël, roi de Damas, a fait graver en araméen :

« J’ai tué Joram fils d’Achab roi d’Israël, et j’ai tué Ahasyahu fils de Joram roi de la maison de David. Et j’ai réduit leur ville en ruine et changé leur terre en désolation. »

La signification de l’expression « maison de David » est tout à fait claire en archéologie : il s’agit de la dynastie royale dont David a été le premier roi. Le caractère historique de l’inscription étant indéniable il n’existe pas de raison fondée sur l’archéologie conduisant à mettre en doute l’existence du roi David.

 

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Jérusalem est alors occupée par les Jébuséens, l’une des sept tribus du pays de Canaan évoquées dans le Deutéronome[3] vers -1004. Pour arracher la ville aux Jébuséens, trop sûrs d’eux-mêmes, Davidfait introduire les soldats dans la cité par les conduites d’eau. Ainsi, il conquiert la cité et la nomme Yerouchalayim, la ville de la paix :

« Le roi, avec ses hommes, marcha sur Jérusalem contre les Jébuséens, qui occupaient le pays ; mais ceux-cidirent à David : « Tu n’entreras pas ici que tu n’aies délogé les aveugles et les boiteux » voulant dire que David n’y entrerait point. Mais David s’empara de la forteresse de Sion, qui est la Cité de David.[4] ».

L’historien Flavius Josèphe[5] voit dans ce passage une allusion aux fortifications naturelles qui ont joué un rôle très importantjusqu’à l’époque romaine. Pour lui les Jébuséens auraient été si confiants dans la sécurité de la ville qu’ils pouvaient s’en remettre aux aveugles et aux paralytiques pour assurer la protection de la cité.

En fait le choix de ce site comme capitale répondait à plusieurs nécessités : la position naturelle de citadelle fortifiée, la proximité d’une source pour supporter un long siège, la situation centrale dans un royaume qui s’unifie et enfin le caractère neutre du site pour surmonter les rivalités entre les douze tribus fondées par les fils du patriarche Jacob.

Sur l’ordre du prophète Nathan qui avait conseillé le premier roi d’Israël Saül, Daviddonne à Jérusalem le rang de capitale politique. Nathan demande aussi au roide transporter l’Arche d’alliance – ce coffret dans lequel étaient placées les Tables de la Loi, où étaient inscrits les dix commandements donnés par D.ieu à Moïse sur le Mont Sinaï – et de la fixer à Jérusalem : les Tables de la Loi données à Moïse résidant jusque-là dans le village de Kiryat Yearim[6].

Jérusalem, la ville en forme de proue, occupe la partie sud de la colline du Mont Moriah aux vallées du Cédron et du Tyropoeon. L’expansion de la cité se fait vers le haut de la colline au Nord. David y fait construire un palais et des casernes pour ses troupes. Cette petite ville n’abrite que quelques milliers d’habitants, ses maisons sont construites sur les pentes ; le palais, construit en bois de cèdre, où est installé un collège de conseillers qui fixe l’organisation du domaine royal, qui fait procéder à un recensement et qui dirige la rédaction de la liturgie.

Ainsi le roi David confère à la Ville, qui était déjà le centre politique du royaume, un rôle de capitale religieuse. Il va s’éprendre de Bethsabée dont il fait éloigner le mari, Urie le Hittite, un officier de la couronne. David épouse Bethsabée et l’enfant de leur union naît.

Le prophète Nathan apprend alors à David que cette façon de faire a déplu à Dieu et qu’en châtiment, ce n’est pas ce fils aîné de David qui héritera du trône, mais un autre fils deBethsabée, au terme de luttes qui déciment la famille royale. David implore le pardon de Dieu, l’enfant de Bethsabée tombe malade et David jeûne plusieurs jours, jusqu’au décès de l’enfant, le septième jour, ce que David interprète comme sa punition.

Cet épisode constitue un des éléments qui ternit la réputation du roi guerrier. Vers la fin de sa vie, David prend la décision d’ériger un autelà l’Eternel. Il se rend auprès du dernier roi jébuséen, Aravna, pour lui acheter une aire située sur le mont Moriah, sur les hauteurs de la ville.

Salomon, le bâtisseur du Temple

C’est le roi Salomon, héritier du trône de son père David, contemporain de la XXIe dynastie d’Egypte, qui transforme le vaste empire en une florissante puissance commerciale. Salomon remplace la troupe de mercenaires de son père par une armée de conscription et lève de lourds impôts. Il crée aussi une école destinée à former les fonctionnaires.

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Grâce aux richesses accumulées par le nouveau roi Jérusalem va alors tripler de surface. A l’heure de l’apogée commerciale, Jérusalem est située sur le passage des caravanes qui sillonnent les routes entre Babylone et l’Égypte. Des bâtiments somptueux sont construits : le Palais royal, l’Entrepôt nationaldes grains, des armées de chariots, des bataillons de mercenaires.

Salomon est surtout le bâtisseur du Temple de Jérusalem[7], la « Maison de Dieu » construite sur le Mont Moriah à côté du palais royal : le bâtiment est somptueux. Plus de 150 000 ouvriers y travaillent pendant sept ans dontles artisans phéniciens connus pour être les plus habiles de leur époque ; on fait venir le bois du Liban, fourni parHiram le roi de Tyr et l’or d’Ophir.

 

Le Temple forme un rectangle de 30 mètres de long et 10 mètres de large sur 10 mètres de hauteur, comprenant une grande salle ainsi que le Saint des Saints[8] où est entreposée l’Arche d’alliance qui renferme les deux tablettes[9] de pierre que Moïse a reçue de D.ieu sur le mont Sinaï.

Le caractère sacré de Yerouchalayim est surtout lié à la construction du Temple qui recèle les liens entre le monde humain et le monde divin. Le Beth Hamiqdach, nom attribuéauTemple, un bayiten hébreu, est la maison sainteun foyer, un lieu de cohabitation.

Du Temple émanent l’enseignement et l’interprétation de la Torah : en particulier depuisla salle appelée « Chambre de la Pierre taillée », construite dans le mur extérieur nord du Temple. C’est le siège du Sanhédrin, institué depuis l’époque du prophète Moïse.Cet organisme composé de 71 Sages, est chargé de répandre l’enseignement de la Torah dans tout Israël et de juger. Jérusalem est appelée pour la première fois la ville choisie par Dieu, le témoin de l’histoire du peuple juif.

L’inauguration du Temple est célébrée près d’un an après son achèvement lors de la fête de Souccot, fêtesdes Cabanes. Dans sa longue prière récitée à cette occasion, le roi Salomon s’interroge :

« Est-ce que vraiment Dieu habitera sur la terre ? Voilà que le ciel et tous des cieux ne peuvent te contenir, combien moins cette maison que j’ai bâtie ! Tu accueilleras cependant, Eternel, mon Dieu, la prière et les supplications de ton serviteur, tu exauceras la prière fervente qu’il t’adresse en ce jour. »

Le Livredes Rois[10]mentionneque le roi Salomon aurait entendu alors la réponse de Dieu à sa prière. Dès cet instant, Jérusalem est plus qu’une capitale, elle est déjà en puissance une ville sainte qui attend une reconnaissance universelle, elle renferme la demeure unique du Dieu unique.

Dans la suite de la prière le roi Salomon s’exprime ainsi :

« Et même l’étranger qui n’appartient pas à ton peuple… Toi tu l’écouteras… afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom. Et te craignent comme fait ton peuple Israël, et qu’ils sachent que ce Temple que j’ai bâti porte ton nom. »

Ainsi Jérusalem devient le siège de la présence divine et le symbole de la puissance d’Israël.

« Dieu a examiné toutes les villes et n’en a trouvé aucune qui fut digne d’être remarquée pour que soit érigé le Temple. » note Le Lévitique Raba[11].

Adaptation par Joël Guedj 

[1]La stèle de Tel Dan fait clairement référence à deux royaumes. Juda (le royaume du sud) est entouré de puissants voisins : Israël (le royaume du nord), Aram-Damas, Gath. Le royaume de Juda va se développer au cours des IXe et VIIIe siècles et, à la fin du VIIIe siècle.

[2] Les Samaritains veulent une pratique religieuse qui s’appuie sur la seule Loi écrite, ils rejettent les principes de la Loi orale.

[1] Psaumes : Ce sont des prières, éloges destinés à la gloire divine. On compte 150 psaumes dont la moitié est attribuée au Roi David. Le Psaume 137 qui fait référence à l’exil babylonien est le plus connu.

[2] Ce sont des sceaux, ostraca, poids marqués, poterie standardisée.

[3] Le Deutéronome est le cinquième et dernier livre de la Bible hébraïque ou Pentateuque. Il est intitulé en hébreu Devarim c’est-à-dire Paroles, qui sont les premiers mots du texte ou Michné Torah, la répétition de la Torah.

[4] Livre de Samuel : le livre est consacré à la vie de Samuel, consacré à Dieu par sa mère Hannah, et au règne tragique du premier roi d’Israël, Saül choisi et oint par Samuel.

[5] Flavius-Josèphe (37-100) a rédigé une œuvre qui est une des sources principales quant aux événements et conflits de son temps entre Rome et Jérusalem.

[6] Du fait du séjour de l’Arche Sainte sur les lieux, Kiryat-Yéarim devient lieu vénéré pour la chrétienté. Les Byzantins y construisent une église, détruite par les Perses en 614. Depuis 1924, l’église et le couvent Notre-Dame de l’Arche d’Alliance sont construits sur les vestiges de l’édifice byzantin, dont on voit encore dans la cour de l’église, les restes d’une mosaïque. Le couvent appartient à l’ordre français de Saint-Joseph de l’Apparition. Parallèlement au culte du souvenir du séjour de l’Arche Sainte, à partir de l’époque croisée la tradition chrétienne identifie Kiryat-Yéarim comme le lieu d’Emmaüs et d’Anatot.

[7]Le Livre des Rois expose en détail l’édification du premier Temple.

[8] Saint des Saints (Le) : Partie la plus sacrée duSanctuaire près du Temple. Seul le grand Prêtre pouvait y entrer. Le degré de Sainteté croit à mesure qu’on progresse de l’extérieur vers l’intérieur. On progresse de la façade vers l’arrière du bâtiment.

[9]Les Tables de la Loi scellent l’Alliance entre le peuple hébreu et un D.ieu qu’ils proclament comme unique.

[10]Les deux livres des Rois racontent l’histoire d’Israël depuis la rébellion d’Adonija, quatrième fils du roi David (vers 1015 av. J.-C.) jusqu’à la captivité finale de Juda (vers 586 av. J.-C.) Le passage ci-dessus est extrait du chapitre VIII, 22-23,28-30, 41-43.

[11] Commentaire ou Midrach du livre biblique le Lévitique (4ème livre de La Bible hébraïque).

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Hannah Arendt, une éthique de la pensée

La vie et l’œuvre de la philosophe allemande dans une formidable traversée radiophonique.

Par Josyane Savigneau

Source : Le Monde

 

Hannah Arendt en 1944.
Voici une « Grande traversée » à ne pas manquer si l’on veut aller au-delà des clichés et des polémiques sur Hannah Arendt (1906-1975) et Martin Heidegger (1889-1976).

Hannah Arendt, la passagère, ce sont quatre épisodes de 1 h 50 – « La Jeune Fille venue d’ailleurs », « Le Chemin de l’exil », « Le Sens de l’action » et « La Maison sur l’océan ». On ne s’ennuie pas un instant tant Christine Lecerf a magnifiquement composé son enquête, réalisée par Julie Beressi. (« Hanna Arendt, la passagère », de Christine Lecerf. Du lundi 14 au vendredi 18 août, de 9 heures à 11 heures sur France Culture.)

On y entend beaucoup Hannah Arendt s’expliquer sur elle-même, en allemand. Des extraits de ses livres sont lus. Les nombreux témoins et experts qui interviennent sont tous passionnants.

On ne fait pas l’impasse sur les sujets délicats, sur les attaques ni sur les ennemis, tout en donnant la parole, en priorité, à ceux qui ont aimé Arendt, l’ont accompagnée et font vivre sa mémoire et son œuvre, comme Jerome Kohn, son légataire, Leon Botstein, le président du Bard College dans l’Etat de New York, Margarethe von Trotta, la réalisatrice du film Hannah Arendt (2012), ou encore Antonia Grunenberg, politologue, auteur d’Hannah Arendt et Martin Heidegger : histoire d’un amour (Payot, 2009).

Symbiose intellectuelle

Avant qu’on ne découvre la petite fille rebelle, très affectée par la mort précoce de son père, en 1913, ses amis parlent de sa beauté, de sa voix profonde et de son « charisme hypnotique »« Ma mère était complètement irréligieuse, explique Hannah Arendt. Elle était juive, mais elle ne m’aurait jamais fait baptiser, par exemple. »

Sachant que tous les enfants juifs étaient confrontés à l’antisémitisme, elle avait posé une règle. Si le propos était tenu par un adulte, Hannah devait en informer sa mère, qui agirait. Si cela venait d’un autre enfant, elle devait se défendre elle-même.

Brillante jeune femme, elle commence ses études de philosophie à Marburg. Son professeur est Martin Heidegger. Ils ont une liaison. Pour certains, c’est une banale histoire d’étudiante amoureuse de son prof, ou « la jeune juive allemande avec son professeur qui va devenir un symbole de la nazification de l’Allemagne ».

D’autres refusent ces simplifications et tracent le portrait d’un enseignant qui faisait « vivre les textes » et ne proposait pas « une érudition morne ». Pour Margarethe von Trotta, « c’était un homme avec des idées neuves. Il a compris qu’elle était capable de saisir sa pensée et cela les a liés jusqu’à la fin. »

Le temps de l’exil

Pourtant, elle part pour Heidelberg suivre les cours de Karl Jaspers. Très vite, comme le montre Antonia Grunenberg – qui a aussi travaillé sur Walter Benjamin –, l’antisémitisme se répand en Allemagne et il lui faut songer à prendre « le chemin de l’exil ». D’abord Paris, où son premier mari, Günther Stern, s’est installé après l’incendie du Reichstag (27 février 1933), et duquel elle divorcera en 1937. Elle épousera Heinrich Blücher en 1940.

Depuis l’incendie du Reichstag, Hannah Arendt sait que son destin est politique. Elle déteste être appelée « une réfugiée », avec ce que cela comporte de dépersonnalisation. Elle apprend le français, donne des conférences « pour comprendre ce qu’il en est de l’antisémitisme ».

Elle se sent bien à Paris mais, comprenant qu’elle ne pourra pas rester en France, prend le chemin de New York, où elle entame la deuxième partie de sa vie. Elle est naturalisée américaine en 1951 et publie la même année Les Origines du totalitarisme.

« La Banalité du mal »

Mais elle n’en a pas fini avec l’Allemagne. Elle y retourne en 1949 et revoit Heidegger. De quoi parlent-ils ? Du langage, de la vengeance, de la réconciliation. On le sait grâce à des lettres du philosophe.

Pour Antonia Grunenberg, « Heidegger emporté par l’antisémitisme, c’était une sorte de trahison. On voit qu’elle hésite entre deux attitudes : contribuer au meurtre ou comprendre dans quoi ce philosophe s’est laissé embarquer. Cette division interne n’a jamais vraiment cessé. Pour elle, on ne pouvait pas dire que la philosophie de Heidegger était mauvaise dès le début et il fallait accepter le fait qu’une grande pensée puisse se précipiterdans cet abîme. »

Dans les années 1960, Arendt doit faire face à un combat plus dur encore. Quand Adolf Eichmann va être jugé à Jérusalem, elle demande au New Yorker de couvrir le procès. Et elle en tire un ouvrage sous-titré Rapport sur la banalité du mal (1963). Aussitôt polémique, le livre suscite de nombreuses insultes, « antisémite »« putain », et des menaces.

Dans l’émission, plusieurs témoins reviennent sur ces moments terribles. Arendt parle du malentendu : « On a cru que je disais que chacun pouvait avoir un Eichmann en lui. Ce n’est pas du tout ça. » Au fond, elle ne s’est jamais vraiment remise de ces attaques, en dépit de son bel appartement sur Riverside Drive (une avenue de Manhattan, à New York), où elle recevait la « tribu » de ses amis.

« Une éthique de la pensée »

Blücher meurt en 1970. Elle a l’impression que « le monde se vide ». Mais elle revoit Heidegger. Physiquement, elle vieillit terriblement. Malgré son état mélancolique, Arendt entreprend un nouveau livre, La Vie de l’esprit.

Elle vient d’en commencer la troisième partie quand elle meurt, dans la nuit du 4 décembre 1975, à l’âge de 69 ans. Ce qu’elle lègue ? « Une éthique de la pensée », conclura le philosophe Etienne Tassin.

« Hanna Arendt, la passagère », de Christine Lecerf. Du lundi 14 au vendredi 18 août, de 9 heures à 11 heures sur France Culture.


LIRE AUSSI : L’antisémitisme de Heidegger et la mansuétude de Hannah Arendt©

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Que penser du conflit qui oppose le fameux projet de tamisage du mont du Temple à la Cité de David, l’institution majeure qui en a, jusqu’à présent, assuré le financement ?

Après avoir soutenu les activités du projet pendant les douze dernières années, celle-ci a en effet annoncé qu’elle retirait ses pions. Pourquoi Ir David a-t-elle choisi de se désengager d’une initiative dans laquelle se sont impliqués plus de 200 000 travailleurs bénévoles du monde entier et qui a déjà mis au jour près de 500 000 vestiges archéologiques ?

Mission de sauvetage

L’origine du projet remonte à 2009. Cette année-là, le Waqf – l’autorité religieuse islamique qui contrôle le mont du Temple – commence à fouiller illégalement la zone des Ecuries de Salomon pour construire la mosquée souterraine Al Marwani. Quelque 400 camions de terre sont alors extraits du site et déversés sans ambages dans la vallée du Cédron.
De nombreuses personnes, convaincues que le Waqf tente d’effacer les traces du passé juif du mont du Temple, aux côtés des archéologues et des historiens qui redoutent la destruction d’objets importants datant du Second Temple, protestent violemment devant cette destruction massive, mais leurs clameurs restent lettre morte. Entrent alors en scène le Dr Gabriel Barkay et Zahi Dvira, deux archéologues israéliens qui, en 2004, commencent à tamiser le sol déversé afin de récupérer vestiges et artefacts anciens.

« Au début, Gaby et Zahi collectaient des fonds pour recruter du personnel qui les aide à trier les gravats, puis ils procédaient très vite à l’analyse de leurs découvertes. Le problème, c’est qu’ils ne pouvaient pas collecter beaucoup d’argent à la fois. Aussi, dès qu’ils réunissaient une certaine somme, ils se mettaient au travail, puis mettaient leurs recherches en suspens dès que l’argent était épuisé. Ils se remettaient à l’ouvrage dès qu’ils avaient les ressources nécessaires et puis arrêtaient de nouveau quand celles-ci venaient à manquer », raconte Frankie Snyder, membre du projet. Lorsqu’elle a eu vent de cette entreprise courageuse, la Fondation Ir David s’est empressée de la soutenir.
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Autour d’un émouvant poème de Heinrich Heine…©

par Maurice-Ruben HAYOUN

Voici comment le père de Heinrich Heine a répondu à la question que son fils lui a posée sur ses origines familiales: Ton grand père était un petit juif qui portait une longue barbe !

Chantier de traduction : autour de H. Heine

Si l’on en juge par la suite de l’existence du grand poète judéo-allemand, mort  à Paris en 1856, cette réponse fut aussi traumatisante que fut, pour le jeune Sigmund Freud,  la réaction si peu courageuse de son père, acceptant de reprendre, sans s’en prendre à son agresseur, son beau chapeau du sabbat, arraché par un rufian antisémite et jeté dans le caniveau d’une rue de Vienne …

Heine, dont le talent fut au moins aussi grand que son ironie, voire son cynisme, a beaucoup souffert de sa naissance juive et le poème qu’on lira infra dans notre imparfaite traduction montre combien il ressentait douloureusement l’antisémitisme sévissant dans la société allemande.

Le jeune lycéen qu’était Heine à ce moment là commit, par naïveté ou par inconscience, l’erreur de rapporter à ses camarades de classe la confidence de son père sur ses origines.

Dans ses mémoires, l’auteur de la Lorelei parle d’un spectacle infernal déclenché par un tel aveu que même son professeur ne manqua pas de dénoncer. On peut dire que la première rencontre de Heine avec le judaïsme, avec cette partie de sa propre identité, fut douloureuse et traumatisante.

Sa vie durant, Heine eut à lutter contre cet antisémitisme viscéral qui battait son plein en ce XIXe siècle où les Juifs espéraient que l’Emancipation leur octroierait enfin une égalité tant espérée des droits civiques. Mais l’antisémitisme sévissait sous des formes multiples : culturelle, théologique, économique et sociale.

Certes, la personnalité de Heine n’arrangeait pas vraiment les choses. Un auteur comme Edouard Mörike lui reprochera d’être truqué jusqu’à l’os (die Lüge seines ganzen Wesens) et même un juif assimilé comme Karl Kraus y alla de sa petite phrase assassine : ce fut un grand talent car il était dépourvu de tout caractère (Er war ein Talent, weil kein Charakter).

Même lorsque le succès sera au rendez-vous et que la célébrité en fera une personnalité incontournable, Heine avouera avoir toujours fait partie des victimes et non des bourreaux : Mes ancêtres n’étaient pas les chasseurs mais bien plus le gibier pourchassé…

Heine n’a jamais pu se défaire de son judaïsme qui lui collait à la peau, même après sa conversion formelle au christianisme : il est toujours resté le Juif converti (Taufjude). Pourtant, son éducation et son tempérament ne reflétaient guère la culture du ghetto, comme ce fut le cas pour un autre poète, certes moins connu, mais tout de même significatif, Ludwig Börne qui lui aussi n’est jamais parvenu à se défaire de cette encombrante identité.

Il a parlé un jour de cette obsédante appartenance juive : certains me plaignent d’être juif, d’autres m’envient, et d’autres enfin m’en veulent de l’être ; mais aucun des trois ne veut… l’oublier !

Heine fera partie de cet éphémère Culturverein (association culturelle) de Berlin, dirigée par Zunz et quelques autres intellectuels juifs au début du XIXe siècle. L’affaire se soldera par un naufrage retentissant. Heine fut lui aussi touché par ce cuisant échec. Mais en 1823 il confie dans une lettre à son ami Moses Moser, son inébranlable volonté de lutter pour l’égalité et la reconnaissance des droits des juifs ; sa clameur, ajoute-t-il, retentira même dans les brasseries et les palais de la populace germanique… Il n’en sera rien, malheureusement, mais la détermination du jeune étudiant ne manque pas de sincérité.

Durant ses années d’études à Göttingen, il sera exclu de l’association estudiantine Allgemeinheit à cause d’une prétendue vie de débauche, un simple paravent de fortes tendances antisémites des milieux estudiantins de l’époque. En 1824 alors qu’il met la dernière main à son Rabbi von Bacharach, il confia à son ami Moser qu’il étudiait intensément l’histoire juive, que cela l’intéressait et lui faisait beaucoup de bien.

Dans l’émouvant poème qu’on va lire, on sent pulser l’âme juive de Heine. Il faut dire que ce nouvel établissement hospitalier est l’œuvre d’un généreux mécène qui n’est autre que son propre oncle Salomon Heine qui le fit ériger pour immortaliser la mémoire de sa défunte épouse. Ajoutons que ce richissime banquier  allouait à son neveu des subsides qui lui permirent de faire ses études et de voyager à l’étranger.

C’est d’ailleurs à ce généreux oncle que Heine entend rendre hommage. Et dans ce beau poème nulle ironie, pas d’humour grinçant, pas de critique malvenue, au contraire une profonde empathie avec une humanité souffrante, rejetée et incomprise parce que juive. Le poème est intéressant à plus d’un titre : en plus du sincère hommage rendu avec délicatesse à un homme, éprouvé par le sort car devenu veuf, on  lit que le judaïsme est devenu un fardeau insupportable en raison de l’antisémitisme ambiant. Et, en bon fils de son temps, Heine souscrit à la thèse, jadis très en vogue dans les milieux orientalistes allemands, d’une religion juive née dans la vallée du Nil. Donc la fameuse thèse d’un Moïse égyptien, reprise bien des décennies plus tard, par le père de la psychanalyse.

Dans l’un de ses écrits, Heine avait dit que le judaïsme n’était pas une religion, mais une maladie. Et dans ce poème il file la métaphore et ajoute qu’aucun remède n’est efficace contre cette maladie transmise de père en fils. Au fond, il introduit un élément métaphysique dans ce poème censé fêter l’ouverture d’un lieu de soins. Mais voilà, le principal mal dont souffrent les hommes qui s’y trouvent, est bien plus profond, il est littéralement incurable.

Et de poser l’angoissante question : sommes nous voués à la damnation éternelle ? Cela ne prendra donc jamais fin ? Ne mènerons nous donc jamais une vie dominée à la fois par la raison et rythmée par le bonheur ? Le poète avoue ne pas avoir de réponse aux questions posées.

Mais les trois dernières strophes sont un hommage vibrant à la mémoire de cet oncle si méritant bien qu’il n’eût jamais compris la vocation littéraire de son neveu agité… N’ a-t-il pas dit à son sujet que s’il avait fait des études véritablement bonnes, il ne se serait jamais senti obligé d’écrire des livres ? Il est vrai, avec tout le respect dû à un grand philanthrope juif, que ce sont les bilans financiers et non les ouvrages de philosophie qui constituent la lecture quotidienne d’un banquier qui se respecte.

La dernière strophe m’a bien ému car elle reflète la symbolique des larmes dans la culture juive.

Quand Israël fait preuve d’inconduite et d’infidélité envers Dieu, ce dernier n’est plus sensible qu’à une seule chose, les larmes en dehors desquelles ni prière, ni jeûne, ni aucun autre acte de contrition n’est opérant. Les larmes expriment la quintessence de la sincérité des repentants…

Le Talmud dit que toutes les portes du repentir sont fermées, seules la porte des larmes ne l’est pas fermée et demeure ouverte. Sha’aré dim’a lo nin’alou.

 

Le nouvel hôpital israélite de Hambourg :

 

Un hôpital pour juifs pauvres et malades

pour des êtres humains affectés par une triple détresse

accablés par trois redoutables fléaux que sont

la pauvreté, la douleur physique et le judaïsme.

Mais le pire des trois est le dernier

Cette millénaire maladie héréditaire

ramenée de la vallée du Nil,

cette malsaine religion de l’ancienne Egypte

Quelle maladie grave et incurable ! Rien n’y fait,

ni bain chaud, ni douche, ni instruments chirurgicaux  

ni aucun remède que cet établissement

met à la disposition de ses patients.

Est ce qu’un jour, cette déesse éternelle qu’est le temps

Eradiquera ce sombre mal transmis de père en fils ?

Est ce qu’un jour le petit-fils sera guéri

et sera enfin raisonnable et heureux ?

Je ne le sais pas ! Mais pour le moment

Laissez moi louer ce cœur si bon et si grand

Qui a voulu apaiser ce qu’il était capable d’apaiser

En injectant un baume temporaire dans les blessures.

Quel homme précieux ! Il a édifié un lieu

pour les maladies que la science médicale

peut guérir ou l’art de mourir, il a pourvu à tout,

pour le confort et le réconfort.

C’était un homme d’action qui fit tout

ce qui était en son pouvoir de faire.

Au soir de son existence il légua sa fortune,

Salaire d’une vie bien remplie, à des œuvres de bienfaisance,

Sa générosité de donateur ne s’est jamais démentie.

Mais un autre don coulait parfois de son œil,

les larmes, ces émouvantes et si précieuses larmes

qui coulaient, symboles de son intarissable

amour de l’humanité.. (1844)

 

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage : Franz Rosenzweig (Agora, universpoche, 2015)

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L’inventeur de la mijoteuse, si précieuse pour le repas du shabbat, était Juif.  A l’époque de sa création on ne disait pas un crock pot, mais un ‘Naxon’, du nom de son inventeur Irving Naxon (né Nachumsohn) qui a le premier, déposé un brevet pour une mijoteuse en 1936.

Sa fille, Lenore, qui vit dans la région de la baie de San Francisco, m’a confié dans une interview que son père a été inspiré par la cuisson du Tcholent. « Sa mère a grandi à Vilna et comme c’était l’usage chez bien des Juifs de ces contrées, le vendredi après-midi, sa mère prenait une grosse marmite, la remplissait de haricots secs, de légumes-racines et d’un shtickel fleish (un bout de viande) et envoyait ma grand-mère à la boulangerie locale pour mettre la marmite dans le four.

Le four était éteint en fin de la journée, mais comme il refroidissait lentement, il permettait une cuisson lente, uniforme et à température décroissante. Ensuite, [le samedi], ma grand-mère retournait chercher la marmite, et le ragoût était cuit. C’est alors que papa s’est demandé: «Comment pourrais-je imiter ce genre de cuisson lente, même dans un pot à lame croisée?»

Le brevet de Naxon a été accordé en 1940. Son invention a commencé sa vie à la « The Boston Beanery » (à certaines époques connue sous le nom de ‘Naxon Beanery » ou « Flavor Crock » et on le trouvait sur les marchés, dans les cafés. « Il y en avait un de couleur or et un rouge, donc  un milchig (lait) et un Fleishig »,(viande) se souvient Lenor

 Naxon a déposé plus de 200 brevets dont  une machine à laver portative sur roulettes qui s’attachait via un tuyau à un robinet de cuisine, une poêle avec son propre élément chauffant, ses lampes infrarouges et ultraviolettes, une baignoire de table avec agitateur pour Lavage des couches en tissu et une petite rondelle électrique pour les vêtements de poupée appelés Dollyduds.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Naxon a inventé un détecteur de sous-marin sonar et un indicateur de flux d’oxygène pour les aéronefs utilisés par le Département de la Défense. « Et quand vous allez à Times Square et regardez ce qu’ils appellent Zipper, le panneau d’affichage électronique qui se déplace autour de  Times Square et diffuse un flux régulier d’information, c’est son invention, dans une appellation antérieure, c’était le Naxon TeleSign. Il a permis d’envoyer des données du New York Times partout dans le monde par téléphone. »

Irving Naxon est né en 1902 à Jersey City. C’était le plus jeune d’une famille de trois enfants. Son frère s’appelait Meyer et sa sœur Sadie. Son père est mort quand il avait 2 ans. « Il se souvenait des funérailles et de la calèche tirée par des chevaux », confie Lenore.

Après sa mort, sa mère et ses enfants, ont trouvé refuge chez des membres de la famille. D‘abord, ils vivaient à Fargo, dans le Dakota du Nord, puis se sont installés à Winnipeg, au Manitoba, afin que son frère aîné puisse éviter d’être mobilisé pour la Première Guerre mondiale.

Alors qu’ils vivaient au Canada, Irving a obtenu un diplôme d’une école par correspondance, en génie électrique, et a travaillé comme télégraphiste pour le chemin de fer Canadien Pacifique. « Lorsque Mary Pickford et Douglas Fairbanks se sont échappés, papa était au bureau de télégraphie en Saskatchewan, et c’est lui qui a rapporté les nouvelles à Hollywood », raconte Lenore.

La famille a fini par s’installer à Chicago. Naxon est devenu le premier ingénieur juif de la Western Electric, la branche d’ingénierie de Ma Bell. Il a commencé à inventer des choses et, puisqu’il ne pouvait pas se permettre de se payer un avocat en brevets, il a passé lui-même l’examen pour être habilité à faire ses dépôts de brevets lui-même.

Très vite, il a ouvert sa petite entreprise et a donné des licences d’exploitation de ses inventions à des grands magasins et des marques privées. 

Irving a épousé une femme de 13 ans sa cadette dont il a eut un fils nommé Fern, qui «est issu d’une famille de femmes fortes. Bien que dans l’ombre de leur mari, c’est elles qui avaient le pouvoir. », affirme M. Lenore. « Sa femme tenait la maison et faisait du volontariat à la Shul (synagogue), mais elle a aussi travaillé pendant un certain temps dans l’entreprise de papa. » A ce propos, Elenor se souvient d’une anecdote. « Ma mère  aimait raconter comment un jour qu’elle était assise emmitouflée dans son manteau de vison parce qu’il faisait un froid de canard là-ba dans l’entreprise, quelqu’un est entré et a dit vous êtes bien chic pour une réceptionniste « , et elle a répondu: » C’est parce que je couche avec le patron. « 

Ils se complétaient et étaient très complices. » Leur recette de Bravura de Fern’s Crock-Pot? Poulet Paprikash, paprika, céleri, poivrons, oignons, une boîte de soupe aux tomates et une casserole de crème aigre. « Mes parents ont été élevés dans des maisons casher, mais chez eux ils ne sont pas restés casher. Ma mère avait une vaisselle supplémentaire en verre  qu’elle utilisait seulement quand le grand-père venait leur rendre visite. « 

En 1945, lorsque son enfant aîné a commencé la maternelle, Nachumsohn a légalement modifié son nom de famille en Naxon. « Ce n’était pas bon d’avoir un nom allemand, à l’époque  » se souvient Lenore. « Les gens ne faisaient pas la différence entre les juifs et les Allemands. Et sa société s’appelait déjà Naxon depuis au moins une décennie. L’idée du X au milieu du logo qui est de l’électricité qui sort comme de la foudre, Il l’a créé lui-même.

« Papa était un bourreau de travail », se souvient Lenore. « Mais il était gentil et généreux, impliqué dans des causes juives et environnementales, et il avait trois filles dont il était très fier. Nous sommes tous très différents.. L’une est avocate qui a servi dans le Corps de la paix, une autre  éducatrice spécialisée dans la petite enfance, et moi je suis administratrice des d’arts de la scène. « Elle a poursuivi, » Il était un peu un professeur absent. En conduisant la voiture, il écoutait de la musique classique à la radio et tapotait son pied sur l’accélérateur.

ça énerve Lenore au plus haut point quand les gens qui entendent l’histoire familiale lui disent: «Tu dois être riche!» L’argent n’était pas si important pour son père. « Il avait eu des offres pour entrer en bourse mais il aimait ne pas être redevable à quiconque. Il voulait garder le contrôle sur ses affaires. Il voulait garder son intégrité. Quand il a pris sa retraite et qu’il a vendu son entreprise à Rival Manufacturing à Kansas City, il l’a fait parce qu’il aimait I.H. Miller, le propriétaire de l’entreprise. « Il voulait de l’argent plutôt que des actions, ce qui n’était pas la meilleure décision « , explique Lenore. « Mais il avait grandi dans la pauvreté, alors il voulait la sécurité. La prise de risques ce n’était pas pour lui.  Il était vraiment fier de son travail, et c’était la chose la plus importante. « 

Rival a fait un re looking de la mijoteuse Naxon. Du coup le Crock-Pot et a fait sa première apparition au salon de la maison le « Chicago’s National Housewares Show » en 1971. Le premier Crock-Pot coûtait 25 dollars (on peut toujours en acheter plus ou moins à ce prix là 40 ans plus tard)

Il a été fait dans des couleurs ocres et avocat et ça a fait sensation. Et les ventes ont grimpé à 2 millions de dollars au cours de sa première année, pour atteindre 10 millions l’année suivante et 23 millions de dollars en 73, 57 millions de dollars en 74 et 93 millions de dollars en 1975.

Le timing de Rival était parfait, avec la crise du pétrole de 1973 et l’inquiétude croissante des ménages concernant le gaspillage d’énergie; Le Crock-Pot ne consommait pas plus d’électricité pour fonctionner qu’une simple ampoule à incandescence, et Rival s’est arrangé pour le faire savoir aux consommateurs. Et bien sûr, lors de la récession, cette technique de cuisson lente que permettait l’appareil signifiait qu’il convenait parfaitement pour cuisiner des viande moins chères qui nécessitent une cuisson plus longue.

Crockpot Cookery était un best-seller en 1975, ainsi que The Joy of Sex et The Star Trek Starfleet Technical Manual, « deux autres titres qui révèlent la fascination de l’époque à l’égard de la technologie et de la place des femmes dans la société », disait avec humour un article du Washington Post de 2015 qui portait sur l’échec du Crock-pot dans l’émancipation des femmes américaines.

Hélas,, au milieu et vers la fin des années 80, les clones du Crock-Pot peu coûteux, ont bientôt commencé à inonder le marché. En 1976, les ventes du Crock-Pot sont tombées à 78 millions de dollars et ont continué à chuter. Il y avait à l’époque 40 entreprises qui fabriquaient des cuisinières à réaction lente aux États-Unis. La mode du Crock-Pot était terminée.

***

 

L’original le « Naxon »

Le Washington Post a noté que les ventes de Crock-Pots sont passées de 3,2 millions d’unités en 2005 à 4,4 millions en 2014. Aujourd’hui, 70% des ménages américains ont une mijoteuse; Il y a dix ans, 63%. Les recettes de cuisson lente ont également beaucoup contribué à son succès. Mon livre de recettes préféré actuel est The New Indian Slow Cooker, mais il existe des livres de cuisine à cuisson lente pour les cuisines mexicaines, méridionales, végétaliennes, thaïlandaises, basse-calories, italiennes, céréogène et paléo.

Et d’ailleurs pourquoi  limiter son usage à la nourriture?  «J’ai eu un massage la semaine dernière et la masseuse avait une mijoteuse dans un coin pour garder les serviettes chaudes », raconte Lenor amusée. « J’ai entendu dire qu’ils l’utilisent aussi pour les pierres chaudes pour les massages aux pierres chaudes. Ma mère m’a toujours appris que vous n’avez pas besoin d’acheter un humidificateur. Il suffit de mettre uncrock pot croûte sous le berceau du bébé et cela devient un humidificateur pour la pièce. Si vous en avez un ancien dont vous ne vous servez plus, vous pouvez également y mettre du Vicks. »(Cette anecdote rappelle la version juive de« Windex »de My Big Fat Greek Wedding.)

Irving Naxon est mort en 1989. Mais son héritage vit toujours. Il y a un Crock-Pot dans le Smithsonian. Et Lenore Naxon est dans un groupe Facebook de Crock-Pot (er), où, dit-elle, «je suis une sorte de célébrité».

TabletMag – K.Kriegel pour JForum

Recettes dans The Nosher

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Diego Velázquez, Jacob recevant la tunique de Joseph, huile sur toile, 1630, musée du monastère de l’Escurial.

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le quatrième et dernier épisode (après Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN),Joseph et ses frères II ©par Maurice-Ruben HAYOUN)et Joseph et ses frères III ©par Maurice-Ruben HAYOUN)


L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

Essai de  critique d’un récit merveilleux…

Quatrième partie

Joseph est lui aussi au commencement d’un long processus, un processus de purification. Il fait lui aussi son mea culpa : mes frères, leur amour fraternel, leur attention, leur dignité, leur grandeur, leur valeur, toutes choses qu’il avait volontairement mises de côté ont semé la division au sein de la fratrie.

En disant qu’il est parti à la recherche de ses frères, Joseph demande l’absolution, reconnaît son inconduite et réaffirme que le lien familial transcende tout le reste, y compris son égo démesuré. Dans son bref échange avec l’inconnu, il aurait pu éviter ce terme de frère et dire tout autre chose : par exemple, des bergers du clan de Jacob, il aurait pu donner des noms, et d’ailleurs comment l’inconnu a-t-il pu donner la bonne réponse à Joseph qu’il ne connaissait pas et dont, en principe, il ignorait le nom de famille ou la filiation ?

Que je sache, Joseph n’a pas dit qui il était ; je suis Joseph, le fils de Jacob, petit-fils du patriarche Isaac, etc… Il a donné un seul détail, mes frères, c’est désormais ce qui compte le plus pour lui.

Quel chemin parcouru ! Joseph a compris son erreur mais il faut désormais qu’il incorpore sa nouvelle attitude et qu’il concrétise sa nouvelle résolution. Il a rejeté loin de lui l’orgueil et l’arrogance.

Désormais, l’heure est à la restauration du lien fraternel. Il faut maintenant un certain temps et des sacrifices pour que les choses se décantent et que ses frères, blessés dans leur amour propre, ravalés au rang de simples figurants, fassent eux aussi un pas dans sa direction. Dans le cas de Joseph, la fraternité est un combat au terme duquel elle sera reconquise.

Joseph ne cherche pas seulement à localiser ses frères, à savoir spatialement, géographiquement, où ils se trouvent. Il se met en marche vers eux, il veut les rencontrer dans leur cœur et dans leur esprit. Il veut que les grands frères fassent preuve de compréhension vis-à-vis de lui, leur jeune frère.Joseph’s brothers

Le pardon doit exister dans une fratrie. Une fratrie sans pardon des offenses n’en est pas une. La fratrie permet d’affronter ensemble les épreuves de la vie. Car, au fond, constatant qu’il s’était fourvoyé, Joseph aurait pu choisir de s’en tenir là et de rentrer bredouille chez son père en expliquant qu’il ignorait où se trouvaient ses frères. Le fait qu’il ait eu cette rencontre providentielle d’un homme qui les avait croisés et entendu dire leur nouveau lieu de campement ou de transhumance le pousse à aller jusqu’au bout.

Cet aspect est généralement omis par les commentateurs anciens et modernes. Joseph arrive, il se donne du mal, lui qui se croyait supérieur à tous les autres, il fait de gros efforts pour accéder à ses frères. La décision du patriarche comprend certainement un arrière-plan dont le texte biblique a voulu faire l’économie afin d’alléger le poids de ce récit. Jacob a dû attirer l’attention de son jeune fils sur tout ce qu’il a fait, ses rêves, ses airs supérieurs, son mépris des autres, son orgueil, son arrogance…

Il lui a peut-être expliqué qu’une occasion s’offrait à lui de rompre avec ce passé si désagréable. Ses frères seraient peut-être enchantés de  voir qu’il venait enfin à eux, faisait le premier pas et qu’au terme d’échanges fraternels tout rentrerait dans l’ordre. On connaît la suite. Mais il est plus que probable que de telles considérations ont effleuré l’esprit d’un père aimant et soucieux d’apaiser les tensions au sein de la famille.

Pour le moment, on n’en est pas encore là. Car sitôt entré dans le champ visuel de ses frères, ceux-ci n’obéissent qu’à un réflexe épidermique, ils n’ont qu’une envie : se venger d’un intrus, d’un gêneur, qui perturbe une relation avantageuse avec leur père que Joseph a accaparée.

Le maître des songes* est désormais entre leurs mains, le père est bien loin dans sa tente ; il ne pourra pas intervenir, ne pourra pas sauver Joseph de ses agresseurs. Bref, l’occasion rêvée de se débarrasser d’un gêneur qui, circonstance aggravante, entendait les dominer et les assujettir. Les versets parlant de la vue de Joseph par ses frères, encore assez loin de leur campement, caractérisent bien l’ambiance qui règne : Joseph se jette dans la gueule du loup.

C’est le moment d’annihiler ses rêves de puissance et de domination. Il faut en finir avec celui qui rêve de devenir le roi, de les soumettre à son bon vouloir, alors qu’il est le plus jeune. C’est l’occasion rêvée (sans mauvais jeu de mot) de se débarrasser de ce gamin qui les tient pour quantité négligeable. L’heure de la vengeance a enfin sonné.

Le patriarche Jacob avait lui aussi méconnu la réalité ; mais il faut bien dire, à sa décharge, qu’aucun verset de tous ces chapitres (de 37 à 50) ne laissait augurer pareil dénouement : attenter à la vie de Joseph par ses propres frères.

La haine à l’égard de Joseph était vive mais elle n’était pas générale. Au moins deux d’entre eux, et non des moindres, puisqu’il s’agit de Ruben, l’aîné, et de Juda qui incarne à lui seul toute la religion d’Israël, s’interposent et temporisent. Gagnés par des scrupules, voire par des remords (on ne se livre pas à des effusions de sang entre frères, on ne s’entre-tue pas…) ils cherchent à gagner du temps.

Mais une chose est claire : à part ces deux là, l’écrasante majorité des autres sont pour la mise à mort de Joseph. Et même s’ils renoncent à l’exécution de leur funeste projet, symboliquement ils tuent leur frère Joseph puisque c’est dans le sang d’une bête de leur troupeau qu’ils plongent sa tunique, laquelle sera exhibée sous les peux de leur père afin de prouver que Joseph n’était vraiment plus de ce monde…

Cette tunique, véritable corpus delicti, est la première chose dont ses frères se saisissent et en dépouillent Joseph. Au fond, tout est parti de là, cette tunique ornée a cristallisé la haine qui dégénère en envie de meurtre. Nous y reviendrons.

La démarche des deux grands frères Ruben et Juda n’est pas dénuée de sincérité. La preuve en est le désarroi éprouvé par Ruben qui revient, conformément à son plan, vers la citerne et qui la trouve vide. Joseph a disparu. Son idée était de laisser passer l’orage et de ramener l’adolescent chez son père. Juda avait lui aussi tenté de dévier une mise à mort violente en proposant de vendre Joseph à des négociants qui en feraient ce que bon leur semblerait. Joseph serait alors exilé dans une lointaine contrée et l’objectif serait doublement atteint : on se débarrasserait d’un gêneur sans se rendre coupable d’une effusion de sang. La tradition juive ultérieure s’arrêtera longuement sur cette démarche de Juda…

Constatant la disparition de son frère, Ruben pousse un cri de douleur et se demande ce qu’il va devenir, ce qu’il va dire à son père et quelle sera la réaction de ce dernier… Ruben ignore qu’une caravane l’a précédé et que les Madianites ont récupéré son frère qu’ils vont vendre en Egypte au marché des esclaves.. Il sera acheté par un certain Potiphar, haut fonctionnaire égyptien au service du pharaon, en qualité de chef des gardes.

Joseph l’a échappé belle. Il serait mort de faim et de soif sous une chaleur accablante dans cette citerne vide, en plein désert, n’étai l’intervention providentielle de cette caravane. Grâce à elle, Joseph se rapproche de son glorieux destin. Ses frères pensaient que même vivant, mais exilé dans une lointaine contrée il ne pourrait jamais réaliser son rêve de puissance et de domination ; ils se trompaient lourdement, bien au contraire ils l’aidaient, sans le savoir, à réaliser ses objectifs ; la suite de l’histoire montrera qu’il y aura une future rencontre mais cette fois ci, c’est Joseph qui sera en position de force et ses frères dans une situation d’extrême faiblesse.

Ce retournement de situation, ce rebondissement des plus improbables est l’œuvre d’un acteur majeur, omniprésent, certes anonyme et invisible mais très efficace : chaque fois que le destin de Joseph semble scellé, il intervient pour changer la donne et sauver son protégé. C’est Dieu.

N’oublions pas que la Bible ne pratique pas l’historiographie à la manière d’Hérodote et de Thucydide ; elle procède constamment à une lecture théologique de l’Histoire dont Dieu est le maître absolu. C’est lui qui anime le parcours de Joseph, un parcours en apparence cahotif mais où tout est savamment calculé et adroitement présenté par le rédacteur.

Dieu instrumentalise qui il veut ; rien ne peut s’opposer à sa volonté éternelle, selon les rédacteurs de ce long passage : même les frères sont instrumentalisés à leur insu, car s’ils avaient eu vent de ce qui allait arriver, ils se seraient sûrement abstenus de fomenter des plans pour éliminer Joseph.

Dieu a instrumentalisé Jacob (qui envoie son fils chez ses frères), il a instrumentalisé les frères qui déclenchent le processus sans aboutir au résultat escompté, il a aussi utilisé les Madianite, les Ismaélites grâce auxquels il arrivera en Egypte, il a utilisé Potiphar ainsi que son épouse, grâce à laquelle il atterrit en prison où il va rencontrer les deux serviteurs déchus de Pharaon, Dieu s’est servi d’eux comme il s’est servi du pharaon en personne grâce à différents rêves que seul Joseph saura interpréter de manière satisfaisante… Etant entendu que l’auteur des rêves n’est autre que Dieu.

Cette omniprésence/absence (Dieu intervient en faveur de Joseph, mais ne lui parle guère directement) rappelle un autre livre biblique qui, lui, brille par son absence totale de référence explicite à Dieu. C’est le rouleau d’Esther : pourtant, le sauvetage de la communauté juive de l’extermination, prévue par Hamane, est l’œuvre de la Providence.

Les  rédacteurs des deux livres, tant la Genèse que le rouleau d’Esther adoptent, pour ainsi dire, la même cadence, le même tempo : au moment où tout semble scellé, où le destin des juifs de l’empire perse, d’une part, et celui de Joseph, d’autre part, inspirent les plus vives inquiétudes, un rebondissement se produit qui annule le funeste décret.

Cet arrière-plan théologique ne parvient pas éclipser les médiocres calculs des frères qui, sous la conduite de Juda, mettent au point leur propre version de la disparition de Joseph destiné à leur père. Mais, en réalité, ils ignorent absolument tout du sort réservé à Joseph. Pour eux, il a disparu purement et simplement, il n’est pas visible et tous ignorent ce qu’il en est advenu. Mais la thèse de la bête sauvage qui tue Joseph est retenue. Et comme il vaut toujours mieux avoir des preuves matérielles de ce que l’on avance, on trempe la trop fameuse tunique ornée** dans le sang d’un animal qu’on vient de sacrifier et on l’exhibe sous les yeux du vieillard éploré qui reconnaît bien là le vêtement qu’il avait lui-même offert à son cher fils.Jacob holding Joseph’s coat

On a déjà souligné plus haut le rapport symbolique à cette tunique et la fureur meurtrière qu’elle a éveillée chez les autres frères, augmentant leur frustration et décuplant leur désir de se venger et de se débarrasser d’un enfant qui troublait gravement leur rapport au chef du clan. En immolant l’animal et en plongeant la tunique de Joseph dans son sang, c’est un meurtre symbolique que l’on commet : la tunique, c’est Joseph lui-même. En l’imbibant de sang, c’est au sang de Joseph que l’on pense.

Curieusement, dans toute cette affaire, dès son arrivée au campement de ses frères, le texte biblique ne donne  plus jamais la parole à Joseph ; depuis son échange avec le mystérieux inconnu qui le renseigne sur le lieu où se trouvent ceux qu’ils recherchent, plus un mot, pas un seul. Est-ce vraisemblable qu’un adolescent qui va être mis à mort par ses propres frères, ne dise rien ? Qu’il ne prie pas qu’on épargne sa vie, qu’on lui fasse grâce ? Joseph a dû en appeler à un minimum de pitié dictée par la fraternité et c’est peut-être ses suppliques qui expliquent que Ruben et Juda aient imaginé préserver sa vie par un subterfuge : laissez-le vivre, ne faisons pas couler le sang d’un des nôtres, de toute façon il ne survivra pas dans cet environnement hostile et nous, nous n’aurons pas sa mort sur la conscience… La crainte d’une réaction violente, incontrôlée du père a dû jouer un certain rôle. Anticipons quelque peu : lorsque Juda et ses frères verront l’étau égyptien se resserre autour d’eux, Juda observera que c’est l’odieux traitement réservé à leur jeune frère Joseph qui leur vaut tous ces graves ennuis. Juda dit explicitement non : et nous n’avons pas prêté l’oreille aux suppliques de notre jeune frère… Toujours cette fraternité qui a fait défaut, provoquant le drame.

Si Joseph persiste dans son mutisme selon le récit biblique, le patriarche Jacob, lui, traduit en termes clairs les explications de ses fils :  mon fils Joseph a été déchiqueté, une bête sauvage l’a dévoré… La tradition juive est connue pour ses innombrables commentaires des textes sacrés et dans l’expression une bête sauvage (hayya ra’a), elle veut découvrir, par le biais de l’allégorisme psychologique, la haine, la jalousie, l’envie, le désir de vengeance, l’immoralité qui ne recule devant rien.

La bête sauvage, c’est la bête immonde qui souille l’âme humaine. D’autres exégètes ont assimilé la bête sauvage à la femme de Potiphar qui a failli compromettre de manière définitive l’existence même de Joseph…

On a parlé au commencement d’un récit romanesque qui vire malheureusement au drame, ce qui lui confère une certaine gravité et renforce son aspect parfois solennel, surtout lorsque le lecteur décèle ce qu’il faut bien assimiler à une intervention surnaturelle, ou divine. Après la commission de leur crime, les frères devenus des conjurés tentent d’apaiser la douleur de leur père. Et celui-ci, comme ce sera le cas pour la matriarche Rachel au chapitre XXXI du livre de Jérémie, refuse de se laisser consoler et parle même de rejoindre son fils dans la mort. Dans les commentaires consacrés à ce chapitre du livre de la Genèse, la tradition orale assure que la peine était si forte qu’elle a même privé le patriarche de son inspiration prophétique habituelle ; en effet, les visions nocturnes, les songes constituaient un canal fiable pour le dévoilement de l’avenir aux patriarches par Dieu. N’était l’indicible douleur, le patriarche aurait été en mesure de faire litière de la version de ses fils et découvrir la vérité.

Après la description du caractère de Joseph que nous avons lue et la mention répétée de la haine dont il faisait l’objet de la part de ses frères, la Bible insère un chapitre (38) qui, en apparence, n’a rien à voir avec notre sujet, à savoir Joseph : c’est l’épisode peu reluisant de Juda et de sa belle-fille Tamar.

Est-ce la verve littéraire du rédacteur qui l’a incité à faire ce qui ressemble bien à une interpolation ou poursuivait-il une autre idée, en lien avec notre histoire ? Je penche vers la seconde solution car le génie littéraire du rédacteur, le soin avec lequel il ménage les transitions d’un objet à l’autre, prouve qu’il tient fermement sa plume. Je ne vois qu’une solution : ce chapitre vise à rabaisser Juda, membre éminent de la fratrie, en comparaison d’un Joseph qui tout en étant conscient de sa beauté et de son charme, ne commet pas l’adultère avec l’épouse de son maître, en dépit des sollicitations répétées de cette dernière. Et plus Juda décroît et plus Joseph brille…

Le jeune Joseph résiste victorieusement aux avances d’une femme mariée (alors que c’est un tout jeune homme et qu’il n’a pas de femme), tandis que son frère aîné, Juda, certes veuf, mais déjà père de trois fils (Er, Onan et Shéla) se vautre dans la luxure avec sa propre belle-fille, déguisée en courtisane. Bien pire encore : cette prostituée occasionnelle, Tamar, sa belle-fille, tombe enceinte de ses œuvres et donne naissance à deux jumeaux que la Bible, très pointilleuse au sujet des unions illicites, affuble de prénoms peu flatteurs (Péréts et Zérah), qui évoquent tous deux l’idée de violence, d’hybris .

Tout au long de ce chapitre, Juda nous est présenté comme une personnalité complexe. On se souvient qu’il avait tenté de gagner du temps afin de sauver le jeune Joseph des mains de ses frères. On nous apprend à présent qu’il a pris ses distances, qu’il a (provisoirement ?) quitté le clan, peut-être rongé par le remords ; d’ailleurs, lorsque Joseph exercera des pressions sur ses frères, Juda sera le seul à leur rappeler que ce qui leur arrive ne peut être qu’une punition pour l’élimination de Joseph…

Les événements sont séparés par treize ans puisqu’on nous dit que Joseph a été vendu par ses frères à l’âge de 17 ans et qu’il a passé treize ans dans la vallée du Nil. Est-ce le veuvage de Juda, sa situation d’homme seul qui l’a incité à recourir aux services d’une telle prostituée ? L’homme est moins simple qu’il n’y paraît. Il y a en lui un fond de sincérité et d’honnêteté : lorsque la vérité éclatera au grand jour et que Tamar dévoilera qui est la cause efficiente de sa maternité alors qu’elle était censée être veuve, Juda qui ne se doute encore de rien, ordonnera qu’elle soit brûlée vive; mais lorsque la jeune femme exhibera le sceau, la canne et le cordon de son beau-père, ce dernier ne niera pas les faits. Il dira même, elle a plus raison, elle est plus juste que moi (tsadka mimméni)…

Tamar explique pour quelle raison elle a eu recours à se sinistre stratagème : elle était l’épouse de Er, le fils aîné de Juda mais ce dernier mourut prématurément sans laisser de descendance. Suivant la loi du lévirat (beau-frère en latin) le frère survivant doit épouser sa belle-sœur veuve afin de donner un héritier au défunt. C’est Onan qui fut chargé de l’affaire mais il refusa de donner un descendant à son frère mort et émit sa semence sur le sol. Cette inconduite grave, ce égoïsme lui coûtèrent la vie.

Juda renvoya donc sa bru dans la maison paternelle lui promettant de lui donner son troisième fils Shéla dès qu’il serait en âge de prendre femme. Mais Juda eut peur de perdre son troisième fils et négligea Tamar. Cette dernière finit par apprendre que Shéla avait grandi et que son père se trouvait dans la région pour suivre de près la tonte de ses brebis. D’où son accoutrement de prostituée afin de se rappeler au souvenir de son beau-père en lui tendant le piège que l’on sait. Elle exige même des gages avant de s’offrir à lui qu’elle saura transformer en pièces à conviction lorsqu’on voudra la brûler vive…

Lorsque le chapitre achève le récit de cet épisode qui ternit un peu le caractère de Juda, il est spécifié que cet éminent fils de Jacob n’approcha plus jamais son ancienne belle-fille.

L’aveu de Juda plaide en sa faveur car il aurait pu chercher à se disculper. Une telle attitude aurait gravement compromis la suite du récit au cours duquel Juda va jouer un rôle éminent, toujours face à Joseph dont il ignore tout de son identité réelle, tout comme il avait tout ignoré de l’identité de la fausse prostituée.

Juda est pris entre le mensonge et la vérité. On a l’impression qu’il est à la dérive depuis l’épisode de la mystérieuse disparition de Joseph.

Alors que Juda erre, en proie à des remords de plus en plus forts, on peut parler du triomphe de Joseph en Egypte puisque lui-même, après s’être fait connaître de ses frères, leur demande de rejoindre  leur père pour lui faire part de sa propre gloire en Egypte : c’est Joseph lui-même qui témoigne de la réalisation de ses propres prophéties : tout le clan va bientôt accourir en Egypte et pourra voir en Joseph leur généreux bienfaiteur puisqu’il les installera dans le pays de Gessen (Goshen et pourvoira aux besoins de chaque membre du clan.

Pour bien montrer que Joseph est vraiment devenu le bras droit, le plus proche conseiller du pharaon, un verset stipule ceci : il (pharaon) lui (à Joseph) abandonna tout… sauf la nourriture qu’il prenait, ce que signifie que le seul domaine vraiment réservé du monarque égyptien était son épouse, le terme hébraïque léhém signifie parfois dans la Bible les relations conjugales.  D’autres versets stipulent la phrase suivante du pharaon que nul ne pourra bouger le doigt ou le pied sans l’assentiment de Joseph, ce qui revient à dire, en langage d’aujourd’hui, que l’ancien esclave hébreu était désormais investi des pleins pouvoirs.

J’écrivais dès le début de ce texte que ce récit était merveilleux, entendant par là que le rapport de tout ceci n’était pas vraiment réaliste et relevait d’un autre ordre que des lois du réel. En effet, est-il concevable qu’un pays comme l’Egypte pharaonique, puisse hégémonique du Proche Orient ancien n’ait disposé d’aucun sage, capable d’interpréter correctement le rêve du pharaon ?

Cela rappelle un autre récit légendaire qui se passe, cette fois-ci, en Babylonie, et que nous lisons dans le livre de Daniel : le roi babylonien décrète la mise à mort de tous les sages de son empire car aucun ne fut en mesure d’interpréter son rêve comme il l’aurait souhaité. En fait, il voulait que les sages devinent son rêve avant même qu’il ne le leur expose… Seul le judéen Daniel subit l’épreuve avec succès. On sent sous la plume du rédacteur de ce récit sur Joseph un brin de fierté nationale, qu’elle soit ou non justifiée : Joseph, issu du clan de Jacob, le grand patriarche d’Israël a surclassé tous les savants de son temps.

Quand bien même on laisserait cette invraisemblance de côté, n’en trouverions nous pas une autre, encore plus frappante ? Et notamment celle-ci : comme la classe dirigeante égyptienne, l’élite du palais de Pharaon a-t-elle pu accepter la nomination d’un étranger, qui plus est, un ancien détenu, à de si hautes fonctions qui lui revenaient traditionnellement ? La Bible se contente de prendre note de l’assentiment des membres de la cour du pharaon. Elle dit qu’après la panégyrique de Joseph de la bouche même du monarque, la cause fut entendue (wa-yttav ha davar be ‘éné par’o u-be-éné avadaw…) Ce n’est pas seulement merveilleux mais bien miraculeux.

Pour finir, disons encore un mot de cette fameuse tunique réservée à Joseph. Elle a joué, nous nous répétons, un rôle de premier ordre dans toute cette aventure, c’est autour d’elle que s’est cristallisée la haine des frères. On peut y voir quantité de symboles et d’allusions. Par exemple, ceci : Joseph symbolise le peuple élu d’Israël tandis que ses frères représentent les peuples qui se montrent haineux à son égard et le jalousent en raison de son élection mais aussi de ses talents si enviables. Ne pouvant le surpasser ni même l’égaler, ils cherchent à le faire disparaître. Voici les cinq étapes au cours desquelles la tunique de Joseph est au cœur de l’intrigue :

  • La tunique ornée est dévolue à Joseph tandis que tous ses autres frères doivent se contenter d’un vêtement plus ordinaire.Joseph with coat of many colors
  • La première chose dont ses frères s’emparent dès qu’ils se saisissent de lui n’est autre que cette tunique fatale comme si elle représentait tout ce qui l’élevait au-dessus de ses frères.Joseph’s brothers
  • Les frères plongent la tunique dans le sang d’un animal égorgé, perpétrant ainsi un meurtre symbolique puisque le sang qui souille la tunique est censé renvoyer au sang de leur propre frère auquel, à la dernière minute, ils hésitent à appliquer la peine capitale.Joseph’s brothers with Joseph’s coat
  • La femme de Potiphar lui arrache cette tunique comme si elle avait tenté de se débattre pour échapper aux assauts de Joseph…
  • Enfin, la tunique est remplacé par les vêtements princiers que Pharaon offre à son futur protégé lors de leur première rencontre.

Mais cette belle histoire qui a fait couler tant d’encre et intrigué les esprits les plus fins comporte encore bien des sujets sur lesquels je reviendrai.

Dans le texte hébraïque, cette expression peut avoir deux sens : soit péjoratif, un homme qui vit dans le rêve et fuit la réalité à laquelle il ne peut ni ne veut se confronter, soit laudatif ; un homme qui a une certaine expertise en matière d’interprétation des rêves. Mais pour les frères de Joseph, c’est le premier sens qui s’impose.

**Ketonét passim, mais nul ne connaît le sens exact de ce second terme. Certains traduisent tunique ornée, d’autres tuniques à manches ; quelques commentateurs médiévaux pensent qu’il s’agit là d’un terme qui résume par des abréviations les principales étages de l’existence de Joseph : Potiphar, Soharim (négociants), Isma’élim (Ismaélites) et enfin Mitrayim (Egypte). Ce qui renforce la thèse de l’omniprésence de la Providence laquelle aurait tout prévu…

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage : Franz Rosenzweig (Agora, universpoche, 2015)

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Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le troisième épisode (après Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN) et Joseph et ses frères II ©par Maurice-Ruben HAYOUN)

 


 

L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

 Essai de  critique d’un récit merveilleux

Troisième partie

On a l’impression que le texte veut faire passer à Joseph toute une série de rites initiatiques : petit à petit, on voit émerger un Joseph régénéré, pour ainsi dire, plus de colportage, plus de rêves de puissance, plus d’égocentrisme ; un Joseph plus au fait des réalités et des aléas de la nature humaine, préside à la prospérité du pays-hôte. Il est appelé par le pharaon à mettre sur pied un plan visant à affronter au mieux les années de sécheresse et d’éviter que la famine ne ruine irrémédiablement la vallée du Nil.

Et justement, disons un mot de l’emplacement privilégié de la terre d’Egypte, présentée comme le grenier à blé de tout le Proche-Orient, une source vivifiante vers laquelle convergent tous les affamés de la région. Et notamment le clan de Jacob.

On se souvient de la phrase célèbre d’Hérodote, le père de l’historiographie grecque : L’Egypte est un don du Nil.

L’alternance de phases humides et de périodes de sécheresse a fait du pays un producteur de denrées de base comme le blé, l’orge et des légumes, notamment les fèves qui constituent aujourd’hui encore l’aliment de base de l’Egyptien moyen. Certes, l’Egypte était aussi tributaire des crues du Nil qui charriait suffisamment de limon fertilisant, élargissant ainsi le domaine des terres de culture. Enfin, ces crues régulières rendaient plus aisées le travail de la terre, les laboureurs et les cultivateurs n’ayant pas à suer sang et eau pour travailler une terre peu arable.

Mais cette alternance de la pluie et de la sécheresse exposait le pays tout entier à des périodes plus ou moins prolongées de disette, voire de famine : d’où l’importance du rôle de Joseph lors de l’interprétation des deux rêves du pharaon. Sans pluie suffisante, l’Egypte est au bord du gouffre.

Dans la Bible, la climatologie, plus précisément la pluviométrie, constitue l’épine dorsale de toute l’histoire. Ce fait climatique est probablement le seul fait avéré de ce conte : l’Egypte dépendant pour sa survie de la crue du Nil et devait se prémunir contre des périodes de sécheresse génératrices de famine.

Mais ce détail est lui aussi un puissant apport de la Providence dans le parcours de Joseph. Le fait de venir se ravitailler dans la vallée du Nil semble être une évidence, quelque chose qui va de soi. Aucun autre pays ne jouissait de la même abondance que le pays d’Egypte. Les historiens de l’Egypte ancienne soulignent que la pêche et la chasse constituaient des activités très répandues sur place.

Cela renforçait le motif des retrouvailles entre Joseph et ses frères. Leur père, le vieux Jacob leur fixe la feuille de route : elle passe par l’Egypte, aucun autre pays ne pouvait se substituer à l’Egypte et à ses capacités nourricières. Ici aussi, les rédacteurs manient le paradoxe : l’Egypte, terre d’abondance qui va se muer, du moins dans la conscience hébraïque ancienne, en terre d’oppression, de soumission et d’esclavage.

Sculpture sur la façade ouest de l’Abbaye de Bath.

Sans les songes de deux serviteurs du pharaon, sans les songes du pharaon lui-même, Joseph n’aurait jamais fait en Egypte la carrière qu’il a pu y faire. A une époque très ancienne, le rêve était considéré comme une expérience sacrée. C’était généralement un privilège réservé aux prêtres, aux devins et aux monarques. Ces songes nocturnes pouvaient passer pour des paroles divines où l’on trouvait le dévoilement de l’avenir ; ils prenaient la forme parfois de véritables théophanies personnelles, comme ce fut le cas pour les patriarches Abraham et Jacob. Nous pensons notamment à la fameuse échelle de Jacob.

Résultat de recherche d'images pour "echelle de jacob"Les gens simples mais aussi ceux qui exerçaient le pouvoir y voyaient des communications surnaturelles, réservées à quelques rares élus, ce qui renforçait le prestige de ceux qui étaient en mesure d’en élucider le sens. C’était comme déchiffrer les carnets de la Providence.

On peut se demander comment la divinité monothéiste pouvait bien consentir à visiter en songe un monarque polythéiste qui se prenait lui-même pour un Dieu. Mais on pouvait aussi, par des moyens détournés, parvenir au même objectif : permettre à Joseph, l’enfant chéri de la Providence, d’exhiber son expertise en matière onirique et réussir à convaincre le pharaon de la justesse de son interprétation.

En prêtant au pharaon ces deux rêves qui le plongèrent dans une perplexité extrême, la Bible a grandement facilité l’essor ad astra de Joseph.

Mais une question se pose : où donc Joseph a t il acquis cette science des rêves ? On nous signale qu’il fut enlevé à l’affection de son père alors qu’il n’avait que dix-sept ans. A-t-il appris tout seul ? Était-il servi par un fin don d’observation ? Avait-il un don spécial pour bien comprendre la psychologie humaine ?Résultat de recherche d'images pour "joseph et les reves"

Un indice donné par la Bible semble nous guider dans cette direction : un matin, au lever, alors qu’il passe en revue les détenus dans leur cellule (puisque le geôlier en chef se l’est adjoint, ayant remarqué ses grandes capacités) il remarque que les deux serviteurs du Pharaon qui sont en détention affichent une mine très triste. Cherchant à savoir ce qui leur arrive, Joseph leur demande ce qui ne va pas ; c’est alors qu’ils exposent leurs rêves respectifs. Quelqu’un d’autre, moins fin que Joseph, n’aurait rien remarqué, n’aurait posé aucune question et les deux rêveurs n’auraient peut-être jamais osé raconter ce qu‘ils avaient vu en songe…

On peut en conclure, en toute vraisemblance, que Joseph, servi par ses capacités innées et stimulé par la nécessité de survivre, est naturellement devenu un bon psychologue, un bon analyste des secrets de l’âme humaine : la mine défaite des deux détenus le met sur la bonne voie. S’ils avaient été resplendissants et pleins de joie de vivre, cela eût signifié tout autre chose, peut-être que leurs mérites étant enfin reconnus, leur libération était imminente. Ce qui n’était pas le cas, du moins pas pour l’un des deux.

Précisons que ces rêves du livre de la Genèse ne s’apparentent guère à une sorte de voyage de l’âme dans le monde des esprits. Ici, il s’agit bien de rêves prémonitoires : ils disent ce qui vas advenir. Joseph par sa fine observation a prédit l’avenir.

Ainsi, tant le pharaon que ses deux serviteurs déchus devenaient l’instrument de la Providence : ils aidaient Joseph dans sa marche vers la liberté et la gloire.

On peut, assurément, opter pour une explication naturaliste des rêves du pharaon. Le monarque observe avec inquiétude les variations climatiques de son royaume, notamment une baisse alarmante de la pluviométrie et sait ce que cela signifie. Ce constat occupe tant ses pensées qu’il finit par en rêver la nuit.

Dans le petit traité des songes du talmud, le traité Berachot, les sages notent qu’on ne montre à l’homme dans un songe nocturne que des choses qu’il a vues ou auxquelles il a pensé pendant la journée. Mais tous les rêves ne requièrent pas obligatoirement une interprétation, seuls ceux qui sont vraiment préoccupants en raison de leur répétitivité ou de leur caractère insolite en rendent l’exégèse incontournable.

On parle de dénouer le rêve ; en langue akkadienne on parle de pasharu*, comme l’hébreu pécher davar, qu’on lit dans le livre de Daniel, célèbre lui aussi pour le rêve de Nabuchodonosor.

Le livre de la Genèse recense quelques rêves célèbres : Abimélech ( 20 ; 3-7), Salomon (I Rois 3) et Jacob (Gen 28 et 31 ; 10-13). Le talmud lui-même, cité plus haut, dit que le rêve est le soixantième de la prophétie, une sorte de fruit abortif de la prophétie, une prophétie qui ne serait pas allée jusqu’à son terme.

Revenons à présent aux tiraillements familiaux et aux luttes intestines qui constituent le point de départ de toute l’affaire autour de Joseph. Les passions humaines se déchaînent dans l’âme, elles se concrétisent après, lorsqu’il est impossible de les apaiser en les évacuant ou en les neutralisant par une parole qui guérit.

Commençons par le commencement : Jacob, le vieux patriarche, veuf de Rachel, réoriente  vers le fils aîné de cette dernière, Joseph, l’amour qu’il portait à son épouse. Mais ce déséquilibre affectif n’est pas du goût de tous et surtout pas des grands frères, tous fils, comme on l’a déjà dit, de Léa et des deux concubines de leur père, Bilha et Zilpa. Il provoque leur envie et leur jalousie qui virent à la haine pure et simple.

En outre, se sachant le préféré de son vieux père, Joseph se permet de lui rapporter les mauvaises manières de ses grands frères. Et cela ne lui suffit pas : imbu de lui-même et se prenant pour le maître du monde, il n’hésite pas, pour humilier ses grands frères, à leur relater les rêves de domination qu’il fait. Le contenu de ces songes ne fait vraiment pas problème quant à leur sens profond : Joseph se voit déjà en roi de ses frères et même, dit il, le soleil et la lune (son père et sa mère)** se prosternent devant lui, face contre terre…

Son père le tance vertement et le rend attentif au caractère blessant de tels songes. Est ce que le jeune homme a fini par obtempérer, c’est peu probable. En tout état de cause, son père, fortement préoccupé par les tensions qui traversent la fratrie, prend bonne note de l’incident.

Mais pourquoi donc Joseph se conduisit-il de manière aussi effrontée avec ses frères ? A-t-il manqué des caresses et de l’amour d’une mère trop tôt disparue ? A-t-il cru compenser ce manque par une excessive assurance de soi dans le but de masquer cette carence et donc une faiblesse ?

Mais, tout bien considéré, si l’on met de côté le rôle de la Providence, cette volonté de puissance, ces rêves hégémoniques finiront par s’avérer puisque le jeune homme, marqué par les dures épreuves traversées, évoluera vers une position largement dominante en Egypte.

Toutefois, le fait qu’il n’ait pas su garder ces rêves par devers lui, des rêves qui ne pouvaient qu’indisposer gravement ses frères,  atteste de son arrogance et de son immaturité. Mais cette haine recuite des frères à l’égard de Joseph a aussi une autre cause : le colportage par le jeune Joseph à son père de certaines inconduites au sein de la fratrie. Les choses n’étaient pas toujours simples dans un tel milieu constitué d’individualités si différentes et condamnées à cohabiter : souvenons nous de la grave offense de Ruben vis-à-vis de son père, lequel en fera état dans sa bénédiction finale du chapitre XLIX :

Ruben, c’est toi mon premier-né… car tu es monté sur la couche de ton père, alors tu as souillé mon lit, en y montant.

En clair, Ruben profitant de l’absence de son père, eut un rapport intime avec Bilha, sa concubine***… Imaginez donc que Joseph se soit permis de dire à son père d’autres manquements d’une telle gravité, commis par ses frères ! C’eût été impardonnable. Du coup, aucune relation normale entre frères n’était plus possible. La Bible le dit dans une phrase lapidaire : ils ne pouvaient plus lui parler tranquillement (le-chalom).

On voit comment les rédacteurs tissent la trame qui va mener à un conflit ouvert. Alors qu’ils avaient ouvert le chapitre XXXVII en signalant que même tout jeune, Joseph allait paître les troupeaux avec ses frères, on note, un peu plus loin, que l’adolescent reste sous la tente, isolé, avec son vieux père, tandis que les grands frères s’occupent des troupeaux. Pourquoi un tel détail ? Est-ce pour nous dire que le vieux Jacob attendait patiemment un apaisement qu’il appelait de ses vœux, mais qu’il se refusait à prendre prématurément le moindre risque ? Craignait-il la mise en danger de son jeune fils ? Ou pensait-il, au contraire, que le calme était revenu et que Joseph était en parfaite sécurité, même en compagnie de ses frères ?

C’est la seule explication justifiant la décision prise par le vieux patriarche : il demande alors à son fils bien aimé d’aller à la rencontre de ses frères. Pourquoi ? Ces grands frères sont des pasteurs chevronnés qui n’ont besoin de personne et surtout pas de l’aide ou de l’assistance d’un tout jeune homme…

Mais cette initiative dépasse le cadre humain de celui qui en est à l’origine : elles est indispensable pour développer ce qui va suivre. Et elle en rappelle une autre dans un contexte différent:  le cas du jeune David, le charmant joueur de flûte, celui que le livre de Samuel nommera le doux poète d’Israël (ne’im zemiraot Israël). A l’instar du patriarche Jacob, Jessé, le père de David va  prier son fils d’aller porter du ravitaillement à ses frères mobilisés par la guerre contre les philistins. Cela paraît anodin mais pour Joseph comme pour David, c’est bien là que tout commence.

En envoyant Joseph rejoindre des frères qui le détestent, le vieux patriarche ne se doutait pas qu’il enclenchait un processus qui allait prendre des années avant d’atteindre son terme, c’est-à-dire retrouver un fils bien-aimé, comblé d’honneurs et investi de tous les pouvoirs en Egypte, alors qu’on le croyait mort depuis longtemps…

Quant à David qui ne se doutait pas qu’il allait à la rencontre de son destin de futur roi d’Israël, c’est cette visite aux frères aînés qui provoqua son duel si inégal avec Goliath et dont il sortira victorieux. Alors que Joseph jouira de la haute considération du pharaon, David se verra promettre la main de la fille du roi Saül, Mikhal, ce qui était une façon de l’introduire dans la famille royale et de lui ouvrir la voie vers le trône.

Dans les deux cas, l’initiative du père cachait des implications que l’intéressé (Joseph ou David) était loin de soupçonner. Joseph, après bien des péripéties, deviendra le plus proche collaborateur du Pharaon et David après une longue et dangereuse marche vers le pouvoir va enfin s’installer à Jérusalem en tant que roi de tout Israël.

On vient d’évoquer la décision, assez insolite, de Jacob, d’envoyer son fils préféré à la recherche de ses frères. Il l’a fait en pensant que les tensions au sein de la fratrie s’étaient évanouies et que Joseph ne courait plus aucun danger. Il se trompait lourdement. Mais pour nous, cela nous donne l’occasion de parler de la fraternité ou plutôt de son absence parmi les enfants du patriarche.

Le texte biblique présente un Joseph qui marche à travers champs à la rencontre de ses frères. Mais il se perd en cours de route. Un mystérieux inconnu le croise au moment où il tente d’aller dans la bonne direction. A cet homme dont il ignore tout mais qui lui demande ce qu’il cherche, Joseph répond par une brève indication qui constitue le passage le plus émouvant de cette centaine de versets.

Ce sont mes frères que je cherche : et ahaï anokhi mevakéch.

Ce verset hébraïque qui place le prédicat avant le verbe afin de mettre l’accent sur les frères et donc la question de la fraternité nous introduit dans un nouveau monde, c’est un temps axial. Rien ne sera plus comme avant.

C’est là le nœud de toute l’affaire ; une fraternité retrouvée, celle de la fin de ce conte, va tout dénouer lorsque tant Joseph que ses frères vont enfin comprendre qu’ils ont fait fausse route. Tous consentent à jeter la rancune à la rivière et tombent dans les bras les uns des autres. Mais nous n’y sommes pas encore.

*Voir Jean-Pierre Husser in Biblia n° 19 page 9.

**Sur ce point précis, le texte semble commettre un léger anachronisme car Rachel, la mère de Joseph et de son jeune frère Benjamin, était déjà morte depuis quelque temps…

***  Gen. 35 ;21.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage : Franz Rosenzweig (Agora, universpoche, 2015)

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L’Autorité des antiquités d’Israël a présenté mercredi de nouvelles preuves de la destruction de Jérusalem par les Babyloniens en 587 av. JC, déterrées lors de fouilles menées dans la Cité de David, qui est, selon les références bibliques, l’emplacement d’origine de la vieille ville de Jérusalem à l’époque du roi David.

« Au cours des fouilles, concentrées dans la partie orientale de la Cité de David, des artefacts datant de plus de 2.600 ans ont été déterrés après que les couches pierres qui les recouvraient ont été délicatement retirées », a indiqué mercredi l’IAA dans un communiqué..

« De nombreuses découvertes ont été mises en évidence : du bois carbonisé, des graines de raisin, des poteries, des écailles de poisson, des artefacts uniques et rares », a précisé l’Autorité.

« Ces découvertes montrent la richesse et la personnalité de Jérusalem, capitale du royaume de Judée, et sont une preuve irréfutable de la chute de la ville aux mains des Babyloniens ».

Parmi les découvertes, on retrouve des dizaines de jarres de stockage, utilisées autrefois pour contenir à la fois des grains et des liquides, avec des poignées ornées de sculptures représentant une rosette.

(COURTESY OF ELIYAHU YANAI / CITY OF DAVID ARCHIVE) Des jarres brisées attestant de la destruction
(COURTESY OF ELIYAHU YANAI / CITY OF DAVID ARCHIVE)

Selon les responsables des fouilles, Ortal Chalaf et le Dr Joe Uziel, les sceaux sont caractéristiques de la fin de la période du Premier Temple et ont été utilisés par le système administratif qui s’est développé vers la fin de la dynastie judéenne.

« Le classement des objets a facilité le contrôle, la supervision, la collecte, la commercialisation et le stockage le rendement des cultures », ont expliqué les chercheurs dans le communiqué. « La rosette, en substance, a remplacé le sceau ‘Pour le roi’ utilisé dans le système administratif précédent ».

« La richesse de la capitale du Royaume de Judée se manifeste également dans les objets ornementaux qui surgissent in situ. Il y a eu une découverte rare : celle de la petite statue en ivoire d’une femme. La figurine est nue, et sa coupe de cheveux est de style égyptien. La qualité de la sculpture est très bonne et témoigne du haut niveau artistique de l’artefact et de la compétence des artistes à cette époque », ont-ils affirmé.

(CLARA AMIT, COURTESY OF ISRAEL ANTIQUITIES AUTHORITY) Une statue d’ivoire à l’image d’une femme
(CLARA AMIT, COURTESY OF ISRAEL ANTIQUITIES AUTHORITY)

Chalaf et Uziel ont ajouté que les résultats de l’excavation soulignent que Jérusalem s’est étendue au-delà de la ligne du mur de la ville avant sa destruction.

« La rangée de structures exposées dans les fouilles est située à l’extérieur, au-delà du mur de la ville qui aurait constitué la limite de la frontière orientale pendant cette période », ont-ils ajouté.

« Tout au long de l’âge du fer, Jérusalem a connu une croissance constante, exprimée à la fois dans la construction des nombreux murs de la ville, et dans le fait que la ville s’est ensuite agrandie ».

(COURTESY OF ELIYAHU YANAI / CITY OF DAVID ARCHIVE) Des pots brisés attestant de la destruction
(COURTESY OF ELIYAHU YANAI / CITY OF DAVID ARCHIVE)

De plus, les fouilles effectuées par le passé dans le quartier juif ont montré que la croissance de la population, à la fin du 8ème siècle avant l’ère commune, a conduit à l’annexion de la zone ouest de Jérusalem.

« Dans l’excavation actuelle, nous pouvons émettre l’hypothèse que, suite à l’expansion de la ville vers l’ouest, des structures ont également été construites à l’extérieur de la frontière du mur à l’est », ont conclu les chercheurs.

 

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Joseph vendu par ses frères Konstantin Flavitsky (1855)

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le deuxième épisode (après Joseph et ses frères I ©par Maurice-Ruben HAYOUN)

 


L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

 Essai de  critique d’un récit merveilleux

Deuxième partie

Regardons les choses d’un peu plus près ; on rappelle tout d’abord que le roman de Joseph examine tous les avatars d’une existence humaine. C’est un exemplaire de la vie humaine sur cette terre.

Les ingrédients principaux sont choisis avec un soin particulier. On y trouve tout : les joies  et les peines, les exemples de  sagesse mais aussi de la folie des passions humaines. Tout ce qui jalonne l’existence est là : les songes qui jouent un rôle crucial, la famine qui va déterminer l’ascension sociale de Joseph, la femme tentatrice qui va le conduire à la prison où sa vie connaîtra un tournant décisif, le désir, donc, et la concupiscence, la fermeté des principes moraux (Joseph refuse les avances de la femme de son maître*), l’envie, la jalousie, la haine, etc…

Mais c’est un autre élément qui semble être le pivot de tout ce drame, la fraternité !

C’est ce qui manque le plus dans cette fratrie où l’on n’hésite pas à ourdir un plan pour tuer un être du même sang que soi. Cette carence de fraternité est présente dans ce même livre de la Genèse : Caïn tue son frère Abel et ose poser l’incroyable question : suis-je le gardien de mon frère ? Esaü, circonvenu par son frère Jacob qui lui a ravi son droit d’aînesse, sa primogéniture, envisage de le tuer dès que leur père Jacob aura quitté ce bas monde, et enfin Joseph qui n’échappe à une mort certaine que grâce aux interventions successives de Ruben et de Juda, ses grands frères.

Le destin de Joseph est en quelque sorte scellé par son insouciante jeunesse, son égocentrisme qui constitue le charme de tous les être doués, bien dotés par la nature et  gâtés par la vie ; face à ces êtres d’exception dont Joseph fait partie se dresse la masse grise et compacte des hommes moyens et sans relief, qui haïssent ceux qui sont mieux lotis, mieux dotés qu’eux-mêmes. Dans son analyse de l’action malfaisante des frères de Joseph, le talmud frappe une formule qui ressemble à un oxymore, la haine des frères (sin’at achim).

En principe, la fraternité exclut totalement la haine. Elle implique tout au contraire l’amour au sein de la fratrie.

Tel que l’expose le livre de la Genèse, ce récit de la vie de Joseph se subdivise en cinq parties qui s’emboîtent pour donner au récit une cohérence parfaite :

  • Le facteur déclenchant de toute l’affaire est l’affection exclusive de Jacob pour son fils Joseph, l’enfant de sa vieillesse, le fils né de son épouse préférée mais hélas défunte, Rachel ; cet amour heurte la sensibilité de ses autres frères, tous issus de Léa et de ses servantes Bilha et Zilpa, devenues les concubines de Jacob. Cette différence de traitement va générer une jalousie, une haine paroxystique pouvant aller jusqu’au désir d’éliminer celui que tous considèrent comme un intrus, oubliant qu’il est de leur sang puisqu’ils ont tous le même père.

    Joseph vendu par ses frères Konstantin Flavitsky (1855)
  • Il y a aussi l’épisode peu reluisant de Juda et de sa belle-fille Tamar dont la présence ici entend peut-être servir de repoussoir : autant Joseph, en dépit de son égocentrisme et de sa jeunesse, ne croit pas que tout lui est permis, mais au contraire, se retient et s’abstient d’enfreindre la loi qui interdit l’adultère, autant Juda, lui, n’hésite pas à solliciter une péripatéticienne qui hante les carrefours des grandes routes, sans s’apercevoir que cette femme n’est autre que sa propre belle fille Tamar qui sera bientôt enceinte de ses œuvres. Nous y reviendrons.
  • Ensuite, les événements se bousculent : l’arrivée mouvementée de Joseph en terre d’Egypte, son achat par Potiphar qui en fait son majordome, les avances de l’épouse de ce dernier qui souhaite en faire son amant, le séjour en prison et la rencontre avec les sujets du monarque tombés en disgrâce pour faute professionnelle grave…

    oseph et la femme de Putiphar Lazzaro BALDI (c.1703)
  • Lorsque la famine survint, Joseph est déjà, pour ainsi dire, aux commandes. C’est une nouvelle vie qui commence, Joseph a mangé son pain noir. Il s’est hissé au plus haut niveau dans ce pays qu’il a connu en qualité d’esclave, il a pu fonder une famille avec Asénét, la fille d’un prêtre égyptien d’On, qui lui donnera deux fils, Ephraïm et Manassé. Ses frères se rendent en Egypte pour se procurer des vivres car la famine sévit partout dans le pays de Canaan. Mais Joseph refuse de se faire connaître et ses frères sont à mille lieux de deviner que leur frère est toujours en vie et surtout qu’il a réussi un tel parcours. Lorsqu’ils annonceront à leur père, après maintes péripéties, qu’ils ont rencontré Joseph en Egypte, tous s’écrient la même chose : Joseph est toujours vivant. On se souvient qu’il était donné pour mort.
  • Après d’émouvantes retrouvailles, Jacob, le vieux patriarche, comblé par ce rebondissement inespéré, finit sa vie dans le bonheur et la paix. Il est même reçu par le pharaon qu’il bénit !! Encore un paradoxe : comment le grand patriarche d’Israël peut-il accorder sa bénédiction à un monarque qui se considérait comme un Dieu et n’hésitait pas à se comparer au Nil !! Les conceptions de cet épisode pourraient passer les plus anciens promoteurs du dialogue interreligieux…

    Joseph et les rêves de Pharaon (1857) J-A GUIGNET Musée des B-A de Rouen

Dans l’élaboration de l’identité nationale et religieuse de l’ancien Israël, les historiographes qui tenaient la plume, ont pris soin d’épurer leur peuple de tout élément allogène ; on a dit plus haut qu’ils ont déployé un soin particulier à dépouiller Joseph de ses oripeaux égyptiens. Ils l’ont, d’une certaine manière, «cachérisé». On peut dire que Joseph constitue le prolongement naturel de l’installation du cycle patriarcal.

Josias sur une peinture du XVIIe siècle du chœur de l'église Sainte-Marie d'Åhus, en Suède (artiste inconnu)
Josias sur une peinture du xviie siècle du chœur de l’église Sainte-Marie d’Åhus, en Suède (artiste inconnu)

Nous verrons plus loin que ce furent les hauts fonctionnaires de la cour du roi Josias (640-609) qui mirent la dernière main à de vénérables récits épiques d’un passé qu’ils voulaient glorieux, voire illustre. L’Egypte dont les archers du pharaon Nékoé II tueront le jeune roi, perdait son statut de modèle et d’exemple à suivre. Pour s’affirmer, l’entourage du jeune roi Josias se confectionna une Egypte esclavagiste, dominatrice et hégémonique, en un mot menaçante pour la petite Judée. C’est peut-être pour galvaniser son peuple et le mobiliser au combat que la cour du jeune monarque s’est focalisée sur un tel sujet : l’opposition entre l’identité judéenne et la nature essentiellement néfaste de l’Egypte pharaonique. On trouve des traces de cette égyptophobie jusque dans la littérature prophétique.

On peut bien parler d’une récusation de l’Egypte et de ce qu’elle symbolise ou évoque : les patriarches d’Israël, notamment Jacob et son fils Joseph, ne reposeront pas en terre égyptienne. Les patriarches d’Israël ne descendent en Egypte que contraints et forcés, par la famine notamment. Et quand ils s’y trouvent il leur arrive bien des mésaventures, comme par exemple, le rapt de leur épouse par le pharaon…

Rien d’étonnant si dans leurs dernières volontés ils réclament qu’une sépulture leur donnée ailleurs qu’en Egypte. Et surtout par Jacob dont le second nom, comme nous l’avons déjà vu, est justement Israël. Un tel symbole ne peut reposer que dans la Terre promise.

Si pour Jacob cette sorte de reniement de l’Egypte ne fait pas problème, car, tout bien considéré, il n’a envoyé ses fils en Egypte que pour y acheter des provisions et survivre à  la famine en Canaan, il en va tout autrement pour son fils Joseph que les vicissitudes de l’existence ont conduit en Egypte, sa seconde patrie. A en croire la chronologie biblique, c’est âgé de dix-sept ans que Joseph est victime d’un rapt et envoyé en Egypte. En Canaan il n’a passé que son adolescence; et pourtant, l’historiographie biblique veut nous faire croire que Joseph renonce à sa brillante carrière de haut fonctionnaire égyptien. Le livre de la Genèse donne un luxe de détails sur sa mise vestimentaire, sur le bel anneau qu’il porte autour du cou et sur la blancheur éclatante de ses vêtements de soie, sans oublier la formule de politesse ou la marque de respect qu’on lui témoigne chaque fois qu’il est de passage devant soi.

Cette formule est hébraïsée en ce terme mystérieux Abréch dont la racine, à moins que toute ne trompe, a aussi donné le mot beracha, bénédiction. La Bible qui refuse pourtant cette égyptianisation indique tout de même que le pharaon donne à son fidèle serviteur un autre nom que Joseph, tsofnat pa’néya’ qui signifierait ceci : Dieu dit qu’il vive !  Mais la Bible hébraïque s’abstient évidemment de nommer par son nom cette divinité étrangère.

Toute cette partie du récit nous présente donc un Joseph totalement assimilé à la culture égyptienne, son pays d’adoption : il a pris pour femme une égyptienne, il est vêtu comme les autres dirigeants du pays et il porte même un nom égyptien. La Bible ne dit rien des conséquences d’une telle «naturalisation» : est-ce que le prénom Joseph a été relégué à l’arrière-plan, est il tombé en désuétude ou ne répondait-il qu’à un usage purement interne ? Une chose est sûre : la Bible ne recourt jamais à ce nom égyptien et préfère ne parler que de Joseph, terme hébraïque signifiant : qu’il (Dieu) ajoute… Prénom donné à son fils par Rachel ,laquelle souhaite que cette naissance soit suivie par beaucoup d’autres. D’où le nom ; que Dieu ajoute…

Penchons nous à présent sur quelques éléments fondamentaux de ce beau conte…

Certains apparaissent, à première vue, plutôt anodins ; comme par exemple la femme tentatrice, perçue comme l’essence de la duplicité et instrument de la chute de l’homme. Or, ici, dans cette histoire, la femme du chef des gardes joue un rôle crucial, presque aussi providentiel que les songes et leur interprétation.  Elle fait figure de vil instrument de la Providence.

Mais les rêves, eux, relèvent depuis toujours du divin, gouvernés par des forces surnaturelles et mystérieuses. D’ailleurs, lorsque Joseph est appelé à interpréter les songes il prend soin de dire que cet art est l’apanage exclusif de Dieu qui en investit qui il veut. Cette concession de pure forme montre, cependant, que Joseph qui a vécu le statut d’esclave et goûté à l’amertume de la prison, est devenu plus sage, moins obsédé par lui-même… Il s’est ouvert au monde et n’est donc plus le centre de son propre univers. Il ne s’attribue pas à lui-même cette expertise en matière onirique, ce n’est pas un oniromancien mais un simple mortel que Dieu a bien voulu distinguer d’une grâce particulière.  A lui de la mériter et de prouver qu’il peut s’améliorer, se bonifier. Disparue l’arrogance contenue dans ces songes dominateurs et triomphalistes qui ont causé sa perte, qui, grâce au Ciel, n’est pas définitive.

Si l’on additionne la liste des déconvenues, voire des véritables malheurs qui ont jalonné la première partie de la vie de Joseph, on est impressionné par cette accumulation et surtout par le caractère trempé d’un jeune homme, seul, sans famille dans un pays étranger dont il ne savait presque rien et qui va se forger une personnalité de conquérant. A plusieurs reprises, Joseph est tout proche d’une fin tragique : d’abord jeté dans une citerne vide, ensuite enlevé par une caravane, puis vendu comme esclave en Egypte ; sur place racheté par le chef des gardes du Pharaon auprès duquel il connaîtra de l’estime mais aussi un rejet en raison d’une fausse accusation de tentative de viol. Il y aura aussi l’amnésie du grand échanson qui, malgré les suppliques de Joseph qui avait correctement interprété son rêve, omettra de signaler l’emprisonnement injuste d’un jeune Hébreu innocent… Ce n’est qu’après toutes ces épreuves que le destin de Joseph se redresse (oui, le destin, car on sent qu’une force, une puissance extérieure est à l’œuvre).

L’horizon s’éclaircit enfin, il ne s’assombrira plus jamais.

* Dans la partie du chapitre 49, la bénédiction dédiée à Joseph met l’accent sur ce point en disant que son arc (métaphore du membre viril) n’a pas faibli, n’a pas cédé : mais son arc est demeuré ferme. Il n’a pas cédé à son instinct.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Été 1899. Rennes, supposée paisible et pondérée, devient un volcan politique et le théâtre d’une parodie de justice à l’occasion de la révision du procès du capitaine Dreyfus.

Le capitaine Alfred Dreyfus, condamné cinq ans auparavant à la dégradation et à la réclusion perpétuelle pour haute trahison, doit y être rejugé devant le tribunal du 10e corps d’armée. Après une campagne de deux ans, menée par la famille du militaire juif, des journalistes, des politiciens et des écrivains, le « J’Accuse… ! » d’Émile Zola a fait l’effet d’une bombe. La cour de cassation a invalidé le jugement du conseil de guerre de Paris deux mois plus tôt.

Une ville antidreyfusarde

Le choix de Rennes s’est imposé notamment en raison de sa réputation de ville paisible et pondérée. À l’évidence une erreur d’appréciation. « Un choix malheureux », selon le professeur Henri Sée. Car c’était oublier que la tradition catholique y est forte et donc, que l’antisémitisme d’inspiration chrétienne s’y donne, sans complexe, libre cours.

En toute bonne conscience, la majeure partie du clergé catholique se retrouve dans le camp antidreyfusard. De même, bien sûr, que les conservateurs et les monarchistes. Le Journal de Rennes est formel : « il est contre-nature d’être catholique et dreyfusard ».

Si l’opinion publique rennaise est, dans sa majorité, hostile au capitaine, le dreyfusisme commence timidement à s’y organiser, fin 1898. D’abord chez une poignée d’universitaires, puis dans le mouvement socialiste naissant. En janvier 1899, Victor Basch, professeur de philosophie de la faculté des lettres, crée dans la capitale bretonne la première section de la Ligue des droits de l’homme, après Paris. De retour du bagne de l’île du Diable en Guyane, Dreyfus arrive à Rennes le 1er juillet et est immédiatement enfermé à la prison militaire de la ville.

Le procès s’ouvre le 7 août, dans la salle des fêtes du lycée, transformée en tribunal. L’ambiance est lourde, la chaleur accablante. Heureusement, les débats se tiennent de six heures du matin jusqu’aux environs de midi. Cela permet de profiter de la fraîcheur du petit jour.

Livrée aux forces de l’ordre, notamment à cheval, et aux agents secrets, la ville bruit de complots en tous genres. La haute hiérarchie militaire ainsi que le Tout-Paris débarquent sur les rives de la Vilaine : Maurice Barrès, Jean Jaurès, Ernest Psichari, Gaston Leroux, Octave Mirbeau…

Le monde entier a dépêché des journalistes pour couvrir l’événement. Ils ne se privent pas de dénoncer le déroulement à charge du procès. L’envoyé de la reine Victoria s’indigne : « Quelle offense à la justice que cet interminable défilé d’accusateurs devant la barre. Pourquoi donc cette complaisance en faveur de l’accusation ? La France ne sait donc pas que le monde entier a les yeux fixés sur l’affaire Dreyfus ? »

La France montrée du doigt

Aspirés par l’Histoire, les Rennais sont sommés de choisir leur camp. Celui du « traître » ou celui du « martyr ». La tension monte d’un cran quand, le 14 août, Me Fernand Labori, l’un des avocats du capitaine, est victime d’un attentat en se rendant au tribunal. L’extrémiste qui lui a tiré dans le dos ne sera jamais retrouvé. Les rares commerçants juifs rennais font l’objet de menaces. De fait, le nouveau procès est une parodie de justice.

Les conclusions de la cour de cassation, qui ont pourtant force de loi, sont ignorées systématiquement. Toutes les accusations écartées par la révision sont reprises, aggravées par des charges nouvelles, mensongères et illégales. Quand, au terme de cinq semaines de débats, tombe l’absurde verdict : dix ans de réclusion pour « trahison avec circonstances atténuantes ».

Consternation et colère s’expriment, notamment à l’étranger, où la condamnation de la France est unanime. Des voix s’élèvent même pour boycotter la prochaine Exposition universelle. À bout de forces, Dreyfus accepte la grâce présidentielle, signée le 19 septembre par Émile Loubet.

Libéré deux jours plus tard, il n’est pas pour autant innocenté et ne sera réhabilité que six ans plus tard, le 12 juillet 1906. Il démissionne de l’armée l’année suivante, participe à la Première Guerre mondiale en tant qu’officier de réserve, et meurt à l’âge de soixante-seize ans, en juillet 1935, dans l’indifférence la plus totale. « L’histoire a voulu que ce fût dans cette ville de Rennes que se jouât l’un des drames les plus palpitants de l’histoire de France et même de l’histoire universelle », conclut en 1909, le journaliste Francis de Pressensé. Elle mettra du temps à s’en remettre.

Source letelegramme

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Joseph se fait reconnaître par ses frères, lauréat du deuxième Prix de Rome 1863 Léon-Pierre-Urbain Bourgeois musée des Beaux-Arts de Nevers

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN est un auteur prolifique et des plus ouverts sur son temps. Il peut aussi bien nous parler d’Emmanuel Levinas, du Golem de Gustav Meyrink comme nous donner son sentiment sur la politique intérieure et internationale, ou évoquer ses séjours en Israël ou New-York.

Ici même, sur JForum, il nous a ainsi livré de très beaux textes.

Autre exemple de sa capacité d’adaptation, son immersion dans « L’histoire biblique de Joseph et ses frères », qu’il nous relatera en plusieurs parties.

En voici le premier épisode.


L’histoire biblique de Joseph et ses frères©
(chapitre 37 à 50 du livre de la Genèse)

 Essai de  critique d’un récit merveilleux

 

Il s’agit d’un véritable conte de fées, un récit romanesque, pensé et rédigé par un rédacteur unique ou par tout un groupe dont les convictions religieuses étaient fortement établies. C’est une leçon de théologie qu’entend donner ce texte à ses lecteurs. La Bible hébraïque nous offre ici non point une histoire fondée sur des faits absolument réels, historiques, mais plutôt un roman, le beau roman de Joseph, le fils préféré de son vieux père, doté de charme et de sagesse, continuellement protégé par une Providence qui ne ménage pas sa constante bienveillance à son égard.

Même le Dieu biblique se dit constamment à ses côtés, y compris dans les épreuves les plus dramatiques de son existence.

Dans le chapitre 39, un chapitre pivot, le nom divin est mentionné pas moins de six fois…

Description de cette image, également commentée ci-après
Joseph se fait reconnaître par ses frères, lauréat du deuxième Prix de Rome 1863 Léon-Pierre-Urbain Bourgeois musée des Beaux-Arts de Nevers
Anonyme.— Joseph vendu en esclavage et emmené en Égypte. Tapisserie du xviie siècle.

Par certains aspects, cette assistance divine n’est pas sans rappeler le statut du patriarche Abraham, l’ancêtre de Joseph. Cette proximité est si grande que l’on s’est parfois demandé si Joseph n’était pas une sorte de quatrième patriarche, venu compléter l’illustre trio familial : Abraham, Isaac et Jacob,  ce dernier lui-même éclipsé, en quelque sorte, par un fils prodige ou prodigue qui finira par retrouver la voie de sa famille dont il avait été séparé dans des circonstances dramatiques.

Le présent papier, qui sera suivi d’autres,  se propose d’examiner les avatars de ce récit, qui est animé par une inébranlable foi en un Dieu providentiel, maître non seulement de l’Histoire universelle qu’il dirige selon son bon vouloir mais aussi arbitre et coordonnateur des actions humaines les plus intimes et les plus secrètes.

Joseph et la femme de Potifar, tableau d’Antonio María Esquivel, 1854.

Ce récit, providentiel à maints égards, n’a laissé indifférente aucune des traditions monothéistes qui se situent dans le sillage de la Bible hébraïque : l’exégèse chrétienne a fait du personnage de Joseph la figure typologique du Christ, elle a même donné son prénom à l’époux putatif de la Vierge, et l’islam a, quant à lui, repris de larges  passages exégétiques du Talmud ou du Midrash dans son Coran qui  se signale même par une innovation : il nomme Zouleicha, la l’épouse volage et séductrice de Potiphar, le chef des gardes du pharaon…

Ce détail n’est anodin qu’en apparence puisque le Coran saisit cette opportunité pour dénoncer ce qu’il nomme la nature irrémissiblement tentatrice de la femme… Dans le texte hébraïque originaire cette misogynie n’était pas aussi clairement affirmée, même si elle reflète la même méfiance à l’égard d’Eve.

La littérature profane, non religieuse, s’est elle aussi inspirée d’un tel récit romanesque ; ce fut le cas, entre autres, de Goethe au XIXe siècle  et de Thomas Mann au XXe. C’est ce long voyage que nous entreprendrons dans ce papier, sur les traces d’un héros quasi mythique qui a inspiré une orientation fondamentale de l’historiographique biblique, en fondant, au passage, les données essentielles du peuple d’Israël mais aussi de la religion chrétienne qui en est issue.

Pourquoi avoir inséré cette belle histoire dans le livre de la Genèse ? Précisons d’emblée que le fait que ce livre figure en tête du Pentateuque n’implique pas nécessairement qu’il soit le plus ancien ni qu’il ait été rédigé et mis en forme le premier.

C’est probablement le livre suivant, celui de l’Exode qui relate l’événement le plus ancien et fondateur du peuple d’Israël, à savoir la sortie d’Egypte, qui gît au fondement même de l’histoire hébraïque antique et rend compte des origines réelles de ce peuple. C’est avec cet exode que les Judéens sont parvenus à prendre conscience de leur nature et de leur altérité vis-à-vis des autres peuples.

Car en tirant Israël de son destin d’esclave des Égyptiens, la divinité en revendique désormais la propriété exclusive, comme on  peut le lire dans le Cantique de la Mer rouge (am zo qanita : ce peuple que tu as acquis). Et dans tout ce plan divin, Joseph est une pièce maîtresse.

Certes, Joseph jouit d’une proximité inégalée aux patriarches et notamment à son propre père Jacob ; le livre de la Genèse nous indique que Dieu le débaptise pour  le rebaptiser autrement : il ne sera plus Jacob ( racine commune avec un terme qui signifie retors, noueux, tortueux) mais Israël que le verset interprète selon une étymologie populaire : Isra- El : combattre victorieusement un Dieu. Allusion certaine au combat de Jacob avec l’ange et dont  le patriarche est sorti vainqueur, tout en claudiquant.

Comment se présente le livre de la Genèse ? On y décèle maintes strates qui entendent remonter aux premiers pas de l’humanité, au récit mythique du couple paradisiaque qui, cédant à la tentation ourdie par le serpent, enfreint un interdit et provoque ainsi son expulsion du paradis ; ensuite on prend connaissance du premier meurtre de l’humanité, Abel tué par son frère Caïn, ce qui n’est pas sans rappeler, du moins au niveau de l’intention, la volonté des frères de Joseph de l’éliminer ; nous trouvons après cela des listes de familles humaines établies par des chroniqueurs-généalogistes jusqu’à arriver à la saga abrahamique qui court du chapitre XII au chapitre XXV.

Le livre évoque ensuite Isaac qui nous était déjà connu par un événement marquant et absolument unique : au chapitre XXII, il est question de la fameuse ligature d’Isaac que certains confondent parfois avec son sacrifice effectif… Il est vrai que certaines expressions de ce chapitre, si souvent surchargé, interpellé et remanié par des mains éditoriales successives, peuvent le laisser penser. Mais même si ce chapitre représente un sommet inégalé dans la spiritualité religieuse juive, puisque la liturgie synagogale en prescrit la lecture le jour du nouvel an, les choses sérieuses ne commencent, pour ainsi dire, qu’avec Jacob !

Et encore, devrait-on préciser avec Joseph puisque le premier verset qui se contente de dire (Gen. 37 ; 1-2) : Jacob habita au pays des pérégrinations de son père, au pays de Canaan, est immédiatement suivi par un autre qui met Joseph au centre même de l’histoire de son propre père ! Voici la généalogie de Jacob, Joseph était âgé de dix-sept ans… 

Cette centralité n’est pas sans rappeler l’égocentrisme de l’adolescent qu’on nous présente alors qu’il n’a que dix-sept ans tandis que ses onze frères ne feront l’objet d’un traitement individuel qu’au chapitre 49, lors de la fameuse bénédiction de Jacob.

Sans transition aucune, le récit passe à Joseph sans s’intéresser le moins du monde à ses frères ni à son géniteur qui n’en est pas moins l’archétype de l’identité d’Israël, un degré auquel ni Isaac ni même Abraham n’avaient pu se hisser. Cette attitude prouve que les rédacteurs tenaient avec cette histoire romantique de Joseph leur véritable sujet.

Ce n’est sûrement  pas le fruit du pur hasard si le livre de la Genèse se clôt sur la mort de Joseph, les obsèques grandioses de son père Jacob et que le livre suivant, celui de l’Exode, évoque de nouveau notre héros dont Moïse emmène les ossements pour les inhumer en terre sainte. En effet, ce même chapitre de l’Exode nous révèle le testament de Joseph : Dieu se souviendra de ses enfants vivant en Egypte ; ce qui signifie qu’il mettra fin à l’esclavage de son peuple. Je vous prie, conclut Joseph, de rapatrier avec vous mes ossements…

Nous y reviendrons plus loin car on ne saurait méconnaître la tonalité «nationaliste» de ce verset. L’identité judéo-hébraïque est en cours d’édification, elle se pose pour ce qu’elle est ou croit être, en s’opposant à de l’Egypte. puissance hégémonique. On passe, sans transition aucune, d’une indéniable égyptophilie, incarnée par Joseph en personne, à une non moins flagrante égyptophobie.

Ce détail est loin d’être anodin : on rapatrie Joseph que l’on revendique, on l’arrache à sa terre d’adoption, l’Egypte, où il avait vécu le plus longtemps, où il a pris femme où il a fait souche et où il a connu le bonheur et la gloire. Une caste sacerdotale qui a désormais le vent en poupe ne souhaite pas reprendre cet héritage. Les mains éditoriales qui ont remanié l’orientation centrale de l’historiographie de l’Israël ancien ont rejeté le modèle égyptien. L’Egypte biblique, cette Egypte imaginaire est dénoncée comme un creuset de fer, la quintessence de l’impureté, un pays esclavagiste que ses mœurs immondes condamnent…

La même dénonciation se retrouve dans le précis de l’histoire hébraïque qui se lit dans le livre du Deutéronome :… Mon père était un araméen errant qui descendit en Egypte… les Egyptiens nous firent du mal, ils nous opprimèrent et nous soumirent à un très dur labeur. Nous criâmes vers l’Eternel notre Dieu, il vit notre détresse, notre oppression et la violence qui nous était faite.

On perçoit nettement qu’un nouveau parti religieux, charismatique, remanie l’histoire ancienne du peuple et  que les auteurs de l’histoire de Joseph étaient sûrement des gens vivant en diaspora, désireux de montrer, par l’éloquent exemple de Joseph, qu’on peut vivre heureux hors des frontières de la Terre sainte, tout en demeurant fidèle à la tradition ancestrale. Mais cette fidélité n’était pas du goût de tous.

Elle se montrait trop conciliante à l’égard des traditions étrangères, nécessairement polythéistes et idolâtres. Le livre suivant la Genèse va, comme on l’a déjà souligné, prendre ses distances avec cette encombrante égyptophilie. Peut-être est-ce la manifestation de cette tension entre Jérusalem et Alexandrie, cette dernière grande cité juive de l’Antiquité où les enfants d’Israël étaient au contact d’une civilisation grecque florissante et attirante.

 Avoir décrit de manière détaillée la triste fin de l’aventure d’Israël en Egypte, qualifiée de creuset où même le fer fond, atteste du caractère irréversible de la rupture. Nous tenons là l’un des paradoxes –et ce n’est pas le seul, loin de là- de l’héritage de Joseph, l’Hébreu le plus égyptianisé qu’on reprend pour le réintégrer à l’histoire nationale, après l’avoir dépouillé de ses oripeaux égyptiens.

L’historiographie biblique dit non à l’égyptianisation et ne veut pas sacrifier l’un de ses meilleurs fils sur cet autel là. Elle récupère Joseph après l’avoir épuré, voire purifié. Cette opération atteint son sommet avec l’acte, Ô combien important au plan religieux, d’un Jacob qui dit explicitement que les deux fils de Joseph, Ephraïm et Manassé, sont ses propres enfants, comparables, ajoute-t-il, à ce que sont pour lui  Ruben et Simon… C’est un blanc-seing accordé aux enfants nés d’un mariage mixte puisque la mère de ces deux garçons, Asénét, n’était pas juive.

Ce détail reflète la volonté des gens de la diaspora de vivre à l’aise, hors des frontières d’Israël, de s’adapter à leur environnement immédiat, voire même d’épouser des femmes autochtones, ce que, pourtant, Abraham avait interdit formellement pour son fils Isaac : la mission, on s’en souvient, confiée à l’intendant Eliezer, est claire : pas d’épouse cananéenne pour Isaac, pas d’exogamie. Isaac épousera une jeune fille issue du même clan paternel… Respect de l’endogamie la plus stricte puisque Rebecca était du même clan qu’Abraham.

 Toutefois, le récit biblique, lui-même, renferme certains détails qui montrent que l’orthodoxie veille au grain et qu’elle entend remanier parfois le récit originaire, tel qu’il fut compilé par des rédacteurs vivant en Egypte ou en Asie Mineure : Joseph ne prend pas ses repas avec les Égyptiens, ce qui est inconcevable pour un haut fonctionnaire doté d’une saisine universelle, une sorte de numéro deux du régime… Nous sommes en présence ici d’un rappel de la validité des interdits alimentaires.[1] Et cet homme, le plus puissant de toute l’Egypte après le pharaon, n’aurait jamais eu de déjeuner de travail avec ses plus proches collaborateurs, tous égyptiens et donc produits de la culture polythéiste du pays du Nil !

Nous tenons ici un unique passage où le texte biblique n’a pas su faire preuve d’une vigilance absolue puisqu’il donne un détail des plus invraisemblables. Il n’est pas impossible que l’on ait affaire à un remaniement exécuté lors de périodes tardives, plus proches des cercles yahwistes les plus rigoureux. Nous y reviendrons.

Cette histoire du Joseph biblique, véritable roman ayant pour principal héros Joseph, est passionnante et attachante ; elle illustre toutes les étapes d’une existence humaine et passe en revue tous les sentiments, toutes les passions de l’âme humaine. Et pourtant, elle n’a pas vraiment retenu l’attention du grand public, comme elle aurait dû. On relève rarement le fait suivant :  la Bible consacre à Joseph autant de chapitres qu’à Abraham, ce qui donne une idée de l’importance du personnage Au fond, cette belle histoire, probablement inventée de toutes pièces ou simplement réécrite à partir d’un fait réel, tirée d’un lointain passé, en fonction de l’imaginaire du rédacteur du livre de la Genèse, cherche, du chapitre 37 au chapitre 50, à captiver l’attention de ses lecteurs et à façonner ainsi l’histoire du peuple d’Israël qu’elle préfigure d’une certaine manière. …

Un certain nombre de thèmes sont traités de manière similaire que dans d’autres parties de ce même livre.

Nous y reviendrons dans les prochaines semaines.

Maurice-Ruben HAYOUN

 

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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Que cette voix va nous manquer. Une diction florentine, légèrement traînante et tellement corsetée. La répartie mi-jésuitiste, mi-sarcastique. Quelque chose de vieille France, venant des profondeurs de notre pays, laissant derrière elle une traînée d’impertinence, balayant tout sur son passage. Et puis ce malaise indistinct et délectable pour le public qui ne savait jamais sur quel pied danser en le voyant à l’écran ou sur scène. Rire ou trembler.

Claude Rich avait le charme des comédiens qui ont domestiqué leur sensibilité par un travail acharné sur le texte. L’audace des timides. Il pouvait alors exprimer toute la panoplie des caractères humains avec cette façon si singulière d’interpréter sans flonflons, sans boursouflures, comme si ses paroles venaient habiller l’âme, quitte à la brouiller. Par sa grâce, il laissait aux spectateurs le plaisir d’imaginer, de pénétrer dans le tréfonds de ses personnages.

Avec Claude Rich, le théâtre avait trouvé son Machiavel

On ne louera jamais assez la pudeur des très grands tragédiens. La retenue comme puissance d’évocation était son arme favorite sur les planches. Avec lui, le moindre rôle prenait une patine de maturité, de complexité, il endossait alors d’infinies variations d’humeurs. Il réussissait à peindre mille nuances sur son visage aristocratique. D’un regard ou d’un silence, il était là, il prenait tout l’espace, sa présence intimidait et réjouissait. Le théâtre avait trouvé son Machiavel.

Claude Rich dépassait le cadre de l’acteur seulement brillant, il était tout à la fois, le rôle, l’atmosphère, le passé et l’introspection. Jamais, je n’ai entendu un acteur suspendre le temps avec autant de délicatesse, et nous faire plonger dans les gouffres intérieurs de Talleyrand, de l’inspecteur Bonny, du juge Delmesse ou du commissaire Ballestrat. L’incertitude était son territoire d’expression, son air de liberté. Il a réussi à pousser ses personnages jusqu’à l’ambivalence, jouant sans cesse dans les interstices, soufflant les mots avec componction et s’amusant du trouble qu’il pouvait distiller.

On ne demandait pas un selfie à Claude Rich

En plus de 60 ans de carrière au cinéma, sa silhouette hiératique et ce long corps souple surmonté d’un port de tête altier prenaient des nuances tantôt comiques, tantôt glaçantes devant la caméra. Claude Rich ne gesticulait pas comme tant d’usurpateurs. Quand un acteur de ce niveau-là disparaît à l’âge de 88 ans en plein été, la comparaison avec les nouvelles générations est désespérante, voire désobligeante pour ces derniers. Il était d’une autre race, celle des seigneurs.

Il y avait chez lui une intelligence gamine, une réserve moqueuse, une culture sans artifice et un sourire qui pouvait vous crucifier sur place ou vous charmer. En somme, une classe folle. Cet homme dont le métier était d’exposer la cruauté du monde avait su conserver un insondable mystère. Un étrange phénomène dans notre époque vulgaire où tout doit éclater au grand jour, faire du bruit et salir les nobles sentiments. On ne tapait pas sur l’épaule de Claude Rich, on ne lui demandait pas un selfie, on ne le hélait pas dans la rue, on ne voulait rien savoir de sa vie de famille, la distance qu’il imposait, restera pour nous une leçon de savoir-vivre.

Claude Rich n’a pas dit son dernier mot

Merci Monsieur pour ces marques de respect. Aujourd’hui, on repense à tous ses films. On le revoit en jeune dégingandé, adepte de la musique dodécaphonique et doté d’un esprit virtuose. Cet Antoine qui commençait à les briser menu à Lino dans les « Tontons », c’est un vieux camarade de classe. Une évanescence des Sixties, délicieuse et obsédante qui nous accompagnera de longues années.

Comment cet après-midi, ne pas pleurer sur le sort de Ballochet dans Le Caporal épinglé, film qu’il fit en excellente compagnie avec notamment Jean-Pierre Cassel, Claude Brasseur et Jean Carmet. Cet aviateur binoclard sans ailes qui se rêve en héros et dont le désespoir non dénué de panache touche en plein cœur. Que dire de Huchon dans Les Copains d’Yves Robert, normalien à lunettes et flutiste sentencieux. Ce plaisir gourmand des phrases alambiquées et du pas de côté lui étaient propres. Croisement entre Buster Keaton et Jean Giraudoux, Claude Rich n’a pas dit son dernier mot. Il faudra le voir et le revoir dans ses nombreux films pour, à chaque fois, apprécier les multiples facettes de son jeu, y déceler une attitude inattendue, un ton nouveau, une ironie mordante, une féerie tombée du ciel qui fascineront toujours.

Thomas Morales – Causeur

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Meilleur coureur allemand de l’entre-deux-guerres, Albert Richter s’est toujours opposé au régime nazi, refusant de devenir le modèle du sportif aryen. Une liberté de conscience qui lui coûtera la vie, le 3 janvier 1940, à la frontière germano-suisse

 

Nous sommes en juillet 1934, à la fin du championnat d’Allemagne de vitesse sur piste, au cœur du vélodrome d’Hanovre.
Sur la photo (ci-dessus) un peu effacée par le temps, issue de la presse sportive allemande, on distingue le vainqueur, Albert Richter, qui vient de remporter pour la seconde fois le titre national.
Tout sourire, le coureur, vêtu d’un maillot blanc floqué de l’aigle de la République de Weimar, refuse de faire le salut nazi, contrairement aux officiels de la fédération allemande de cyclisme qui ont tous le bras droit levé, et dont certains arborent même la croix gammée.
Albert Richter marque ainsi publiquement son opposition au régime hitlérien. Un geste courageux pour celui qui est considéré comme le meilleur coureur allemand de l’entre-deux-guerres.

La rencontre avec son mentor

Né en 1912 à Ehrenfeld près de Cologne, Albert Richter quitte l’école à 15 ans pour rejoindre son père et son frère dans l’entreprise familiale, qui fabrique des figurines.
S’il a grandi dans une famille modeste mais mélomane – ses parents et ses frères sont tous musiciens – le jeune garçon se rêve plutôt en sportif. Il admire les pistards qui enflamment le vélodrome de Cologne, lors des Six jours ou lors des meetings dominicaux.

 

Albert Richter. (Photo : Collection privée GD)

Avec ses premiers salaires, il s’achète un vélo et s’entraîne en cachette, le soir après le travail, malgré le veto paternel.
« Ses pointes de vitesses impressionnent tous les spectateurs. Il bat régulièrement les professionnels à l’entraînement et en compétition », explique Michel Viotte, auteur du documentaire Albert Richter, le champion qui a dit non. Son talent attire rapidement l’attention d’Ernst Berliner, un ancien champion cycliste, tapissier à Cologne et également entraîneur réputé à ses heures perdues.
Berliner est juif et son entreprise est régulièrement saccagée par la Sturmabteilung, les SA ou sections d’assaut du parti national-socialiste. La combinaison Richter/Berliner fait des étincelles, le jeune coureur suit les conseils de son mentor à la lettre.
En 1932, il remporte le Grand Prix de Paris amateurs, et a toutes les chances de devenir champion olympique à Los Angeles, quelques semaines plus tard. Malheureusement pour Richter, son pays est en pleine crise économique, et la fédération allemande n’a pas les moyens d’envoyer ses représentants de l’autre côté de l’Atlantique.
Qu’à cela ne tienne, Richter se réserve pour les Mondiaux qui doivent se dérouler à Rome. Le 3 septembre 1932, Albert Richter, âgé seulement de 19 ans, devient champion du monde de vitesse amateurs ; il est accueilli triomphalement à son retour par la population de Cologne.

Une star internationale

Suite à ce succès, Richter passe professionnel, et Ernst Berliner envoie son poulain vivre à Paris. À l’époque, la capitale française est considérée comme la Mecque du cyclisme sur piste.
« Il y a des courses tout au long de l’année sur les quatre vélodromes parisiens, explique la documentaliste Agnès Granjon dans une notice biographique publiée sur le site des éditions Anovi.
Albert Richter apprend le français en fréquentant les cinémas et, après des débuts difficiles, triomphe au Vélodrome d’Hiver, le Saint des saints, en remportant le Prix du sprinter étranger.
En quelques mois, il devient l’idole du public qui apprécie son style fluide et puissant et le surnomme « la 8-cylindres allemande », une référence aux puissants moteurs de voitures de l’époque. »


Carte postale-caricature d’Albert Richter, « la 8 cylindres allemande », distribué aux supporters du Vélodrome d’Hiver à Paris, lors des venues du coureur allemand en France. (Photo : Collection privée GD)

En Allemagne, Adolf Hitler devient chancelier le 30 janvier 1933. Quelques jours seulement après l’accession du leader nazi au pouvoir, une première loi de discrimination envers la population juive est promulguée, et Ernst Berliner est de nouveau inquiété.
De son côté, Albert Richter fait dorénavant partie de l’équipe professionnelle itinérante Sprinter Wandergruppe internationale, et est sans cesse en déplacement.
« Le jeune homme ne passe plus que quelques semaines par an dans son pays pour rendre visite à sa famille ou dans le cadre de manifestations cyclistes. Il s’éloigne peu à peu de l’Allemagne et adopte une mentalité très ouverte sur le monde, à l’opposé de l’idéologie nationale-socialiste qui s’impose alors dans le pays.
Doté d’une grande force de caractère, Richter ne se laissera jamais influencer par le nazisme, envers lequel il fait preuve, très tôt, d’une profonde aversion. Incarnation idéale de cette race aryenne prônée par les nazis, le jeune homme exècre pourtant Hitler et « sa bande de criminels ».
L’antisémitisme lui est totalement étranger », poursuit Agnès Granjon. De 1934 à 1939, Richter remporte tous les titres de champion d’Allemagne de vitesse, et truste les podiums aux championnats du Monde.


Albert Richter devant un marchand de vélos, dans Cologne. (Photo : CCDB/Wikicommons)

Refus de servir le régime Nazi

Mais le contexte politique de son pays le rattrape : en septembre 1937, alors que les persécutions envers les Juifs deviennent systématiques, Ernst Berliner est informé par un ami de son arrestation imminente par la Gestapo. Il parvient à fuir l’Allemagne avec sa famille.
« Quand il apprend ce qu’il s’est passé, c’est un choc pour Albert, explique Renate Frantz, auteur d’une biographie sur le coureur, dans le documentaire de Michel Viotte.
Mais il reste fidèle à son ami et refuse la demande des Nazis d’accepter un entraîneur aryen. Il continue à collaborer avec Berliner, même après que ce dernier eut émigré aux Pays-Bas, et je pense que cela a pesé très lourd contre lui ! »


Albert Richter avec son maillot de champion du monde amateur, en 1932. (Photo : Collection privée GD)

Richter continue pourtant sa carrière internationale, parcourant l’Europe pour courir.
Il continue même de s’afficher publiquement sur les vélodromes avec son entraîneur.
Ernst Berliner lui conseille d’ailleurs de rester le plus possible en dehors d’Allemagne. Le danger se précise cependant en 1938, lorsqu’un officier SS est affecté à la direction de la DRV, la fédération allemande de cyclisme. Désormais, le champion cycliste est placé sous surveillance.
« Sur les conseils de Berliner, Richter nuance quelque peu ses déclarations en public à l’égard du régime, et fait à plusieurs reprises le salut hitlérien, raconte Agnès Granjon.
Pour échapper aux pressions et aux menaces, il se réfugie le plus souvent dans les Alpes suisses, dans la station de ski d’Engelberg. Il envisage de plus en plus sérieusement de changer de nationalité. »
À la déclaration de guerre, en septembre 1939, la star du sprint allemand refuse de combattre : « Je ne peux pas devenir soldat. Je ne peux pas tirer sur des Français, ce sont mes amis ! », avoue-t-il.
Dès le début du conflit, la Gestapo se rend à plusieurs reprises chez ses parents, pour tenter de le convaincre d’espionner à l’étranger pour le compte du Reich. Richter refuse, et comprend qu’il doit quitter son pays, sa vie étant désormais en danger.

Tombe d’Albert Richter, dans le cimetière d’Ehrenfeld. (Photo : Factumquintus/Wikicommons)

Dénoncé par un concurrent

Après avoir remporté le Grand Prix de Berlin, il décide de partir pour la Suisse, le 31 décembre 1939.
Avec pour seuls bagages une petite valise et son vélo, il se fait arrêter dans le train qui l’emmène à Bâle, lors d’un contrôle à la frontière suisse.
Deux sprinteurs néerlandais se trouvent dans le même train que Richter. Ils racontent au Het Volk, un journal belge, que « les soldats allemands marchant dans la neige sur le quai de la gare, bien informés, sont allés directement au compartiment de Richter.
La porte s’ouvrit et Richter est tombé inconscient du train. Les Allemands ont alors sorti le vélo – sans s’intéresser à la valise de Richter – et ont directement ouvert les pneus. À l’intérieur, ils découvrent 12.700 marks cachés. »


Le vélodrome de Cologne, baptisé en 1977 du nom d’Albert Richter. (Photo : Magnus Manske/Wikicommons)

Cet argent, que Richter transportait pour un ami juif, réfugié à l’étranger, sert de prétexte à l’arrestation du coureur.
Dénoncé par un autre coureur allemand, Richter est incarcéré pour trafic de devises à la prison de Lörrach, près de la frontière.
Le 3 janvier 1940, la Gestapo annonce qu’Albert Richter « s’est suicidé, de honte, au cours de la nuit en se pendant dans sa cellule ». Une mort bien étrange, surtout que le corps porte des traces de sang.
Un cercueil scellé est remis à la famille, avec défense de l’ouvrir, et d’annoncer la mort du coureur.
Vraisemblablement exécuté, à l’âge de 27 ans, Albert Richter est inhumé dans le cimetière de son village natal en présence d’une foule nombreuse, informée par le bouche-à-oreille de la disparition de son champion.
Mais pour le IIIe Reich, le nom de Richter est à faire oublier. Sa mort n’a pas été officiellement enregistrée, et la fédération allemande de cyclisme déclare que « son nom a été effacé de nos rangs, de nos mémoires, à jamais ».
En 1977, le vélodrome de Cologne porte son nom et, depuis 2008, Albert Richter a été intronisé au « Hall of Fame des deutschen Sports », le panthéon du sport allemand.
Un juste retour des choses pour l’un des seuls sportifs allemands qui a osé dire non au régime nazi…


Timbre commémoratif d’Albert Richter, édité dans les années 1960 par la République démocratique allemande. (Photo : Nightflyer/Wikicommons)

Source Ouest France

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Une nouvelle période s’ouvre avec les débuts de la domination romaine. La situation de la dynastie hasmonéenne est tellement affaiblie que deux prétendants engagent une lutte armée pour la succession.

Les deux frères-Hyrcan II et Aristobule II- et le peuple se tournent alors vers la nouvelle puissance montante, Rome, chargée de rétablir l’ordre dans le royaume décadent.

Pompée[1] fait de la Judée une province romaine, il s’empare de la forteresse de la Montagne du Temple le jour de Kippour. Il pénètre dans le Saint des Saints qu’il trouve videet constate qu’il n’y a :

« Pas le moindre Dieu en effigie là-dedans. La place est vide, point de mystère. »

L’intelligence politique de César, qui accorde une pleine liberté de culte à tous les Juifs à travers l’empire romain, opère une réconciliation temporaire.

En -37 Hérode, nommé roi de Judée par le Sénat, devient rapidement un tyran barbare. Originaire de la région d’Idumée où les habitants ont été convertis de force, Hérode opprime le peuple, l’aristocratie judéenne et sa propre famille, mais c’est aussi un grand bâtisseur. Sous son règne, Jérusalem devient une ville magnifique.

Après la mort de César, Hérode fait édifier dans la Ville Haute un grand palais fortifié et reconstruire le Temple dont la construction lui paraît trop modeste.

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Le Temple rebâti n’a plus rien de commun avec le modeste édifice qui l’a précédé. Pour l’agrandir, le roi modifie le relief.

Ainsi, une esplanade plus vaste est aménagée, elle est à tous, étrangers compris mais l’entrée dans l’enceinte sacrée n’est permise qu’aux Juifs. L’édifice est maintenu rebâti en marbre blanc rehaussé d’or et neuf de ses portes sont revêtues d’or et d’argent aux frais de riches fidèles.

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Dans l’édifice lui-même, la tripartition du Temple de Salomon est maintenue. Du Temple lui-même, il reste un morceau de l’enceinte appelé le Mur des Lamentations par les chrétiens. Les Juifs l’appellent simplement le mur occidental ou Kotel.

Les sources juives sont élogieuses à propos des projets qui font émerger une Jérusalem nouvelle dont la seule rivale en Orient est Alexandrie. Ainsi peut-on lire dans le Talmud :

« Qui n’a pas vu l’édifice d’Hérode, n’a pas vue de bel édifice de toute sa vie. »[2]

Flavius Josèphe considère que les travaux du roi Hérode sur le Mont du Temple constituent la plus importante réalisation architecturale de son temps. Plus de 10 000 ouvriers ont participé aux travaux mais la majorité des prêtres s’oppose à ce qu’on touche au Temple.

Les débuts du christianisme à Jérusalem

Capitale du judaïsme antique, Jérusalem va devenir la mère des premières églises chrétiennes, à une époque de fermentation religieuse et de lutte contre les Romains. Au moment des grandes fêtes juives, une foule immense monte vers Jérusalem, le procurateur romain, un haut fonctionnaire, s’y rend en personne avec une garnison renforcée.

Dans un contexte explosif apparaît un juif de Galilée nommé Jésus qui arrive à Jérusalem en 33, monté sur un ânon, selon la prophétie de Zacharie, la présence dans cette foule de zélotes, de sicaires, de patriotes exaltés, presque tous galiléens, augmente d’autant la tension.

Il chasse les vendeurs du Temple, y annonce la destruction de Jérusalem et son remplacement par un autre Temple (son corps), y institue l’Eucharistie[3] au cours de la Cène. Il est accompagné d’un nombre de disciples, pour y célébrer le Seder, le repas célébré le premier soir de la fête de pâques, la fin de l’esclavage des Hébreux en Egypte.

Après quoi il se rend au pied du mont des Oliviers, et c’est là qu’il est arrêté. On le mène devant le procureur romain, Ponce Pilate (26-36), et il est le même soir, condamné à être crucifié sur le Golgotha. C’est un châtiment romain très souvent utilisé par la justice impériale Les Apôtres quittent Jérusalem et vont prêcher à travers le monde.

Après la mort de Jésus, ses disciples, convaincus qu’il reviendrait sur terre sous la forme du Messie, créent à Jérusalem leur propre communauté. Les judéo-chrétiens, les premiers adeptes, ne sont qu’une petite secte parmi bien d’autres qui foisonnent à Jérusalem à l’époque romaine.

Les Actes des Apôtres[4] en décrivent la vie. Les premiers adeptes forment les groupes de judéo-chrétiens. Progressivement, des groupes de fidèles forment une assemblée (Eglise ou Ekklésia en grec) d’abord à Jérusalem où est régulièrement commémorée la Passion. Deux chefs s’en dégagent : Pierre et Jacques, le frère de Jésus. Progressivement, la nouvelle Eglise va s’étendre aux non-Juifs, ce qui posera la question de la validité de la loi juive issue de la Torah. Une assemblée tenue en 48 à Jérusalem tranche la question en dispensant les non-Juifs de devoir appliquer la Loi juive.

Selon Claude Duvernoy[5] : « Durant une quarantaine d’années, ses premières années, la communauté des disciples du Christ[6] ne représentait nullement une église faisant face à la synagogue ; mais bien au contraire constituait une secte juive au sein de cette synagogue, étroitement rattachée, elle aussi, aux prières et au culte dans le Temple de Jérusalem. »

Dans sa fameuse épître aux Romains, au onzième chapitre, Paul reconnaît que l’histoire du salut est désormais partagée en deux périodes : la première sous le signe des nations écoutant « la bonne nouvelle », et la seconde sous le signe d’Israël réintégré chez lui. L’apôtre des Gentils, va évoquer le salut de tout Israël, en citant Isaïe (II : 6) :

« Et ainsi tout Israël sera sauvé selon qu’il est écrit :

De Sion viendra le Libérateur Il ôtera le péché du milieu de Jacob… »

Les disciples quittent Jérusalem et vont prêcher à travers le monde. Cependant une église primitive se forme, on y trouve et on y vénère aussi des souvenirs de la Vierge Marie, des Saints, Etienne et Jacques qui y ont été martyrisés.

Les révoltes juives antiromaines

Soixante ans après la mort d’Hérode éclate un soulèvement général des Juifs. La présence romaine étant devenue insupportable, l’agitation entretenue par les nationalistes juifs anti-romains ou sicaires prend une grande ampleur.

En 64-66, le procurateur romain de la Judée, Florus, vole 17 talents d’or dans le trésor du Temple ce qui déclenche une réaction populaire.

Très rapidement par dérision, une quête est organisée dans les rues de Jérusalem pour le « pauvre procurateur ». Furieux, Florus envoie ses troupes qui se livrent dans Jérusalem à de sanglants combats. Mais les Juifs se défendent avec courage : Florus doit battre en retraite et retourne à Césarée. Cette insurrection, modeste, encourage les partisans de la lutte ouverte contre les Romains, les Zélotes.

D’une lutte contre Florus certains vont se tourner vers le combat contre la domination romaine ; des Zélotes s’emparent de la forteresse de Massada et massacrent la garnison romaine. Le fils du Grand Prêtre, refuse d’apporter le sacrifice quotidien offert en l’honneur de l’empereur. Ce sont les points de départ de la révolte.

La guerre va durer plus de trois ans. En 69 après avoir conquis la Galilée, le Golan et le reste de la Judée, le général Vespasien est élu empereur et laisse à son fils, Titus, le soin de prendre Jérusalem.

La prise de Jérusalem par les Romains

Titus installe son camp au mont Scopus. Malgré une défense acharnée des Juifs affamés, il fait une brèche dans le troisième rempart, celui d’Agrippa I, puis le deuxième rempart tombe sous les coups de béliers des assaillants. Les Juifs se réfugient alors derrière le mur le plus ancien, prêts à mourir plutôt que de céder. Titus fait construire un mur à l’extérieur de ce dernier rempart pour affamer davantage la population. Il essaie d’entrer en relation avec les Juifs  par l’intermédiaire de Flavius Josèphe.

Après la chute de la forteresse Antonia, les Juifs se retranchent dans l’enceinte du Temple qu’ils croient inexpugnable. Le siège est rendu plus terrible encore par la famine ; les assiégés qui essaient de s’échapper de la ville, sont pris par les Romains, éventrés ou crucifiés.

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« Il y en avait tellement qu’on manquait de place pour les croix et de croix pour les corps. Quand l’armée n’eut plus rien à tuer ni à piller, faute d’objets où assouvir sa fureur – car si elle avait eu de quoi l’exercer, elle ne se serait abstenue par modération d’aucune violence – Titus lui donna aussitôt l’ordre de détruire toute la ville et le Temple, en conservant cependant les tours les plus élevées, celles de Phasaël, d’Hippicos, de Mariamme, et aussi toute la partie du rempart qui entourait la ville du côté de l’ouest. Ce rempart devait servir de campement à la garnison laissée à Jérusalem ; les tours devaient témoigner de l’importance et de la force de la ville dont la valeur romaine avait triomphé. Tout le reste de l’enceinte fut si bien rasé par la sape que les voyageurs, en arrivant là, pouvaient douter que ce lieu eût jamais été habité. Telle fut la fin de Jérusalem, cité illustre, célèbre parmi tous les hommes, victime de la folie des factieux.[7] », rapporte l’historien juif Flavius Josèphe, alors interprète par les Romains.

Après plusieurs semaines de combats effroyables, le second Temple est incendié, à la date anniversaire de la destruction du premier, les 9 et 10 du mois d’Av. Plusieurs centaines de milliers de Juifs sont massacrés ou emmenés en esclavage à Rome.

L’arc de Titus à Rome commémore la victoire romaine contre les Juifs. Il ne reste de la ville qu’une muraille de soutènement, le mur occidental, qui devient alors le Mur des Lamentations.

Aucun événement n’a autant marqué la mémoire juive pendant près de deux millénaires que la destruction du Second Temple.Tous les courants du Judaïsme sont éliminés par la violence de la guerre.

La dernière révolte juive

Soixante ans après la grande révolte juive, sous le règne de l’empereur Hadrien, une seconde grande révolte juive éclate. Lorsqu’il prend la charge suprême de l’empire romain, à 42 ans Hadrien se considère comme le meilleur défenseur de la civilisation gréco-romaine.

A la suite de sa visite en Judée, il prend des mesures antijuives. La première année de la guerre, les révoltés conduits par Bar Kokhba enregistrent des victoires contre les armées romaines : un semblant de service est rétabli sur les ruines du Temple.

La riposte romaine est terrible, l’empereur Hadrien vient lui-même en Judée : Jérusalem est reprise et les Juifs atterrés par cette nouvelle se replient vers la Mer Morte, Massada et Bétar.

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En 73 la révolte continue, des juifs se retranchent à Massada qui est prise et détruite par les Romains

 

Les Romains pourchassent les Juifs et leurs familles réfugiées dans les grottes et toutes les poches de résistance sont vaincues.

Jérusalem est alors complètement rasée. Débaptisée, elle porte désormais le nom romain d’Aelia Capitolina où un temple est dédié à Jupiter sur l’emplacement du Temple des Juifs qui n’ont plus le droit d’entrer dans la Ville sous peine de mort, la Judée désormais baptisée Palestine, est désertée.

Pendant ce temps, le centre de la vie juive se reconstitue en Galilée autour de rabbins et d’érudits installés à Safed, Tibériade et Zippori où ils rédigent le Talmud[8]. Après la première révolte juive, Johanan Ben Zakkaï est parvienu à sortir de Jérusalem caché dans un cercueil[9]. Il obtient de Vespasien, futur empereur, l’autorisation de fonder une école rabbinique à Yavné. Avec ses successeurs, il va refonder un Judaïsme privé du Temple et de tout pouvoir temporel : élaboration de la Mishna (codification de la loi orale), du Talmud dont celui de Babylone dépasse en renommée celui de Jérusalem. Un des deux Talmud est appelé Talmud de Jérusalem, alors qu’il a été rédigé en Galilée. Le nom qui a été attribué à ce Talmud marque l’engouement qu’éprouvent ses rédacteurs envers la Ville sainte.

Désormais, ce sont les docteurs de la Loi qui vont être les régulateurs de la religion juive. Jérusalem n’est plus qu’un vœu et un symbole d’espérance.

Pendant deux siècles, Jérusalem demeure une cité païenne. Si Jérusalem cesse d’être alors la capitale d’un état juif, durant le temps de la perte d’indépendance nationale, la ville demeure malgré tout le centre de la foi religieuse.

Pendant plus de 300 ans il est interdit aux Juifs d’entrer à Jérusalem ou même de s’en approcher sous peine de mort.Saint Jérôme, violemment anti-juif, témoigne déjà au IVesiècle de l’habitude des Juifs de venir pleurer le long du mur :

« Jusqu’à ce jour, ces locataires hypocrites ont l’interdiction de venir à Jérusalem, car ils sont les meurtriers des prophètes et notamment du dernier d’entre eux, le Fils de Dieu ; à moins qu’ils ne viennent pour pleurer car on leur a donné permission de se lamenter sur les ruines de la ville, moyennant paiement ».

Pour illustrer notre réflexion, on relate cette histoire mettant en scène le célèbre rabbin Akiva[10]qui a soutenu l’une des dernières révoltes juives antiromaines dirigée par Bar Kochba[11].

Rabbi Akiva, raconte le Talmud, passa un jour avec sesélèves près du Mont du Temple, quand ils aperçoivent un renard qui rôde sur l’emplacement du Saint des Saints. Les compagnons de Rabbi Akiva fondent en larmes, mais Rabbi Akiva sourit :

« Pourquoi ris-tu ? » lui demandent-ils. « Et pourquoi pleurez-vous ? ». « Nous voyons l’endroit où seul le grand Prêtre avait accès hanté par les renards et nous ne pleurons pas ? » « C’est pour cela, répond Akiva que je ris. Si la menace divine de détruire son sanctuaire s’est bien réalisée, sa promesse de le reconstruire plus beau qu’avant s’accomplira certainement aussi » et les autres de s’écrier « Akiva, tu nous as consolés ».

Cette anecdote contient les thèmes majeurs de l’histoire : la splendeur, la destruction et la renaissance du monde juif.

Joël Guedj

 

[1] Pompée le Grand est un général et homme d’État romain (-106 à – 48).Il fut marié cinq fois et épousa notamment Julia, la fille de Jules César.

[2] On peut lire dans Le traité de Soucca : « Qui n’a pas vu Jérusalem dans sa splendeur, n’a jamais vu une ville splendide », dans Le traité de Kiddouchin on lit : « L’univers a été doté de dix mesures de beauté : neuf ont été attribuées à Jérusalem et une seule pour le reste de l’univers », selon l’ouvrage Aboth de Rabbi Nathan 28, « Il n’y a pas de beauté comme Jérusalem. »

[3] Eucharistie ; sacrifice chrétien. En mangeant l’hostie le chrétien absorbe l’esprit du Christ.

[4] Le récit des Actes des Apôtres, cinquième livre du Nouveau Testament, Le récit débute avec l’Ascension suivie de la Pentecôte et relate les débuts de l’Église primitive qui se constitua autour des Apôtres à Jérusalem et se répandit ensuite en Judée, Galilée et Samarie et dans les communautés juives de la diaspora, avant de se séparer d’elles.

[5] Claude Duvernoy, Le sionisme de Dieu, Centre de diffusion Suisse 1976.

[6]Christ vient du mot grec Christos qui signifie Messie.

[7]Cf.La Guerre des Juifs, Livre 7

[8] Talmud : en hébreu, enseignement. Ensemble des écrits tirés des enseignements des rabbins, de la loi orale, interprétation de la Bible hébraïque. Il est composé d’un texte central, la Michna (IIe siècle) et d’un commentaire de cette Michna, la Guemara (Ve siècle). Il existe deuxcompilations talmudiques : le Talmud dit de Jérusalem et le Talmud de Babylone

[9] Cf. Le Talmud de Babylone.

[10]Rabbi Akiva est l’un des plus importants maîtres de la troisième génération de docteurs de la Mishna (IeIIesiècles)

[11]Simon BarKokhba fut un patriote juif, et le chef de la dernière révolte des juifs contre l’empire romain.

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L’académicien s’est éteint mardi 18 juillet, à l’âge de 85 ans. Véritable passionné de l’histoire de France, il aura publié plus de cent livres, et participé activement à la vie politique et intellectuelle française.

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Né à Nice le 7 janvier 1932, ce fils d’immigrés italiens commence par obtenir un CAP de mécanicien ajusteur, puis un bac mathématique et technique.

Mais c’est l’histoire qui le passionne ; il devient agrégé puis docteur en histoire, enseigne au lycée Masséna à Nice puis à Sciences Po Paris en 1968.

Pour lui, se détacher de ses racines a été la chose la plus difficile, ainsi que l’humiliation, comme il le confia au Point: «Quel prix faut-il payer pour s’arracher aux déterminismes sociaux et culturels?»

Rapidement, il écrit des «romans-Histoire», qui feront son succès. Parmi eux, la Baie des Anges (1976), la Machinerie humaine (suite de 11 romans).

En 1971, il collabore avec Martin Gray pour Au nom de tous les miens, histoire romanesque d’un rescapé du camp de Treblinka, très bien accueilli.

Max Gallo publie également des biographies sur Robespierre, Garibaldi, Jaurès, Victor Hugo. En 1997, sa saga sur Napoléon (Robert-Laffont) rencontre un grand succès et montre à quel point l’auteur devient une référence dans le domaine historique.

Il veut faire aimer la France à la jeunesse, à travers son histoire.

Homme politique engagé

Au seuil de sa carrière, Max Gallo s’intéresse à la politique ; fervent communiste, il s’éloigne du parti après la mort de Staline. Il qualifie ses premiers romans de «politique-fiction», édités sous le pseudonyme de Max Laughman (L’Italie de Mussolini en 1964, Gauchisme, réformisme et révolution en 1968, Le Cortège des vainqueurs en 1972).

L’écrivain ne fait pas que disserter: il s’investit, et est candidat aux élections municipales de Nice dans le parti socialiste. Ayant échoué, il devient secrétaire d’État et porte-parole du gouvernement en 1983, mais finit par s’éloigner de la gauche.

Dans la foulée, il s’exprime à travers une tribune, Le silence des intellectuels (Le Monde), afin de dénoncer l’inactivité des érudits. Il décide d’agir, et fonde le Mouvement des citoyens avec Jean-Pierre Chevènement.

Il développe l’idée d’une crise nationale qui commence à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans ce sens, il écrit Fier d’être français, ou L’âme de la France, histoire de la nation, des origines à nos jours, pour dénoncer la notion de repentance historique qui se développe dans les années 2000. «Je n’appartiens pas à la France de la repentance… j’appartiens à une France fière d’être elle-même.»

En 2005 il rejoint le groupe d’historiens qui refuse une réécriture du passé à l’aune des lois mémorielles. Pour lui, la loi doit être séparée de l’histoire.

Il conteste la position de Jacques Chirac à propos de la responsabilité de l’État français dans la Shoah, ainsi que la loi Taubira qui reconnait les traites et esclavages comme crime contre l’humanité. Basculant à droite, Max Gallo rédige plusieurs discours de Nicolas Sarkozy, comme celui à la mémoire du poilu de 1914, Lazare Ponticelli.

Il entre à l’Académie française le 31 mai 2008, au fauteuil de son ami Jean François Revel. Il continue à écrire en grande quantité, mais la maladie de Parkinson le contraint à ralentir.

Il publie ses mémoires dans L’oubli est la ruse du diable, où il se confie, notamment sur le décès de sa fille, qui l’a rempli de culpabilité.

Celui qui se définit comme républicain et catholique aura écrit quantité d’ouvrages, sur une vieille machine à écrire, en souvenir sans doute de celle que son père lui avait offerte avec cette phrase: «Tu peux gagner de grandes batailles avec ça.» Et il en a gagné, tant son nom reste dans la mémoire française au Panthéon des auteurs les plus prolifiques.

«J’écris pour qu’on ne puisse pas ensevelir les morts sous le silence et les assassiner ainsi une nouvelle fois. J’écris pour qu’ils revivent un jour» (Le Pacte des assassins).

À VOIR – En 2015, Max Gallo se confiait sur sa maladie

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Histoire rediffusera les 14, 20 et 26 juillet, 1er et 7 août 2017 « Exil nazi : la promesse de l’Orient  », documentaire de Géraldine Schwarz.
Après la Seconde Guerre mondiale, des dirigeants nazis ont fui vers le Moyen-Orient, parfois aidés dans leur fuite par l’Eglise catholique. Là, ils ont servi des régimes arabes autoritaires (Egypte, Syrie) dans des services de renseignements, en s’inspirant de la Gestapo, contre l’Etat d’Israël – conseils stratégiques et tactiques militaires lors de la refondation de l’Etat Juif, entrainement de fedayins palestiniens -, de propagande antisémite, d’aide au FLN (Front de libération nationale), etc. Et en toute impunité. 
Après la Seconde Guerre mondiale, des criminels de guerre nazis ont échappé aux Alliés et à la justice. Un grand nombre a trouvé refuge en Amérique du Sud. Certains ont préféré rejoindre, provisoirement ou définitivement, le Moyen-Orient, dans lequel certains avaient lié des relations amicales avec des dirigeants Arabes .
Impunité
« Grâce notamment à un accès inédit à des archives des services secrets d’Allemagne de l’Ouest (BND) et à d’autres sources internationales », ce documentaire sélectionné au Festival international du film d’Histoire de Pessac, « révèle qu’après la guerre des dirigeants arabes en Egypte et en Syrie ont recruté plusieurs centaines d’anciens nazis et SS. Ces anciens serviteurs du Reich ont contribué à reconstruire leurs armées et leurs services de renseignement pour les aider à combattre Israël. Ils ont ainsi répondu à l’offre de la Ligue arabe.

 

« Certains anciens collaborateurs de Joseph Goebbels ont même apporté leur « savoir-faire » en matière de propagande ». Ce qui explique les similitudes des stéréotypes antisémites dans les propagandes nazies et arabes, et dans la spoliation et ostracisation des Juifs .
La réalisatrice Géraldine Schwarz « a pu reconstituer leur exil depuis Rome, plaque tournante des nazis en cavale. Parmi eux, Walther Rauff, l’un des logisticiens de la Shoah qui a coordonné le déploiement de camions à gaz dans l’Est de l’Europe pour exterminer les Juifs ».

Le SS Walter Rauff « a été chargé en 1941 du programme technique d’extermination des Juifs par des camions à gaz. Il y a eu plusieurs centaines de milliers de morts par ce moyen de mise à mort. C’est un spécialiste de la mise à mort des Juifs », précise l’historien Serge Klarsfeld dans « Les Juifs d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale  », documentaire de Claude Santiago  et d’Antoine Casubolo Ferro (2013).

Le 7 avril 2015, le quotidien israélien Ynet a résumé la teneur du Journal de Walter Rauff, sur l’occupation de la Tunisie par les Allemands nazis : l’enthousiasme de Tunisiens arabes pour les Nazis, la foi des Français et des Juifs dans la victoire des Alliés, etc. Conservé en Grande-Bretagne, récemment traduit en hébreu par le Dr. Haim Saadoun, ce Journal est composé des rapports envoyés par Walter Rauff aux dirigeants nazis à Berlin.
Dans son journal, Rauff décrit la population arabe tunisienne et sa coopération avec les Nazis : « La communauté Arabe est amicale avec les Allemands et volontaire pour l’aider… Les Arabes qui nous ont accompagnés de l’aéroport vers la ville… nous ont donné les adresses de Juifs dont les maisons et voitures combleraient nos besoins. Le recrutement des Juifs pour le travail forcé a eu un impact positif sur l’atmosphère dans le secteur Arabe ».
Pour éviter d’être capturé par les Alliés, Rauff a fui, avec des dirigeants nazis, de Tunisie vers Milan. Il a été cependant arrêté  par les Alliés, s’est échappé en 1946 de son camp de prisonniers de guerre à Rimini, sur la côte adriatique, et a été caché dans des monastères, notamment à Rome, dépendant du Saint-Siège.
En 1948, il a été recruté par les services de renseignements de la Syrie, et a vécu à Damas pendant un an, avant de rejoindre l’Equateur, et de s’installer au Chili. En 1963, et sur demande du Centre Simon Wiesenthal, la République fédérale d’Allemagne a émis une demande d’extradition de Rauff.
La cour suprême du Chili a refusé en alléguant que les lois chiliennes s’appliquaient aux crimes dont étaient accusés Rauff et de la prescription. Rauff est décédé de mort naturelle en 1984 au Chili.
Après guerre, Rauff organise, « avec l’aide de l’évêque Alois Hudal et sous le nez du Vatican et de la Croix-Rouge internationale, l’exil vers la Syrie d’une cinquantaine d’anciens nazis. Dont Franz Stangl et Gustav Wagner, chefs des camps d’extermination de Sobibor et de Treblinka ».
Au Caire (Egypte), « grâce à des témoignages inédits, le film suit la trace de plusieurs d’entre eux : comme Artur Schmitt, général-major de l’Afrikakorps recruté par la Ligue arabe. Ou Gerhard Mertins, ancien Waffen-SS, trafiquant d’armes et spécialiste des combats de guérilla, qui sera plus tard impliqué dans la secte néonazie « Colonia Dignidad » au Chili ».
« Une direction égyptienne incapable, qui n’était pas en mesure d’utiliser les avantages de la première semaine, de mettre les Juifs au pas et de détruire l’État d’Israël lors d’une Blitzkrieg de deux semaines tout au plus », analysait  Artur Schmitt à propos de la défaite de l’Armée égyptienne.
En Egypte, le film « retrace également le parcours de Johann von Leers » (1902-1965), universitaire « ancien expert de la propagande nazie recruté parmi d’autres sous Nasser. Antisémite fanatique, Von Leers avait travaillé » durant le IIIe Reich avec le grand mufti de Jérusalem Mohamed Amin al-Husseini  « à un rapprochement idéologique du national-socialisme et de la religion musulmane ».
En décembre 1942, von Leers a publié un article dans Die Judenfrage, journal antisémite, intitulé “Judaism et islam comme opposés”. Cet idéologue proche de Goebbels séjourne incognito en Italie pendant cinq ans, puis se fixe en Argentine en 1950.
Après la chute de Perón en 1955, il rejoint l’Egypte où il est conseiller politique au ministère de l’Information sous Muhammad Naguib, et actif dans la propagande contre l’Etat d’Israël. Il fréquente le grand mufti, se convertit à l’islam et prend les noms de Omar Amin et Mustafa Ben Ali.
Il finance la publication en arabe des Protocoles des Sages de Sion, un faux antisémite forgé par la police tsariste à Paris au début du XXe siècle et décrivant un complot Juif pour dominer le monde, ravive le blood libel et promeut les émissions radiophoniques antisémites en diverses langues. Selon une source, il a l’idée de mettre en avant, dans le cadre de la guerre contre Israël, une nationalité palestinienne distincte.
Collaborateur le plus important de l’officier SS Adolf Eichmann, Alois Brunner a enseigné aux services secrets les méthodes de la Gestapo, notamment l’interrogatoire à « la chaise allemande », un instrument de torture utilisé à ce jour en Syrie : « Le détenu est placé sur un appareil ayant l’apparence d’une chaise, qui est composé de parties amovibles avec lesquelles le corps du prisonnier est distendu.
Cette méthode conduit souvent à ce que la colonne vertébrale de la victime soit brisée ». Le Mossad avait échoué à éliminer Brunner.
L’activisme d’anciens nazis au Moyen-Orient a induit des tensions diplomatiques officieuses entre la Grande-Bretagne et la République Fédérale d’Allemagne (RFA). « L’ancienne puissance coloniale craignait pour son influence en Egypte » – la Grande-Bretagne contrôlait le canal de Suez -, « tandis que comme le révèle le film, dans le dos de Bonn le BND recrutait certains de ces hommes pour mieux s’implanter dans la région. Tels Gerhard Mertins et Johann von Leers et plus tard, Walther Rauff ».

Mais « les services secrets allemands ne sont pas les seuls à s’être ainsi compromis. En revenant sur leur parcours au Moyen-Orient, le documentaire apporte de nouvelles preuves de l’impunité dont ont bénéficié de nombreux nazis. Longtemps encore après la guerre, en Europe et ailleurs, les institutions politiques, religieuses et judiciaires censées les poursuivre ont brillé par leur inertie. Beaucoup d’anciens responsables nazis ont été protégés voire même recrutés par des Etats, des entreprises et des services de renseignement de tous bords ».

A la fin de la guerre, le IIIe Reich embrigade des adolescents allemands pour combattre. Après la victoire des Alliés, les Nazis recourent à des attentats commis, par des « loups solitaires » contre les Alliés. Ces terroristes se terrent entre deux attentats, et surgissent uniquement pour commettre leurs actes criminels.

Enfin, les modalités – « statut des Juifs » – ayant causé « l’exode oublié », « modèle d’exclusion transnational » (Shmuel Trigano), d’environ un million de Juifs des pays Arabes, de Turquie, d’Iran et de la partie de Jérusalem conquise par la Jordanie lors de la guerre d’Indépendance d’Israël marquent d’étranges similarités avec l’exclusion des Juifs par le IIIe Reich. L’influence dans ces territoires devenus (quasi-)Judenrein de ces Nazis…

Le 3 novembre 2016, dans le cadre du séminaire européen annuel de Yad Vashem, Alexandra Herfroy-Mischler évoqua « La politique nazie au Proche-Orient, ses alliés arabes et le rôle du Grand Mufti de Jérusalem. Mais aussi l’islamophobie dans le discours israélien contemporain en lien avec la Shoah ». Lier « l’islamophobie » et la Shoah me semble aberrant.

 « Exil nazi : la promesse de l’Orient  », par Béatrice Schwarz
Artline Films, France télévisions, La Chaîne Histoire, RTBF, avec le soutien de CNC, Procirep-Angoa, 2014, 52 min
Sur la chaîne Histoire  les 7 mai à 20 h 40, 10 mai 2015 à 22 h 25, les 2 et 5 juillet 2015, 14 juillet à 11 h 15, 20 juillet à 11 h 10 et 26 juillet à 11 h 15, 1er août à 11 h 20 et 7 août 2017 à 11 h.

Visuels :
Arrêté en 1945 à Milan, où il était en charge de la Gestapo, l’officier SS Walther Rauff parviendra à s’évader et partira en Syrie.
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