A propos du livre de Raphaël Jerusalmy : Evacuation©

A propos du livre de Raphaël Jerusalmy : Evacuation©

Tel à vivre… Libres !

 

A propos du livre de Raphaël Jerusalmy : Evacuation.1

 

L’esprit du café

Pour y accéder, il suffit de grimper quelques marches puis, contempler du haut de sa belle terrasse ombragée qui vit à l’ombre du théâtre Habima, la plus célèbre scène telavivienne, la vie trépidante de la ville. Dans ce café au nom bien telavivien, La Consolation et Demi, la vie y est parfois comme au bureau, car on y travaille, on y parle beaucoup, de tout et de rien, on y fait des déclarations d’amour dans toutes les langues et sur tous les modes. La vie quoi ! Mais imagine-t-on cette ville si habituellement bruyante, si décalée, si créative, parfois si surréaliste, sans plus aucun de ses habitants et nous pénétrons dans le roman presque fictionnel de Raphaël Jerusalmy, dont il nous dit qu’il l’a justement écrit à La Consolation et Demi, dans ce café, miroir même de l’esprit de Tel-Aviv, cette ville-monde où celles et ceux qui aiment  s’y perdre continuent encore et encore de découvrir.

 

Evacuation : « un city movie »

On imagine mal Tel-Aviv désertée par ses habitants car les missiles y pleuvent, on ne sait d’où, lancés par des ennemis dont on ignore aussi le nom. Les autorités évacuent la ville qui ne dort d’habitude jamais mais qui pour l’heure, se vide et se meurt de ses habitants. Seuls trois d’entre eux ont décidé de résister, de ne pas s’enfuir et de continuer à faire vivre Tel- Aviv malgré les risques, malgré l’armée, malgré la guerre qui vient du ciel…Saba le grand père qui ne partira pas de chez lui sans son Beckett à la main, Molloy, Yaël une jeune artiste et son petit ami Naor, un étudiant en cinéma qui va filmer sa ville, dernière arche de Noé pour ces trois juifs, rescapés sans doute d’une histoire qui les a conduits ici, dans cette ville entièrement construite par des juifs en 1909. Tel-Aviv, une vraie ville juive, qui est l’œuvre des seuls juifs ! Eux ne l’évacueront pas, ne monteront pas dans le bus, déjoueront les barrages de l’armée, se cacheront  s’il le faut, mais ils ne partiront pas de cette ville, dont les rues, les immeubles, le vide qui s’y installe prend des allures cinématographiques. Elle devient un décor mort-vivant qui inspire le petit fils de Saba, Naor notre futur cinéaste…Nos héros deviennent les clandestins d’une ville qu’ils connaissent bien et dont ils arpentent les rues familières : Boulevard Rothschild, quartier Florentine, Névé Tsedek…une ville à ciel ouvert et dont la mort justement peut venir du ciel : missiles qui tombent,  immeubles qui s’effondrent…

 « Road movie » aussi. Naor conduit sa mère au Kibboutz et c’est lui qui raconte dans un après-coup donc, son périple telavivien avec Saba et Yaël.  Sur la route, son fils continue de raconter à sa mère leur épopée urbaine : tous deux arrivent à Oum-el-Fahem. Le livre de Raphaël Jerusalmy reproduit d’ailleurs les panneaux indicateurs en hébreu et en français qui balisent le récit, ce qui en fait aussi un livre esthétique.

 Naor poursuit qu’ils ont « pillé », le mot est un peu fort, des magasins, histoire surtout de  changer de vêtements. Et puis, continuer à résister : « Mais en aucun cas livrer un pouce du vieux Tel-Aviv. Pas la place Masaryk. Pas la rue Montefiore. Et surtout pas banana beach ! »2 C’est Saba qui parle et qui préfère tout rendre d’Israël sauf Tel-Aviv ! Habillés ainsi, ils se refont une peau neuve à Tel-Aviv, c’est le cas de le dire, puis ils filment, un film qui porte le titre du livre, Evacuation. Ils sont en plein dedans.

Le  « road movie » de Naor et de sa mère continue et son fils de poursuivre son  « city movie » avec  Saba et Yaël. Ils ne lâcheront pas la ville, leur ville, la ville des Juifs et de tous, malgré cette ambivalence qui marque tout Telavivien, tout juif aussi, même s’il a retrouvé sa ville, sa terre, son pays. Lacan dirait que l’exil c’est avant tout l’exil du signifiant : «  Je te parle d’incertitude et de doute. Quant à ce que nous faisons ici, nous les Juifs. Mais aussi d’inévitabilité. Je te parle d’isolement. Mais aussi d’universalité. De notre universalité si solitaire. De notre solitude si universelle. Je te parle de toutes ces incohérences » 3. Ce coup ci, c’est Naor qui parle à sa mère tout en conduisant. Ils arrivent bientôt à Césarée…Naor raconte.

Il a déroulé sa pellicule et Tel-Aviv a défilé devant son œil de cinéaste. Tout y est passé, les rues, les œuvres d’art, la caméra les a immortalisées, les a fixées à jamais dès fois que tout disparaîtrait. Les synagogues y ont  aussi leur place. La religion de Tel-Aviv n’est pas celle de Jérusalem. Elle est moins guindée, plus ouverte comme la ville, plus tolérante sans doute.

Sur le plan diplomatique les négociations avancent et comme toujours sur le plan militaire, en ce cas-là les bombes pleuvent davantage. Mais qu’importe, Tel-Aviv reste vivante. Elle vibre sous  la pellicule qui anime ses rues, ses quartiers, son ciel, ses nuits…dont chaque lecteur peut s’enivrer. Le « city movie » continue : visites d’appartement, repas copieux, visites de galeries d’art et même planche à voile, sous un ballet d’hélicoptères, toujours comme au cinéma bien que celui-ci se confonde avec la réalité d’une ville désertée, mais restée libre par l’épopée urbaine de ses trois derniers habitants-résistants, mais bien pacifiques par ailleurs, si proches et pourtant si éloignés de la guerre. « C’était comme si nous marchions dans un décor de théâtre laissé à l’abandon. Suranné. Que nous ne pouvions nous résigner à quitter »4 dit encore Naor. Mais plus encore que Naor et Saba, c’est Yaël qui est folle amoureuse de cette ville et du désert aussi, écrit Raphaël Jerusalmy. Tellement amoureuse de cette ville-monde, de ses rues, de ses artistes, de son histoire, qu’elle y restera…

Nous ne pouvons pas dire ici comme se termine ce livre-hommage à Tel-Aviv, qui reste un véritable balagan urbain comme on dit, plein de créativité, de générosité, de monstruosité  parfois aussi  venue du ciel,  bref, d’humanité !

C’est que les villes savent mieux triompher de l’usure du temps que les hommes, en proie à leur folie destructrice. Mais il reste toujours quelques belles âmes, des anges-poètes ce que Raphaël Jerusalmy raconte aussi admirablement dans son livre…

Par Jean-Marc Alcalay

1 Raphaël Jerusalmy, Evacuation, ACTES SUD, 2017.

2 Ibid., p. 53.

3 Ibid., p. 57.

4 Ibid., p. 105.

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